DU SANG
La reine Marguerite, ûont la vie se prolongea jusqu'à un âge assez avancé (elle mourut sons le règne de son petit-fils, Philippe le Bel, le 2 1 décembre 1 295) n'avait pas donné à son époux moins de onze enfants. L'aîné des fils, Louis, prince de grande espérance, mourut, du vivant de son père, à l'âge de seize ans. C'est à lui que le pieux roi, gravement malade à Fontainebleau (avril 1258), avait dit cette belle parole : « Beau fils, je te prie que tu te fasses aimer du peuple de ton royaume; car vraiment j'aimerais mieux qu'un Écossais vint d'Ecosse et gouvernât le peuple du royaume bien et loyalement, que si tu le gouvernais mal au vu de tous » (1).
L'héritage présomptif passa au prince Philippe, de quatorze mois seulement plus jeune que son frère, et qui régna sous le nom de Philippe III, avec le surnom de Philippe le Hardi. En négligeant les enfants morts en bas âge, les autres princes furent Jean-Tristan, né à Damiette, pendant les désastres
(1) Joinville, édition cik:e, § ai.
de la croisade d'Egypte, et qui, marié à Yolande de Bourgogne, comtesse de Nevers, mourut sans postérité peu de temps avant son père, le 3 août 1270, pendant la croisade de Tunis; Pierre, comte d'Alençon, marié à Jeanne de Châtillon, comtesse de Blois et de Chartres, mort en 1^83, sans postérité; Robert, comte de Clermont en Beauvoisis, époux de Béatrix de Bourgogne, dame de Bourbon, et, par suite de ce mariage, tige de la maison ducale de Bourbon, qui devait trois siècles plus tard, dans la personne de Henri IV, recueillir, du chef de Robert, la couronne de saint Louis. Les princesses furent Isabelle, mariée à Thibaut II, comte de Champagne, roi de Navarre; Blanche, qui épousa Ferdinand, prince héritier de Caslille; Marguerite, donnée en mariage à Jean, duc de Brabant, et Agnès, épouse de Robert II, duc de Bourgogne.
Au point de vue temporel, saint Louis témoigna envers ses enfants la sollicitude d'un père tendre, comme le montrent les apanages dont il les pourvut et les brillantes alliances qu'il leur procura. On a remarqué à ce propos qu'ils restèrent tous dans le monde. Il avait pourtant vivement désiré que sa fille Isabelle se fît religieuse et l'y avait même exhortée tout spécialement. Il avait, dans la même intention, fait élever sa fille Blanche à l'abbaye de Maubuisson. Il avait aussi caressé l'espoir de voir ses fils Jean et Pierre se consacrer au service de Dieu dans les deux ordres qu'il chérissait le plus : les Frères prêcheurs et les Frères mineurs, et, pour leur en suggérer la pensée, il avait même ordonné, presque dès leur naissance, que leur éducation serait confiée aux Jacobins et aux Cordeliers de Paris, où il voulait que leur résidence fût établie aussitôt qu'ils
auraient l'âge de raison. Mais, comme ses pieuses espérances ne se réalisèrent point, loin de se laisser entraîner par son zèle au delà des limites de son autorité de père et de roi, il sut justement et chrétiennement respecter la légitime liberté de ses enfants.
Mais pour leur éducation chrétienne et pour l'avancement spirituel de leurs âmes, il exerça dans leur plénitude, par voie d'autorité ou de persuasion, ses droits et ses devoirs paternels. Non content de choisir leurs maîtres, ils les instruisit aussi lui-même. « Avant qu'il se couchât en son lit, nous dit Joinville (i), il faisait venir ses enfants devant lui, et leur rapportait les faits des bons rois et des bons empereurs, et leur disait qu'ils devaient prendre exemple sur de tels hommes. Et il leur rapportait aussi les faits des mauvais princes qui, par leur luxure et par leurs rapines et par leur avarice , avaient perdu leurs royaumes. « Et je vous rappelle ces choses, faisait-il, pour que vous vous en gardiez, afin que Dieu ne se courrouce pas contre vous. » Il leur faisait apprendre leurs heures de Notre-Dame, et leur faisait dire devant lui leurs heures du jour, pour les accoutumer à ouïr leurs heures quand ils gouverneraient leurs terres. »
Il leur prêchait surtout d'exemple en les associant k ses bonnes œuvres et même à quelques-unes des pratiques, que l'on peut appeler transcendantes, de sa charité. Quand l'Hôtel-Dieu de Compiègne, qu'il avait construit, fut prêt à recevoir les malades, « le saint roi d'une part, raconte le Confesseur de la reine Marguerite (2), et monseigneur Thibaut, roi de
fi) Édition citée, § 689.
(a) Historiens de France, t. XX, p. 98.
Navarre, son gendre, qui l'aidait, d'autre part, sut un drap de soie portèrent et mirent le premier pauvre malade qui fut mis en l'Hôtel-Dieu nouvellement fait, et le mirent en un lit nouvellement préparé, et laissèrent sur lui le drap de soie en quoi il l'avaient porté, et en ce même jour monseigneur Louis, alors fils aîné de monseigneur saint Louis, et monseigneur Philippe, qui fut après lui noble roi de France, portèrent et mirent aussi le second malade au dit Hôtel- Dieu et le mirent dans le second lit, et ainsi firent encore quelques autres barons qui étaient là avec lui. »
Il était sévère sur l'obéissance qu'en sa double qualité de père de famille et de roi il se jugeait due par ses enfants. C'est ce dont témoigne le bon sénéchal de Champagne en cette curieuse anecdote : « Après ces choses monseigneur le roi appela monseigneur Philippe son fils, le père du roi qui est à présent (Philippe le Bel), et le roi Thibaut, et s'assit à l'entrée de son oratoire, et mit la main à terre, et dit : « Asseyez- vous ici bien près de moi, pour qu'on ne nous entende pas. — Ah! sire, firent-ils, nous n'oserions nous asseoir si près de vous. » Et il me dit : « Sénéchal, asseyez-vous ici ». Ainsi fis-je, et si près de lui que ma robe touchait à la sienne. Et il les fit asseoir après moi , et leur dit : « Vous avez vraiment mal fait, vous qui êtes mes fils, et qui n'avez pas fait du premier coup ce que je vous ai commandé ; et gardez que cela ne vous advienne jamais. » Et ils dirent qu'ils ne le feraient plus (i). »
Isabelle de France, reine de Navarre, femme de Thibaut, était la fille préférée de saint Louis. Il n'a-
(i) Joinville, édition citée, %"i~j.
vait pu la décider à embrasser la vie monastique, mais, dans le haut rang que lui assurait son mariage, elle conserva les sentiments et s'adonna aux pratiques de la plus fervente piété. Le saint roi, qui connaissait son esprit de foi et de pénitence, n'hésita pas un jour à lui faire un présent qui, même alors, n'eût pas été sans doute du goût de toutes les princesses. « Le pieux roi, raconte le Confesseur de la reine Marguerite (i), envoya à sa fille de Navarre deux ou trois boîtes d'ivoire, et au fond de ces boîtes il y avait un petitclou de fer, auquel il avait attaché des chaînettes de fer de la longueur d'une coudée ou environ ; les chaînettes étaient encloses en chacune de ces boîtes, et la dite reine de Navarre s'en disciplinait et battait quelquefois, comme elle le déclara à son confesseur quand elle approcha de la mort. Et le pieux roi envoya encore à sa même fille une ceinture de haire, large comme la paume de la main d'un homme, de laquelle elle se ceignait quelquefois, comme elle déclara à son confesseur au même temps. Et avec tout cela, le pieux roi envoya à la dite reine une lettre écrite de sa main, en laquelle était contenu qu'il lui envoyait par frère Jean de Mons, de l'ordre des Frères mineurs, alors confesseur de cette reine et quelquefois du pieux roi, une discipline enclose en chacune des boîtes, comme il est dit ci- dessus, et il la priait en celte lettre qu'elle se disciplinât souvent avec ces disciplines pour ses propres péchés et pour les péchés de son chétif père. »
L'affection qu'il avait pour Isabelle fit qu'il lui envoya, sous forme de lettre, des Enseignements écrits de sa main, et il en composa également, avec
(i) Historiens de France, t. XX, p. 85.
plus de soin encore, pour le prince Philippe, héritier de sa couronne : double monument où se reflète avec une incomparable fidélité l'âme du saint roi. Dans une partie notable de leur teneur, ces deux précieux textes, ainsi qu'il est naturel, sont conçus en termes analogues et quelquefois presque identiques. Mais on y trouve aussi, comme il convenait, des conseils spéciaux, appropriés à la condition diverse de l'un et de l'autre enseigné. Tels ces avis à Isabelle : « Chère fille, obéissez humblement à votre mari et à votre père et à votre mère, dans les choses qui sont selon Dieu : vous devez volontiers rendre à chacun d'eux ce qui lui appartient à cause de l'amour que vous devez avoir pour eux; et encore devezvous le leur mieux faire pour l'amour de Notre-Seigneur, qui l'a ainsi ordonné; mais contre Dieu vous ne devez obéir à personne. Chère fille, mettez si grande attention à vous rendre parfaite en tout bien, que ceux qui vous verront et entendront parler de vous y puissent prendre bon exemple. Il me semble qu'il est bon que vous n'ayez pas trop grand surcroît de robes et de joyaux, selon l'état où vous êtes; mais il m'est avis qu'il vaut mieux que vous en fassiez vos aumônes, au moins de ce qui serait de trop ; et il m'est avis qu'il est bon que vous ne mettiez pas trop grand temps ni trop grande étude à vous parer et atourner; et gardez bien que vous ne fassiez excès en votre toilette, mais en cela soyez plutôt encline au moins qu'au plus (i). »
Entre les conseils donnés à Philippe , et sur lesquels nous aurons mainte occasion de revenir, nous ne relèverons en ce moment que celui-ci : « Aime
(i) Historiens de France, t. XX, p. 83.
tes frères et veuille toujours leur bien et leurs bons avancements; tiens leur lieu de père pour les enseigner en tout bien. Mais garde-toi, quelle que soit l'affection que tu aies pour aucun homme, que tu ne t'écartes de la justice, et ne fasses à autrui chose que tu ne doives pas faire. » (i) — Telle avait été précisément la conduite de saint Louis envers le noble groupe des princes ses puînés, qui avaient comme lui reçu l'empreinte de la forte éducation et profité des soins vigilants de la reine-mère. « Les membres de la famille royale, dit M. Elie Berger (2), demeuraient ensemble, et c'était Blanche de Castille qui prenait soin d'eux. Au milieu des plus grandes affaires, elle resta toujours mère de famille, de même que Louis IX, roi de France, ne cessa jamais d'être frère aîné. »
Le premier des frères cadets de saint Louis, le prince Robert, né en 12 16, auquel Louis VIII, par son testament, avait légué en apanage le comté d'Artois, fut marié en 1237 à Mathilde, fille de Henri II, duc de Brabant. C'était le plus brillant, mais le moins sage rejeton de cette belle lignée. Dès sa jeunesse, il avait manifesté le goût du luxe, des belles armes et des beaux chevaux. La bravoure chevaleresque dont il était doué avait quelque chose de fougueux et de téméraire. Sa bouillante valeur lui coûta la vie et fut cause du grave échec subi par l'avant-garde de l'armée chrétienne à la journée de Mansoura (8 février i25o). Son caractère affectueux l'avait rendu particulièrement cher à saint Louis, pour qui l'annonce soudaine de sa mort fut un coup cruel. « Alors vint
(1) Bibliothèque de l'Ecole des chartes, année 187a, p. 436. (a) Ouvrage cité, p. 207.
frère Henri de Ronnay, prévôt de l'Hôpital, au roi qui avait passé la rivière, et il lui baisa la main tout armée. Et le roi lui demanda s'il savait quelques nouvelles du comte d'Artois, son frère; et il lui dit qu'il en savait bien des nouvelles , car il était certain que son frère le comte d'Artois était en paradis. « Hé, sire, dit le prévôt, ayez-en bon réconfort; car si grand honneur n'advint jamais à roi de France comme il vous est advenu. Car pour combattre vos ennemis vous avez passé une rivière à la nage, et les avez déconfits et chassés du champ de bataille, et pris leurs engins et leurs tentes, là où vous coucherez encore cette nuit. » Et le roi répondit que Dieu fût adoré de tout ce qu'il lui donnait : et alors les larmes lui tombaient des yeux bien grosses (i). »
Alphonse de France, né le n novembre 1220, avait été apanage du comté de Poitou par le testament de son père. L'énergique et habile politique de Blanche de Castille lui assura le comté de Toulouse par son mariage avec Jeanne, fille de Raymond VII, stipulé au traité de Paris (1229), accompli plus tard. Les fêtes célébrées à Saumur par Louis IX, au mois de juin 1241, à l'occasion de la majorité de son frère, auquel il venait de conférer l'ordre de chevalerie , ont fourni à Joinville , qui y avait pris part, l'occasion d'une vive peinture.
« Le roi tint une grande cour à Saumur en Anjou; et je fus là, et je vous témoigne que ce fut la mieux ordonnée que j'aie jamais vue. Car à la table du roi mangeait, auprès de lui, le comte de Poitiers, qu'il avait fait nouveau chevalier à la saint Jean ; et après le comte de Poitiers, mangeait le comte Jean de
(1) Joinville, édition citée, § a44«
Dreux, qu'il avait fait aussi nouveau chevalier; après le comte de Dreux, mangeait le comte de la Marche; après le comte de la Marche, le bon comte Pierre de Bretagne. Et devant la table du roi, vis-à-vis le comte de Dreux, mangeait monseigneur le roi de Navarre, en cotte et en manteau de satin, bien paré d'une courroie, d'une agrafe et d'un chapeau d'or; et je tranchais devant lui.
« Devant le roi, servait à manger le comte d'Artois son frère; devant le roi, tranchait du couteau le bon comte Jean de Soissons. Pour garder la table du roi, il y avait monseigneur Imbert de Beaujeu, qui depuis fut connétable de France, et monseigneur Enguerrand de Coucy et monseigneur Archambaud de Bourbon. Derrière ces trois barons, il y avait bien trente de leurs chevaliers, en cottes de drap de soie, pour les garder ; et derrière ces chevaliers , il y avait une grande quantité de sergents, vêtus aux armes du comte de Poitiers, appliquées sur taffetas. Le roi avait vêtu une cotte de satin bleu , et sur la tête un chapeau de coton, qui lui seyait mal parce qu'il était alors jeune homme (i)... »
De tous les fils de la reine Blanche, Alphonse de Poitiers, après ou avec saint Louis, fut celui qui tint le plus d'elle pour la droiture d'esprit et les qualités gouvernementales. Sans être un saint comme son frère, ce fut un des princes les plus sages et un des plus habiles administrateurs de son temps (2). Aussi le roi, dont il ne s'éloignait guère, car il gouvernait ses domaines avec la plus exacte application personnelle, mais de loin et par correspondance, joignait-ii
(1) Joinville, édition citée, § 93, <j!\.
(2) Cf. le remarquable ouvrage d'Edgard Boularic : Saint Louis et Alphonse de Poitiers. Paris, 1870, in-8°.
à son affection pour lui une haute estime et une grande confiance. Quand saint Louis partit pour la croisade d'Egypte, où Alphonse devait l'accompagner, il lui permit de retarder d'un an son départ, non seulement pour la consolation du cœur maternel de Blanche de Castille, mais pour aider la régente, à qui la présence de ce prince offrait un réel appui dans sa lourde tâche, car elle ne pouvait avoir « un conseiller plus capable de la bien seconder » (i). De même, lorsque le roi résolut de prolonger son séjour en Orient, il renvoya en France le comte de Poitiers avec Charles d'Anjou, son plus jeune frère, pour assister Blanche dans le gouvernement du royaume, et, après la mort de leur mère, ce furent les deux frères du roi qui, jusqu'à son retour, exercèrent en réalité la régence sous le nom du prince Louis, alors héritier du trône. « Alphonse présidait le conseil où se discutaient les affaires (2). » Cependant saint Louis l'emmena dans sa croisade de Tunis et il mourut au retour (21 août 1271) sans postérité. Ce n'est pas sans raison que Charles d'Anjou avait été associé à son frère Alphonse dans les hautes marques de confiance à eux données par saint Louis. C'était, en effet, un homme des plus remarquables. Né au mois de mars 1226, apanage en 1246 des comtés d'Anjou et du Maine, son mariage (3i janvier 1246) avec Béatrix, sœur cadette de la reine Marguerite, lui valut le comté de Provence. Investi par le pape Clément IV (28 juin 1266) du royaume de Naples et de Sicile, il le conquit de haute lutte sur Manfred, fils naturel de l'empereur Frédéric IL II y joignit
Élie Berger, ouvrage cité, p. 370.
Boutaric, ouvrage cité, pp. 87, 88.
encore plus tard l'acquisition de droits éventuels sur le royaume de Jérusalem et n'hésita pas à porter ses vues sur l'empire de Constantinople. Pleinement conscient de ses rares qualités politiques et militaires, il s'abandonnait, comme on le voit, sans scru pule à l'essor exagéré d'une ambition forte et tenace Plus entreprenant et plus hardi, mais moins sage* qu'Alphonse, il demeura bien au-dessous de la sain teté de Louis. Les traits intellectuels et moraux d«? Blanche de Castille s'accentuèrent en lui jusqu'à devenir défectueux. Croyant ardent et sincère, chrétien zélé, d'une piété solide et d'une admirable pureté de mœurs, son austérité n'était pas aimable et sa fermeté , volontiers impérieuse et dure , devenait parfois injuste et cruelle. « Charles, dit l'historien italien Villani (i), était sage dans les conseils, brave dans les combats. Il parlait peu, ne riait presque jamais. Il était chaste comme un religieux, bon catholique. Sa justice était sévère; son regard exprimait la fierté. Il dormait peu. Il était généreux à l'égard de ses chevaliers, mais avide d'acquérir terres, seigneuries, argent, d'où que cela vînt, pour fournir à ses entreprises et à ses guerres. Il méprisait les gens de cour, les ménestrels et les jongleurs. » Dans ses dernières années, son caractère fut encore assombri par la catastrophe des Vêpres siciliennes et par d'autres revers non entièrement immérités. Il mourut au château de Foggia en Capitanate, le dimanche 7 janvier 1295.
Eu égard au caractère de Charles d'Anjou, il n'est pas surprenant que saint Louis ait eu à mettre en
(1) Nous empruntons cette citation à M. J.-A. Fe'lix Faure, Histoire de saint Louis, t. Il, p 17S.
pratique surtout envers lui la fermeté de justice qu'il recommandait à son fils Philippe. Il ne sacrifia, comme nous le verrons, à son affection fraternelle aucun des droits de l'équité ou de l'autorité royale. Il s'était également conformé par avance à la recommandation de tenir lieu de père à ses frères pour les enseigner en tout bien. Comme ses enfants, il les associait à ses bonnes œuvres et ne se faisait pas faute, même en des détails familiers de conduite, de les avertir et de les réprimander. « Comme on faisait un mur a l'abbaye de Royaumont, raconte le Confesseur de la reine Marguerite (i), le pieux roi qui demeurait alors en son manoir d'Asnières, qui est assez près de ladite abbaye, y venait souvent pour ouïr la messe et les autres offices, et pour visiter le lieu; et comme les moines sortaient, selon la coutume de leur ordre de Citeaux, après l'heure de tierce, pour se mettre au travail et porter les pierres et le mortier au lieu où l'on faisait le dit mur, le pieux roi prenait la civière et la portait chargée de pierres et allait devant, et un moine la portait derrière ; et ainsi fit le pieux roi par plusieurs fois au temps devant dit, et aussi en ce temps le pieux roi faisait porter la civière par ses frères monseigneur Robert, monseigneur Alphonse et monseigneur Charles, et il y avait avec chacun d'eux un des moines dessus dits pour porter la civière d'un côté; et le saint roi faisait faire cette imème chose par d'autres chevaliers de sa compagnie. ;El parce que ses frères voulaient quelquefois parler 3t crier et jouer, le pieux roi leur disait : « Les moines gardent maintenant le silence et nous aussi le devons garder. » Et comme les frères du pieux roi, ayant
(i) Historiens de France, l. XX, p. 87.
fort chargé leurs civières, voulaient se reposer pendant le chemin, avant d'arriver au mur, il leur disait : « Les moines ne se reposent pas et vous non plus, vous ne devez pas vous reposer. »
Un jour, sur le navire qui, après le désastre et la captivité d'Egypte, menait ensemble le roi et ses frères en Syrie, la réprimande fut plus dure : « Pendant six jours, raconte Joinville (i), tandis que nous fûmes en mer, moi qui étais malade, je m'asseyais toujours à côté du roi. Et alors il me conta comment il avait été pris, et comment il avait négocié sa rançon et la nôtre, avec l'aide de Dieu. Et il me fit conter comment j'avais été pris sur l'eau; et après il me dit que je devais savoir grand gré à Notre-Seigneur, quand il m'avait délivré de si grands périls. Il regrettait beaucoup la mort du comte d'Artois son frère , et disait que celui-là se fût , bien à contrecœur, autant abstenu de le venir voir que le comte de Poitiers, et que rien n'eût fait qu'il ne le fût venu voir sur les galères.
« Il se plaignait aussi à moi du comte d'Anjou, qui était sur sa nef, de ce qu'il ne lui tenait nullement compagnie. Un jour, il demanda ce que le comte d'Anjou faisait; et on lui dit qu'il jouait aux tables avec monseigneur Gautier de Nemours. Et il y alla tout chancelant de la faiblesse causée par sa maladie-, et il prit les dés et les tables et les jeta dans la mer i et se courrouça très fort contre son frère de ce qu'ià s'était sitôt mis à jouer aux dés. Mais monseigneu» Gautier en fut le mieux payé; car il jeta en son giron tous les deniers qui étaient sur les tables (dont il y avait grande foison), et les emporta. »
(i) Edition citée, § 4°4> 4°5.
Saint Louis eut aussi une sœur, très semblable à lui de caractère et de piété, la bienheureuse Isabelle, née au mois de mars 1225, fondatrice avec le roi son frère du célèbre monastère de Longchamps près Paris, où elle mourut en odeur de sainteté, le 23 février 1270. Elle avait refusé, malgré les instances du Pape lui-même, les plus brillants mariages, pour se consacrer toute aux œuvres de prière et de charité. Un jour qu'elle avait fait de ses propres mains une coiffe, saint Louis, qui aimait beaucoup sa sœur, lui demanda cei ouvrage avec les plus gracieuses instances pour s'en couvrir la tête pendant la nuit. Mais elle le lui refusa, en répondant que c'était la première coiffe qu'elle avait faite et qu'elle la devait à Dieu, puis elle l'envoya porter secrètement à une pauvre malade dont elle avait soin (1). La mort d'Isabelle fut pour le roi une vive douleur, mais il la supporta en chrétien plein de résignation, de foi et de zèle. Il voulut assister aux funérailles de la pieuse princesse et se tint lui-même a la porte de la clôture monastique, afin que personne ne la franchit, sinon ceux qui avaient droit de le faire en vertu d'un bref de Clément IV. Il s'agenouilla et pria avec ferveur auprès du corps de sa sœur, et après la cérémonie, adressa lui-même une exhortation aux religieuses de Longchamp, pour adoucir le chagrin que leur causait la perte de leur fondatrice et les assurer de sa protection (2). Isabelle de France est depuis le seizième siècle officiellement inscrite au nombre des bienheureux, en vertu d'une bulle du pape Léon X, datée du 11 janvier i52i (3).
11) Bollandistes , t. VI du mois d'août, p. 801. 2) Cf. Tillemont, ouvrage cité, t.V, p. 117. 3) Bollandistes, loc. cit., p. 796.