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L'AMI ET LE MAITRE. JEAN, SIRE DE JOINVILLE

— l'entourage DE SAINT LOUIS.

L'amitié, ce sentiment si naturel et si doux à l'homme, n'est pas plus exclu par la sainteté que les affections de famille. Parmi les nombreux exemples qui le prouvent, il faut d'autant moins négliger celui de saint Louis, que la hauteur de son rang lui permettait plus malaisément de goûter cette joie. Il l'a eue pourtant, et son affection, payée de retour, pour le jeune sénéchal de Champagne, est l'un des traits les plus touchants de son histoire, dont Jean, sire de Joinville, est inséparable, au triple titre d'ami familier, de témoin et de biographe.

Issu d'une famille seigneuriale, dont la puissance est constatée d'une façon certaine dès la première moitié du onzième siècle ; qui s'était élevée, dans le siècle suivant, au plus haut rang des barons de Champagne et illustrée aux croisades, Jean de Joinville naquit dans les premiers mois de l'année 122D. « Il ouvrit les yeux, dit M. Gaston Paris (1), dans ce

(1) Jean, sire de Joinville, p. 9. (Extrait de V Histoire littéraire de la France, tome XXXII.) — Le savant acade'micien renvoie, comme à l'une de ses sources princiDales, au livre de M. H.-

beau château de Joinville, qui voyait à ses pieds la ville du même nom et dominait au loin le cours de la Haute-Marne et tout le pays de Vallage. » Par la mort de son frère aîné, puis de son père, il se trouva investi, encore enfant, sous la tutelle de sa mère, du fief patrimonial et du grand office, devenu héréditaire dans sa famille, de sénéchal des comtes de Champagne. Il reçut l'éducation des jeunes chevaliers de son temps, de ceux du moins dont la jeunesse était entourée de plus de soins.

Cette éducation, commenousl'expliqueM. Paris(i), « consista surtout dans l'apprentissage de la profession des armes : monter à cheval, « bouhourder » (2), s'exercer au maniement de la lance et de l'épée. Le futur sénéchal de Champagne devait en outre se préparer aux devoirs de sa charge : elle consistait, outre des fonctions militaires et surtout judiciaires importantes, à diriger le service intérieur du palais dans les cours que tenait le comte, et le service personnel du prince dans les cours auxquelles il assistait, notamment pour les repas, où l'étiquette tenait une si grande place et où le sénéchal avait l'honneur de « trancher » devant son maître, art difficile auquel il fallait s'initier. Joinville l'avait appris de bonne heure, puisque, en 1241, âgé de seize ans, il remplit son office et trancha devant son seigneur, le roi de Navarre, à la grande cour de Saumur. Sa mère dut lui enseigner les règles minutieuses de la politesse courtoise, dont il se piquait, jusque dans son âge le plus avancé, d'être le fidèle et vigilant dépositaire. Elle

François Delaborde : Jean de Joiwille et les seigneurs de Joinville, suivi d'un catalogue de leurs actes:

(1) Ouvrage cité, p. 11 et suiv.

(2) Jouter.

l'associa sans doute peu à peu à l'administration de ses fiefs, de manière à le mettre en état de les gouverner à son tour et de se retrouver dans cet enchevêtrement de droits et de juridictions, menant sans cesse à des conflits et très souvent à des violences, qu'avait peu à peu formé le développement du système féodal qui avait pénétré dans tous les rapports des hommes. Tout seigneur au moyen âge était un juge ou du moins un juré constamment en réquisition : le sénéchal de Champagne, qui présidait d'ordinaire les assemblées solennelles des « grands jours » de Troyes, devait connaître à fond les coutumes qui régissaient le droit civil et le droit criminel ; ce n'est pas dans les livres qu'on s'en instruisait : il fallait assister longtemps aux plaids et s'éclairer par l'entretien etles conseils des gens expérimentés. Joinville était né avec l'intelligence ouverte, l'observation nette, la mémoire précise, le désir de s'instruire et le sens du respect joint à l'indépendance du caractère et de l'esprit. Il écouta certainement beaucoup, comprit vite, retint bien et appliqua avec justesse. On peut sans doute penser de lui, à ces premières années de son entrée en pleine activité, ce qu'il dit de saint Louis à ses débuts : « S'il se conduisait bien et habilement, ce n'était pas merveille, car il faisait cela par le conseil de la bonne mère qui était avec lui, par le conseil de qui il agissait, et par celui des prud'hommes qui lui étaient demeurés du temps de son père (i). »

Mais, « dans cette éducation toute pratique et toute mondaine, se demande le même savant, quelle place tenait l'instru-ction que nous appellerions proprement littéraire? » et voici la réponse que lui suggère l'é-

(i) Cf. Joinville, édition citée, § io5.

tudc attentive des faits : « Joinville apprit certainement à lire et à écrire ; il écrivait volontiers lui-même : nous possédons quelques mots tracés par lui au bas de cinq chartes de 1293, 1294, 1298, i3i2 et 1817, et l'écriture, libre et hardie, n'indique nullement une main peu accoutumée à écrire. Pour la mise au net de ses ouvrages, Joinville employait toutefois des copistes de profession, et cela se comprend facilement quand on songe aux conditions de régularité et de lisibilité qui étaient requises en ce cas. Il est bien probable aussi qu'il a dicté, et non écrit lui-même, ses ouvrages : c'était l'usage de tout laïque ; mais il n'éprouvait aucune difficulté à écrire ou à lire. Apprendre à lire, au moyen âge, c'était apprendre tout au moins quelque peu de latin, car c'est dans des livres latins qu'on a épelé jusqu'au dix-huitième siècle ; le futur chevalier parait même avoir poussé un peu plus loin ses études sur ce point : il cite dans ses Mémoires quelques bribes de latin, non seulement des débuts de prières ou d'hymnes que tout le monde pouvait retenir, comme : Miserere mei Deus, Esto Domine, Te Deum laudamus, Ad te levavi animant meam, Veni creator Spiritus, mais même une ligne entière du psaume CIV ; toutefois on ne voit guère qu'il ait lu de livres, pieux ou profanes, écrits en latin. Quant aux livres français, qui, dès sa jeunesse, étaient nombreux et qui se multiplièrent beaucoup durant sa longue vie, un esprit aussi curieux et aussi amateur de distractions que le sien dut assurément profiter des moyens qu'ils lui donnaient de s'instruire et de se récréer; mais on ne trouve dans ses écrits

que peu de traces de ses lectures Venu jeune à la

cour de Thibaut « le Chansonnier », il dut se faire initier, lui qui ne dédaignait pas la société des femmes ,

à cet art de composer, paroles et musique, des chansons d'amour ou des chansons satiriques qui y était si florissant; mais, s'il s'y essaya, il ne nous est parvenu aucun de ses essais (i). »

Au goût de l'instruction et des lettres, plus vif que ne le comportait une éducation faiblement lettrée, Joinville ajoutait un goût déclaré pour les beaux-arts, « qui se manifeste a plusieurs traits, dit M. Paris, chez ce représentant accompli de la haute société du treizième siècle. Il fit faire sous ses yeux l'illustration de son ouvrage sur le Credo, a laquelle il attachait autant de prix qu'au texte, et s'occupa certainement avec non moins de soin de celle du manuscrit de ses Mémoires; il fit exécuter des peintures a sa chapelle de Saint-Laurent, des verrières à l'église de Blécourt. Bien des années après, il se rappelle avec un vrai plaisir les « belles vignettes de bon or fin » qu'il a vues sur des joyaux orientaux; il admire et décrit le magnifique ex voto que la reine Marguerite le chargea de porter à Saint-Nicolas de Varangéville. Il aime la musique, et a gardé le souvenir charmé des trois « ménétriers » d'Arménie qu'il entendit à Jaffa, et de •leurs « douces et gracieuses mélodies ». Il est vrai qu'il n'a pas moins d'admiration pour les « merveilleux sauts » qu'ils exécutaient.

Joinville fut élevé dans une profonde et salutaire habitude de la foi et des pratiques chrétiennes, et il se plut à développer et à éclairer sa religion par la réflexion et par de fréquents entretiens avec les ecclésiastiques instruits que sa situation ou les circonstances de sa vie mirent avec lui en rapports familiers.

(i) M. Paris ajoute pourtant « qu'il n'est pas trop téméraire de lui attribuer une chanson de circonstance, compose'e à Acre en 1200 ». Ouvrage cite', pp. i5 et 36-37-

Saint Louis ne contribua pas peu à fortifier ses connaissances à cet égard et à exciter son zèle. C'est sous celte sainte influence que pendant son séjour à la ville d'Acre, en ia5o et i25i, il fit œuvre d'apostolat par la composition, à l'usage des laïques, d'un commentaire parfois éloquent du Credo a l'aide des symboles et des prophéties, ouvrage illustré de peintures, afin que l'effet en fût double sur les âmes et profitât même aux illettrés, et dont l'idée n'est pas sans analogie avec celle d'une sorte de catéchisme à figures : « Vous pouvez voir ci-après peints et écrits les articles de notre foi par lettres et par images... Frère Henri le Tyois, qui fut très grand clerc, dit que nul ne pouvait être sauvé s'il ne savait son Credo. Et moi, pour exciter les gens à croire ce dont ils ne se pouvaient dispenser, je fis premièrement faire cette œuvre en Acre après que les frères du roi en furent partis, et avant que le roi allât fortifier la cité de Césarée en Palestine (i). » La foi et la piété du bon sénéchal, si sincères et si solides qu'elles fussent, ne s'élevèrent pourtant pas jusqu'à l'ascétisme ; avec des mœurs très pures il demeura toujours d'un tempérament extrêmement laïque et seigneurial, non sans quelque prévention et quelque pointe inconsciente de malignité mondaine et féodale contre les dévots, les clercs, les moines, les prélats et la cour de Rome. Les démêlés temporels, sans cesse renaissants, qu'il eut avec labbaye de Saint-Urbain, voisine de son château, et où les torts paraissent bien avoir été assez souvent de son côté (2), l'entretinrent dans cette disposition naturelle et héréditaire, qui ne l'empêchait pas d'ailleurs

[i) Joinville , édition cilée, §770, 777.

(a) Cf. Gaston Paris, ouvrage cité, pp. 61, 62.

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d'être au spirituel un fils soumis de l'Eglise : « Nous devons croire la sainte Eglise de Rome, et devons croire aux commandements que le Pape et les prélats de la Sainte Église nous font, et faire les pénitences qu'ils nous enjoignent (i). » Ses droits, ses intérêts, ses prétentions de seigneur saufs, il était même prêt à témoigner la plus tendre vénération pour les prêtres et les religieux que sa critique un peu sévère avait jugés dignes de leur caractère sacré, et il consentait volontiers à soumettre toute la grandeur mondaine à la sainteté reconnue. Selon M. Gaston Paris (2), résumant les principaux traits du caractère de Joinville, « il était naturellement franc et gai, il avait l'esprit vif, alerte et ouvert, mais d'une portée bornée, peu propre aux combinaisons compliquées et peu accessible aux idées de quelque étendue ; il était droit, loyal, fidèle à ses devoirs privés comme à ses devoirs publics, toujours juste dans ses intentions, quoique capable de se laisser influencer par la passion ; il était indépendant par sa nature, disant ce qui lui venait à l'esprit, raisonneur, causeur et même un peu bavard; il ne manquait pas de confiance en lui-même ; il aimait assez à faire des leçons aux autres, mais ne refusait pas d'en recevoir ; enfin il était parfaitement bon, et il avait le cœur tendre, charitable, fait pour l'amitié et les affections de famille. »

Ce fut à la croisade que se noua le lien immortel qui unit Joinville à saint Louis. Le sénéchal avait été déterminé à cette lointaine et périlleuse expédition par le plus pur zèle chrétien. Pendant leur séjour à Chypre, le roi, informé que Joinville avait déjà pres-

(1) Joinville, édition citée, $ 829.

(2) Ouvrage cité, pp. 18, 19.

que épuisé les ressources qu'il s'était procurées avant son départ, le prit à ses gages pour une année moyennant la somme de deux mille livres tournois. Le jeune baron champenois débarqua l'un des premiers devant Damiette, en face de l'ennemi, prit une part active aux opérations qui suivirent et déploya une grande bravoure à la journée de Mansoura. La défense héroïque d'un pont jeté sur un ruisseau dérivé du Nil préserva peut-être le roi et son corps de bataille d'être enveloppé par l'ennemi.

« Nous vînmes à un ponceau qui était sur le ruisseau et je dis au connétable que nous demeurassions pour garder ce ponceau; car si nous le laissons, ils se jetteront sur le roi par deçà ; et si nos gens sont assaillis de deux côtés, ils pourront bien succomber ». Et nous fîmes ainsi...

« Tout droit à nous qui gardions le ponceau vint le comte Pierre de Bretagne, qui venait tout droit de devers Mansoura, et était blessé d'un coup d'épée au visage, en sorte que le sang lui tombait dans la bouche. Il était sur un cheval bas bien membre; il avait jeté ses rênes sur l'arçon de sa selle et le tenait à deux mains, de peur que ses gens qui étaient derrière, qui le pressaient fort, ne le fissent aller plus vite que le pas. Il semblait bien qu'il les prisât peu ; car quand il crachait le sang de sa bouche, il disait très souvent : « Hé bien ! par le Chef-Dieu ! avezvous vu de ces goujats? » A la fin de son corps de bataille, venait le comte de Soissons et monseigneur Pierre de Neuville, que l'on appelait Caier, qui avaient essuyé assez de coups cette journée.

« Quand il furent passés, et que les Turcs virent que nous gardions le pont, ils les laissèrent, et aussi quand ils virent que nous avions le visage tourné

vers eux. Je vins au comte de Soissons, dont j'avais épousé la cousine germaine, et lui dis : « Sire, je crois que vous feriez bien si vous demeuriez à garder ce ponceau ; car si nous laissons le ponceau, ces Turcs, que vous voyez ici devant nous, se lanceront par là; et ainsi le roi sera assailli par derrière et par devant ». Il me demanda si en cas qu'il demeurât, je demeurerais aussi ; et je lui répondis : « Oui, bien volontiers ». Quand le connétable ouït cela, il me dit que je ne partisse pas de làjusques à tant qu'il revînt, et qu'il nous irait quérir du secours. . .

« Nous étions tout couverts des traits des Turcs. Or il advint que je trouvai une veste rembourrée d'étoupes à un Sarrasin : je tournai le côté fendu vers moi, et fis un bouclier de la veste, qui me rendit grand service; car je ne fus blessé de leurs traits qu'en cinq endroits, et mon roussin le fut en quinze endroits. Or il advint aussi qu'un mien bourgeois de Joinville m'apporta une bannière à mes armes, avec un fer de lance; et toutes les fois que nous voyions qu'ils pressaient les sergents, nous leur courions sus, et ils s'enfuyaient.

« Le bon comte de Soissons, au point où nous en étions, plaisantait avec moi et me disait : « Sénéchal, laissons huer cette canaille ; car par la CoifFe-Dieu ! (c'était son juron) nous en parlerons encore, vous et moi, de cette journée dans les chambres des dames. »

« Le soir, au soleil couchant, le connétable nous amena les arbalétriers à pied du roi, et ils se rangèrent devant nous; et quand les Sarrasins virent mettre le pied à l'étrier des arbalètes, ils s'enfuirent et nous laissèrent. Et alors le connétable me dit : « Sénéchal, voilà qui est bien; maintenant allez-vous-

envers le roi, et ne le quittez plus jusques à tant qu'il sera descendu dans son pavillon. » Sitôt que je vins au roi, monseigneur Jean de Valéry vint à lui et lui dit : « Sire, monseigneur de Châtillon vous prie que vous lui donniez l'arrière-garde. » Et le roi le fit très volontiers, et puis se mit en chemin. Pendant que nous nous en venions, je lui fis ôter son heaume, et lui baillai mon chapeau de fer pour qu'il eût de l'air (i). »

Joinville eut sa large part des souffrances et des périls dont furent assaillis le roi et ceux des barons qui survécurent à la désastreuse retraite de l'armée chrétienne et à la captivité qui en fut la suite. Après le traité conclu avec l'ennemi, Joinville fit la traversée de Damiette à Acre sur le navire même du roi et, pour ainsi dire, à ses côtés. « Ce fut alors, dit M. Paris (2), que la sympathie, qui avait sans doute déjà en France rapproché ces deux hommes, dont l'un, inférieur en âge et en vertus, était si bien fait pour comprendre l'autre et l'aimer, sympathie qui avait dû se fortifier pendant le long séjour en Chypre et dans les épreuves de la campagne d'Egypte, se changea en une véritable amitié, qui persista, jusqu'à la fin de sa longue existence, dans le cœur de celui qui survécut. » — Joinville semblait comme prédestiné à l'affection de saint Louis par les ressemblances et les différences de leurs caractères, par les qualités et par les imperfections du jeune sénéchal, celles-là vraiment attrayantes au cœur du pieux roi, celles-ci qui lui donnaient occasion, selon la tournure doctrinale de son esprit, de les reprendre avec un sourire.

(1) Joinville, édition citée, § 236-238, 2/|i-243. (a) Ouvrage cité, p. 34.

Ce qui gagna surtout l'âme profondément droite et loyale de saint Louis, ce fut la sincérité hardie de cette nature franche et ouverte, à laquelle n'était pas messéante, sans franchir les bornes d'un respect qui alla d'abord jusqu'à la vénération , une pointe de malice et d'espièglerie. Les saillies de Joinvillc étaient pour la gravité de nature et l'austérité d'habitudes de son royal ami comme un vit rayon d'innocente gaieté.

Leur mutuel attachement se resserra de plus en plus par leurs relations constantes et familières pendant leur séjour de quatre ans en Syrie. Non seulement le roi renouvela le contrat de gages conclu h Chypre, mais par un acte daté de Jaffa, au mois d'avril 1253, il accorda au sénéchal de Champagne, en considération de ses services, une rente annuelle et héréditaire de deux cents livres tournois, en raison de laquelle Joinville devint son vassal direct et, comme on disait, son homme-lige. C'est à bord du navire royal que celui-ci fit la traversée du retour en France et, à la suite d'un accident qui aurait pu avoir de funestes conséquences, ce fut à lui que saint Louis confia la mission de confiance de surveiller l'extinction des feux.

« Avant que nous vinssions à terre, une autre aventure nous advint en mer, qui fut telle, qu'une des béguines de la reine, quand elle eut couché la reine, ne prit pas garde, et jeta l'étoffe de quoi elle avait la tète entortillée, auprès delà poêle de fer où la chandelle de la reine brûlait; et quand elle fut allée coucher dans la chambre au-dessous de la chambre de la reine, là où les femmes couchaient, la chandelle brûla tant que le feu prit à l'étoffe, et de l'étoffe il prit aux toiles dont les habits de la reine étaient couverts

« Quant la reine s'éveilla, elle vit la chambre tout embrasée de feu, et sauta du lit toute nue, et prit l'étoffe et la jeta tout en feu à la mer, et prit les toiles et les éteignit. Ceux qui étaient dans la chaloupe crièrent à demi-voix : « Le feu ! le feu ! » Je levai la tête, et vis que l'étoffe brûlait encore flambant tout clair sur la mer, qui était très calme. Je revêtis ma cotte au plus tôt que je pus, et allai m'asseoir avec les mariniers.

« Tandis que j'étais assis la, mon écuyer, qui couchait devant moi, vint à moi et me dit que le roi était éveillé, et qu'il avait demandé là où j'étais. Et je lui avais dit que vous étiez dans les chambres; et le roi me dit : « Tu mens. » Tandis que nous parlions là, voilà maître Geoffroi, le clerc de la reine, qui me dit : « Ne vous effrayez pas, car il est ainsi advenu. » Et je lui dis : « Maître Geoffroi, allez dire à la reine que le roi est éveillé, et qu'elle aille vers lui pour l'apaiser. »

« Le lendemain, le connétable de France et monseigneur Pierre le chambellan et monseigneur Gervais le panetier dirent au roi : « Qu'y a-t-il eu cette nuit, que nous ouïmes parler de feu? » Et je ne dis mot. Et alors le roi dit : « Ce pourrait bien être par malaventure de quoi le sénéchal est plus discret que je ne suis; et je vous conterai, dit le roi, ce qui est cause que nous faillîmes être tous brûlés cette nuit. »

« Et il leur conta comment ce fut, et me dit : « Sénéchal, je vous commande que vous ne vous couchiez pas dorénavant jusques à tant que vous ayez éteint tous les feux de céans, excepté le grand feu qui est en la soute de la nef. Et sachez que je ne me coucherai pas jusques à tant que vous reveniez à

moi. » Et ainsi fis-je tant que nous fûmes en mer; et quand je revenais, alors le roi se couchait (i). »

De retour en France, Joinville reprit l'administration de ses domaines et l'exercice de ses hautes fonctions à la cour du comte de Champagne. Mais ces occupations, dit M. Paris (2), « ne l'empêchaient pas de se rendre fort souvent à Paris. Sa charge l'obligeait d'y accompagner son seigneur à certaines occasions solennelles : il fit ainsi son office aux noces de Philippe, fils aîné du roi, en 1262, et aux fêtes de la chevalerie du même prince à la Pentecôte de 126^. Il eut en ces deux circonstances une petite déception : aux banquets donnés par le comte de Champagne, le sénéchal avait droit aux écuelles qui avaient servi, et ce n'était pas un profit à négliger, puisqu'il s'agissait, au moins en grande partie, de plats et bassins d'argent; après ces deux fêtes, il avait réclamé celles qui garnissaient la table de son seigneur, mais on lui avait répondu qu'elles appartenaient au roi de France et que le sénéchal de Champagne n'y avait aucun droit...

« Mais ce n'était pas seulement à la suite du comte de Champagne que Joinville venait à Paris. Il était devenu, comme on l'a vu, « l'homme » du roi, et saint Louis l'avait attaché à son conseil ; il prenait part et au gouvernement du royaume et à l'administration de la justice. Il était de ceux qui jugeaient « les plaids de la porte, qu'on appelle maintenant les requêtes » et qui entouraient le roi quand, soit dans sa chambre ou dans son jardin du palais, soit sous le chêne de Vincennes, que nous ne connaî-

1) Joinville, édition citée, § 645-649-

2) Ouvrage cité, p. ^9 et suiv.

irions pas sans le charmant récit du sénéchal, il prononçait en dernier ressort sur les cas qui lui avaient été réservés ou dont les parties appelaient. Joinville nous a indiqué lui-même plusieurs occasions où il se trouvait dans le conseil du roi...

« Les fonctions qu'il remplissait dans les conseils du roi ou le besoin de s'occuper de ses propres affaires n'étaient pas les seuls motifs qui attiraient si souvent Joinville à Paris, à Corbeille, à Poissy, à Fontainebleau, à Reims ou à Orléans. Le roi le voyait toujours avec plaisir et lui donnait des marques d'affection tout à fait exceptionnelles. C'est dans ces visites du sénéchal que Louis l'interrogeait sur sa façon de comprendre Dieu, sur son horreur pour le péché, sur les œuvres pies qu'il pratiquait, s'efforçant toujours de le faire progresser dans la voie de la perfection, lui recommandant d'honorer les saints, nos médiateurs auprès de Dieu , ou lui enseignant le moyen assuré d'être honoré dans ce monde et sauvé dans l'autre. »

Le pieux roi continuait ainsi l'enseignement affectueux commencé par lui durant la croisade au profit de son jeune ami, et où sa sollicitude descendait quelquefois à des conseils agréablement mêlés de morale et d'hygiène. « Il me demanda en Chvpre pourquoi je ne mettais pas d'eau dans mon vin ; et je lui dis que la cause en était aux médecins, qui me disaient que j'avais une grosse tête et un froid estomac, et que je ne pouvais m'enivrer. Et il me dit qu'ils me trompaient; car si je ne l'apprenais en ma jeunesse et que je le voulusse tremper en ma vieillesse, les gouttes et les maladies d'estomac me prendraient, si bien que jamais je n'aurais de santé; et si je buvais le vin tout pur en ma vieillesse , je m'enivrerais tous

5t3 SAINT LOUIS.

les soirs; et c'était trop laide chose à un vaillant homme de s'enivrer (i). »

Être moralisé de façon si aimable par un roi tel que saint Louis, c'était un honneur et un avantage dont Joinville sentait tout le prix. Il n'était pas fâché toutefois, nous l'avons déjà noté, de trouver l'occasion de moraliser un peu à son tour, et la candeur parfaite de son royal ami n'hésitait pas, le cas échéant, à lui donner raison et à profiter de ses avis. Le bon sénéchal nous en a rapporté avec un sensible plaisir un curieux exemple :

« Le roi débarqua au château d'Hyères, ainsi que la reine et ses enfants. Tandis que le roi séjournait à Hyères afin de se procurer des chevaux pour venir en France, l'abbé de Cluny, qui depuis fut évèque d'Olive, lui fit présent de deux palefrois qui vaudraient bien aujourd'hui cinq cents livres, un pour lui et l'autre pour la reine. Quand il lui eut fait ce présent, alors il dit au roi : « Sire, je viendrai demain vous parler de mes affaires. » Quand vint le lendemain, l'abbé revint; le roi l'ouït très attentivement et très longuement. Quand l'abbé fut parti, je vins au roi et lui dis : « Je vous veux demander, s'il vous plaît, si vous avez ouï plus débonnairement l'abbé de Cluny, parce qu'il vous donna hier ces deux palefrois. »

« Le roi pensa longuement, et me dit : « Vraiment oui. — Sire, fis-je, savez-vous pourquoi je vous ai fait cette demande? — Pourquoi? fit-il. — Sire, fis-je, c'est parce que je vous donne avis et conseil que vous défendiez à tous vos conseillers jurés, quand vous viendrez en France, de rien prendre de

(j) Joinville, édition citée, § î3.

ceux qui auront affaire par devant vous; car soyez certain, s'ils prennent, qu'ils en écouteront plus volontiers et plus attentivement ceux qui leur donneront, ainsi que vous avez fait pour l'abbé de Cluny. » Alors le roi appela tout son conseil, et leur rapporta aussitôt ce que je lui avais dit; et ils lui dirent que je lui avais donné un bon conseil (i). »

La familiarité un peu hardie de Joinville ne se serait pas d'ailleurs aventurée au-delà de certaines limites. Elle rapprochait la distance entre le sénéchal de Champagne et le roi de France , mais ne la supprimait pas. Saint Louis ne l'aurait pas permis. Sa bonté naturelle et acquise était contenue par un grand sentiment de dignité, de prudence et de délicatesse royale. SaintLouis, remarqueM.GastonParis (2), était « extrêmement réservé sur certains points : Joinville s'étonne et se plaint de ce que, pendant cinq ans qu'ils avaient vécu l'un près de l'autre, le roi ne lui eût jamais dit un mot de la reine ni des enfants qu'elle lui avait donnés; et, ajoute-t-il avec sa franchise ordinaire, « ce n'était pas une bonne manière, ainsi qu'il me semble, d'être étranger à sa femme et à ses enfants. » C'était plutôt à l'égard de ses confidents, même les plus chers, que saint Louis se faisait « étranger » sur des sujets qu'il croyait trop délicats pour en parler librement. »

De son côté, le sénéchal ne se faisait pas faute de maintenir l'indépendance de ses jugements et de sa conduite. Il en donna nettement la preuve pour la croisade de Tunis. Saint Louis désirait vivement l'y emmener avec lui. « Il advint que le roi manda tous

( 1) Joinville, édition citée, § 655, 656.

(2) Ouvrage cité, p. 43. Cf. Joinville, édition citée, § 5g4-

ses barons à Paris pendant un carême. Je m'excusai près de lui pour une fièvre quarte que j'avais alors et le priai qu'il me voulût bien dispenser; et il me manda qu'il voulait absolument que j'y allasse, car il avait là de bons médecins qui savaient bien guérir de la fièvre quarte...

« Je fus beaucoup pressé par le roi de France et le roi de Navarre de me croiser. A cela je répondis que, tandis que j'avais été au service de Dieu et du roi outre-mer, et depuis que j'en revins, les sergents du roi de France et du roi de Navarre m'avaient détruit et appauvri mes gens, tellement que le temps ne serait jamais où moi et eux n'en valussions pis. Et je leur disais ainsi, que si j'en voulais faire au gré de Dieu, je demeurerais ici pour aider et défendre mon peuple; car si je mettais mon corps en l'aventure du pèlerinage de la croix, là où je voyais tout clair que ce serait pour le mal et dommage de mes gens, j'en courroucerais Dieu, qui mit son corps pour sauver son peuple...

« Ils firent un grand péché ceux qui lui conseillèrent le voyage, dans la grande faiblesse là où son corps était; car il ne pouvait supporter d'aller en char, ni de chevaucher. Sa faiblesse était si grande, qu'il souffrit que je le portasse dans mes bras depuis l'hôtel du comte d'Auxerre, là où je pris congé de lui, jusques aux Corde liers (i) ».

On croit voir Joinville, à cette dernière entrevue, portant aussi délicatement que possible dans ses bras de bon géant (il avait près de six pieds) le corps exténué de son saint ami, qui ne revint pas vivant de Tunis, et auquel il survécut près d'un demi-siècle.

(i) Joinville, édition citée, § 73o, 734, 735, 737.

En 1282, il fut l'un des témoins entendus dans l'enquête pour la canonisation, et il exprima avec énergie cette conviction que « jamais il n'avait vu homme plus orné de plus grande perfection de tout ce qui peut être vu en homme ». Alors sans doute lui dut revenir en mémoire la plaisante saillie qui lui était échappée en Syrie un jour, comme il s'était chargé d'introduire auprès du roi une troupe de pèlerins arméniens :

« De marche en marche, nous vînmes aux sables d'Acre, là où le roi et l'armée campèrent. En ce lieu vint à moi une grande troupe de la Grande Arménie, qui allait en pèlerinage en Jérusalem, en payant un grand tribut aux Sarrasins qui les conduisaient. Par un truchement qui savait leur langage et le nôtre, ils me firent prier que je leur montrasse « le saint roi ».

« J'allai au roi là où il était assis en un pavillon, appuyé au mât du pavillon; et il était assis sur le sable, sans tapis et sans nulle autre chose sous lui. Je lui dis : « Sire, il y a là dehors une grande foule de la Grande Arménie qui va en Jérusalem; et ils me prient, sire, que je leur fasse voir le saint roi ; mais je ne désire pas encore baiser vos os. » Et il rit aux éclats, et me dit que je les allasse quérir; et ainsi fis-je (1). »

Il eut la joie, en 1297, de voir confirmer authentiquement par l'Eglise l'auréole attribuée déjà par l'opinion publique à son royal ami du vivant de celuici. Il trouva, toutefois, dans sa vénération enthousiaste et selon sa théologie un peu superficielle, que celte auréole aurait mérité un rayon de plus. « Il

(1) Joinvillej édition citée, § 565, 566.

me semble, dit-il (i), qu'on ne fit pas assez pour lui, quand on ne le mit pas au nombre des martyrs, pour les grandes peines qu'il souffrit au pèlerinage de la croix, par l'espace de six ans que je fus en sa compagnie, et parce que surtout il imita Notre-Seigneur au fait de la croix. Car si Dieu mourut en croix, aussi fit-il ; car il était croisé quand il mourut à Tunis. » — Comme le rappelle M. Gaston Paris (2), « il tint à assister à la levée solennelle du corps, qui eut lieu le 25 août 1298; le frère Jean de Samois, qui fit le sermon, cita le trait de loyauté envers les Sarrasins, dont Joinville avait fait le récit. « Et ne croyez pas que je vous mente, ajouta-t-il, car je vois ici tel homme qui me l'a témoigné sous serment » ; et il désignait le sénéchal, sur qui tous les regards se portèrent, et qui dut éprouver une vive émotion. »

L'image de saint Louis et de leur amitié, plus forte que la mort, se présenta une nuit à son esprit et à son cœur sous une forme expressive, dont il nous a fait le récit touchant :

« Je veux encore ci-après dire de notre saint roi des choses qui seront à son honneur, que je vis de lui en dormant : c'est à savoir qu'il me semblait en mon songe que je le voyais devant ma chapelle à Joinville; et il était, ainsi qu'il me semblait, merveilleusement joyeux et aise de cœur; et moi-même j'étais bien aise parce que je le voyais en mon château, et je lui disais : <c Sire, quand vous partirez d'ici, je vous hébergerai en une mienne maison sise en un mien village qui a nom Chevillon. » Et il me répondit en riant, et me dit : « Sire de Joinville,

1) Édition citée, § 5.

a) Ouvrage cité, p. 56.

sur la foi que je vous dois, je ne désire point sitôt partir d'ici. »

« Quand je m'éveillai, je me mis à penser; et il me semblait qu'il plaisait à Dieu et à lui que je l'hébergeasse en ma chapelle, et ainsi ai-je fait; car je lui ai établi un autel en l'honneur de Dieu et de lui, là où l'on chantera à jamais en l'honneur de lui; et il y a une rente établie à perpétuité pour ce faire. Et j'ai raconté ces choses à monseigneur le roi Louis (i), qui est héritier de son nom; et il me semble qu'il ferait au gré de Dieu et au gré de notre saint roi Louis, s'il se procurait des reliques du vrai corps saint, et les envoyait à la dite chapelle de Saint-Laurent à Joinville, pour que ceux qui viendront à son autel y eussent plus grande dévotion (2). »

Ce pieux désir ne paraît pas avoir été exaucé. Mais on ne peut douter qu'à défaut de reliques, le souvenir de son saint ami, de leurs relations familières, de leurs conversations fertiles en traits édifiants, n'ait été le plus cher souvenir de Joinville et la consolation d'une longue et verte vieillesse, généralement respectée, mais qui ne fut exempte ni de préoccupations ni de chagrins ni même de querelles et de procès. La décadence de l'aristocratie seigneuriale en face du pouvoir grandissant et de jour en jour plus absolu de la monarchie capétienne, entraînée par les légistes césariens, ses conseillers, mais aussi par l'exercice même de son autorité et par le tempérament national, loin des bornes respectées et de l'équilibre maintenu par saint Louis ; la politique sans scrupule et les attentats de Philippe le Bel furent,

(1) Louis le Hutin, roi de Navarre, puis de France, (a) Joinville, e'dition cite'e, § 766, 767.

selon de notables indices, pour le vieux sénéchal, devenu de jour en jour davantage le survivant d'une époque disparue, des causes de regrets douloureux et des sources d'amertume. Il s'en consolait par l'évocation fréquente du temps de sa jeunesse et des hommes d'autrefois, que dominait la sublime figure du roi et du saint qui l'avait aimé, et à côté duquel il avait rempli lui-même avec honneur son personnage. Il s'était livré d'assez bonne heure à l'agréable habitude de faire part à son entourage, et aussi à la haute société qu'il fréquentait, dans les causeries « aux chambres des dames », de ses souvenirs, de ses souffrances, de ses aventures d'outre-mer. Vers l'année 1272, quand il approchait de la cinquantaine, il paraît même en avoir dicté à l'un des clercs attachés à sa chancellerie de Joinville, une relation en forme de Mémoires personnels, qu'il garda par devers lui. Une trentaine d'années plus tard, l'héritière de ses seigneurs, Jeanne de Champagne et de Navarre, reine de France par son mariage avec Philippe le Bel, qui avait sans doute entendu et goûté plusieurs fois les récits du sénéchal, où saint Louis tenait naturel- 'ement une large place , lui demanda de composer pour elle un livre spécial « des saintes paroles et des bons faits » de l'auguste prince, honneur de la maison de France, qu'il avait connu de si près. Joinville se mit à l'œuvre, en prenant pour noyau de son travail les Mémoires qu'il avait déjà fait rédiger sous sa dictée, et compléta ainsi, à l'âge de quatre-vingts ans, le chef-d'œuvre de narration naïve et saisissante qui, malgré l'incohérence de sa construction générale et l'inexpérience de l'auteur dans l'art de coordonner ses souvenirs et ses pensées et de les exprimer avec élégance, réserve faite aussi de quelques défaillances

d'information et de mémoire et de quelques préjugés ou parti-pris mondains et seigneuriaux, mérite a coup sûr l'immortalité qui, après un long oubli, lui est désormais acquise, non seulement comme à l'une des meilleures sources de notre histoire, mais comme à l'un des plus précieux monuments de notre langue et de notre littérature.

La reine Jeanne n'en put jouir. Elle mourut comme il venait d'être achevé, le 2 avril i3o5. Joinville en transporta l'hommage et la dédicace au prince Louis, fils de Jeanne, et de ce chef roi de Navarre et comte de Champagne, qu'il vit encore monter sur le trône de France , par la mort de Philippe le Bel (29 novembre i3i4) et en descendre, deux années après, par sa propre mort (5 juin 1 3 1 6) . Ce fut seulement sous le règne de Philippe le Long, quatrième successeur de saint Louis, que, selon l'expression de M. Gaston Paris (1), l'âge eut enfin raison de l'indomptable vigueur de corps et d'âme du vieux sénéchal. Il mourut, le 24 décembre i3i|7, au cours de sa quatre-vingttreizième année.

Joinville, par l'originalité de son caractère et de son talent, occupe devant la postérité une place à part dans l'entourage de saint Louis ; mais, selon les quelques indices qui nous en sont parvenus, le groupe dont il a fait partie aurait été digne, au moins pour un bon nombre de ses membres, non seulement de l'attention, mais du pieux respect de l'histoire. La jeunesse du saint roi, sous l'égide de Blanche de Castille, avait été en cela favorisée du ciel. « La maison royale, dit M. Berger (2), était pleine de bons

fi) Ouvrage cité, p. 70.

(2) Ouvrage cité, pp. io5, 106.

conseillers, de ces chevaliers et de ces clercs qui s'étaient formés à l'école de Philippe-Auguste et dont le dévouement était à toute épreuve; le jeune roi aimait à s'entourer de leurs avis. Il avait été frappé de ce précepte, qu'on lui avait enseigné : « Un mauvais empereur ou un mauvais roi est moins à craindre que de mauvais conseillers, parce qu'il est plus facile à plusieurs hommes d'en gagner un, qu'à un seul d'en gagner plusieurs. » — Aussi le religieux et sage prince, depuis sa majorité, s'attacha-t-il avec un soin particulier à bien recruter son conseil et sa « mesnie » (maison) qui, à bien des égards, selon les mœurs du moyen âge, se confondaient l'un avec l'autre. On retrouve la trace de cette préoccupation judicieuse dans cet article des enseignements adressés à son fils Philippe : « Cher fils, prends soin que ta compagnie soit composée de prud'hommes, soit religieux, soit séculiers, et fuis la société des méchants, et aies volontiers de bons entreliens avec les bons. »

Parmi les chevaliers, de haute ou de moyenne noblesse, honorés de la confiance et de la familiarité de saint Louis, il est bon de retenir au moins ces quelques noms : Simon de Nesle, l'un des deux régents du royaume pendant la croisade de Tunis; Jean, comte de Soissons; Imbert de Beaujeu, connétable de France et Gilles le Brun, qui le devint après lui; Jean de Beaumont; Pierre dit le Chambellan, parce qu'il remplissait auprès du roi cet office, « l'homme du monde, selon Joinville, (i) qu'il (saint Louis) croyait le plus », et qui, mort en Afrique, obtint l'honneur d'être enterré à Saint-Denis aux

(i) Edition citée, § G81. Joinville l'appelle ailleurs « l'homme le plus loyal et le plus droit que j'eusse jamais vu en hôtel de roi ». § 438. Cf. Tillemont, ouvrage cité, t. V, pp. io3-ao5.

pieds de son maître, comme il y avait, de son vivant, si longtemps couché; un autre chambellan du nom de Pierre, appelé Pierre de Laon, qui servit aussi saint Louis durant de longues années et, dit le Confesseur de la reine Marguerite (i), « couchait à ses pieds et le déchaussait et l'aidait à entrer en son lit, comme ont coutume de faire les sergents des nobles seigneurs » : Philippe le Hardi fit de lui le gouverneur de ses enfants et il fut l'un des témoins entendus dans l'enquête pour la canonisation du feu roi; il y déposa notamment qu'il avait été guéri au château du Louvre d'une violente douleur au bras, en y appliquant des cheveux de saint Louis qu'il avait conservés en mémoire de ce cher maître (2); le panetier Gervais; un autre Gervais, dit d'Escraine, maître queux du roi (3) ; Geoffroi de Villette, Pierre de Fontaines, Matthieu de Marly, Philippe de Nanteuil. Geoffroi de Sargines, enfin Gautier ou Gaucher de Châtillon.

Geoffroi de Sargines faisait partie de ce groupe de « bons chevaliers » dont Joinville nous montre saint Louis spécialement entouré et gardé pendant la croisade. « J'allai tout armé parler au roi, et le trouvai tout armé assis sur une chaise, et avec lui tout armés des prud'hommes chevaliers qui étaient avec le roi, parce qu'il y en avait avec lui huit, tous

(ij Historiens de France, t. XX, p. 112.

(a) Historiens de France, t. XX, pp. 39, 62. — Tillemont, ouvrage cité, t. V, p. 389.

(3) Ces deux Gervais semblent bien avoir été des gentilshommes. Joinville, en les nommant, les appelle Monseigneur, aussi bien que Geoffroi de Sargines ou Simon de Nesle. Cf. Y éclaircissement IX de M. de Wailly, à la suite du texte de son Joinville, édition citée, p. 494 et su'w. Sur la domesticité féodale

bons chevaliers, qui avaient eu des prix d'armes en deçà de la mer et au delà ; et de tels chevaliers s'appelaient d'ordinaire bons chevaliers. » De quelle façon Geoffroi de Sargines s'acquittait de ce noble office, le roi lui-même, racontant sa désastreuse retraite, le rapporta au sénéchal en ces termes : « Et le roi me conta qu'il était monté sur un petit roussin, vêtu d'une housse de soie ; et il dit que derrière lui il ne demeura de tous les chevaliers et de tous les sergents, que monseigneur Geoffroi de Sargines, lequel amena le roi jusques au village là où le roi fut pris ; de telle manière que le roi me conta que monseigneur Geoffroi de Sargines le défendait contre les Sarrasins, ainsi que le bon valet défend la coupe de son seigneur des mouches ; car toutes les fois que les Sarrasins l'approchaient, il prenait sa pique, qu'il avait mise entre lui et l'arçon de sa selle, et la mettait sous son aisselle et recommençait à leur courir sus, et les chassait d'auprès du roi (i). »

Chef de l'arrière-garde en cette même retraite, Gaucher de Châtillon eut la mort héroïque de Robert le Fort à Brissarthe et de Roland à Roncevaux. C'est, sous le véridique et frais pinceau de Joinville, une scène à" Iliade chrétienne :

« Je ne veux pas oublier certaines choses qui advirent en Egypte tandis que nous y étions. Tout premièrement ie vous parlerai de monseigneur Gaucher de Châtillon, dont un chevalier, qui avait nom monseigneur Jean de Monson, me conta qu'il vit monseigneur de Châtillon dans une rue qui était au village là où le roi fut pris ; et cette rue passait toute droite parmi le village, si bien qu'on voyait les champs

(i) Joinville, édition citée \ § 172, 173, 3og.

d'un côlé et de l'autre. En cette rue était monseigneur Gaucher de Chàtillon, l'épée au poing, toute nue.

« Quand il voyait que les Turcs se mettaient dans cette rue, il leur courait sus, l'épée au poing, et les jetait hors du village ; et les Turcs en fuyant devant lui (eux qui tiraient aussi bien derrière que devant), le couvraient tous de traits. Quand il les avait chassés hors du village, il se débarrassait de ces traits qu'il avait sur lui, et remettait sa cotte d'armes sur lui, et se dressait sur ses étriers, et étendait les bras avec l'épée, et criait : « Chàtillon, chevalier! où sont mes prud'hommes? » Quand il se retournait et qu'il voyait que les Turcs étaient entrés par l'autre bout, il recommençait à leur courir sus l'épée au poing, et les poursuivait ; et ainsi fit-il par trois fois de la manière dessus dite.

i Quand l'amiral des galères m'eut amené vers ceux qui furent pris à terre, je m'enquis à ceux qui étaient autour de lui; mais je ne trouvai personne qui me dit comment il fut pris, si ce n'est que monseigneur Jean Fouinon, le bon chevalier, me dit que quand on l'amena prisonnier à Mansoura, il trouva un Turc qui était monté sur le cheval de monseigneur Gaucher de Chàtillon; et la croupière du cheval était toute sanglante. Et il lui demanda ce qu'il avait fait de celui à qui le cheval était; et le Turc lui répondit qu'il lui avait coupé la gorge sur son cheval même, ainsi qu'il apparut à la croupière qui en était ensanglantée du sang (i). »

Dans le groupe des conseillers et familiers de saint Louis, aux barons et chevaliers faisaient pendant les

(i) Joinviïïe, édition citée, § 390-392.

prélats et clercs, auxquels le pieux roi n'accordait naturellement pas une moindre confiance. Parmi ceux qui l'obtinrent et qui vécurent, au moins par intervalles, dans l'intimité du monarque, il en est deux qui devinrent papes : Gui Foucaud, sous le nom de Clément IV, et plus tard Simon de Brion, sous le nom de Martin IV. Les évêques de Paris étaient, par la force même des choses, des membres habituels du conseil ou tout au moins des visiteurs et des hôtes fréquents du palais royal. Il nous est resté des traces des relations et conversations familières de saint Louis avec Guillaume d'Auvergne, éminent théologien et philosophe, qui occupa le siège épiscopal de 1228 à 1248. Ses successeurs, Gautier de Château-Thierry, Pienaud de Corbeil, Etienne Tempier, semblent bien avoir joui aussi de la faveur de leur auguste diocésain, qui mit ce dernier prélat au nombre de ses exécuteurs testamentaires. Mais c'est un ecclésiastique du second ordre, le célèbre fondateur du collège de Sorbonne, Robert de Sorbon, homme de naissance commune, mais de grande science et de haute vertu, qui occupa dans l'estime et l'amitié de saint Louis une place analogue à celle du sire de Joinville. Une de ses joies était de les avoir tous deux ensemble auprès de lui et de les entendre soutenir, non sans quelque vivacité, les petits débats où les engageait assez fréquemment la différence de leurs conditions et de leurs humeurs. Mais, un jour, il s'attirèrent tous deux à la fois une réprimande. « Maître Robert de Sorbon, pour la grande renommée qu'il avait d'être prud'homme, il le faisait manger à sa table. Un jour il advint qu'il mangeait à côté de moi, et que nous causions bas l'un avec l'autre. Le roi nous reprit et dit : « Parlez haut, fit-il, car vos compagnons croient

que vous pouvez médire d'eux. Si vous parlez, en mangeant, de choses qui nous doiventplaire, parlez haut ; ou sinon, taisez- vous (i). » — Ceux de ses biographes qui l'ont le mieux connu ont noté le plaisir qu'il avait à recevoir à sa table les personnages, clercs ou laïques, dont il avait entendu célébrer la vertu et le mérite et qui se trouvaient à sa portée. Deux de ces biographes mêmes, sans compter Joinville, ont joui de l'honneur de son édifiante intimité : Geoffroi de Beaulieu, son confesseur, et Guillaume de Chartres. Ce dernier, dit Tillemont (2), « était clerc ou aumônier de saint Louis, l'an i25o, et lui tint compagnie dans sa captivité. Saint Louis lui donna depuis une trésorerie fort riche, et dit ensuite en riant à Geoffroi de Beaulieu : « Monsieur Guillaume s'en va se divertir cinq ou six ans de son bénéfice et puis il entrera en religion. » Guillaume, qui était présent, dit qu'il ne prétendait nullement se faire religieux, et il n'en avait alors aucune envie. Mais au bout de cinq ans et demi il accomplit la prophétie de saint Louis, à laquelle il ne songeait plus, et se fit Jacobin. »

Au-dessous des chevaliers et des clercs de l'hôtel royal, la « mesnie » de saint Louis comprenait, cela va sans dire, des serviteurs plus humbles, auxquels le mot de domesticité, au sens moderne, s'appliquerait plus exactement. Encore semble-t-il y en avoir eu plusieurs parmi ces derniers de bonne condition bourgeoise, et, en tout cas, on en connaît qui s'honorèrent, dans l'entourage le plus intime du pieux monarque, par leur dévouement et leurs vertus. Tel fut notamment Isembart, qualifié dans la liste des

(i) Joinville, édition citée, § 3i.

(a) Ouvrage cité, t.V, p. a54- Cf. Historiens de France, t. XX, p. 32.

témoinsentendus pour la canonisation : « Isembart, le cuisinier du benoît saint Louis, homme d'âge mûr et riche, né à Paris, de cinquante-cinq ans ou environ. » Il avait partagé la captivité de son maître et lui avait rendu pendant sa maladie des soins vraiment filiaux (i). Tel encore Gaugelme, un de ses valets de chambre, qu'il aimait beaucoup et qui, de son côté, avait pour le roi une affection si profonde que, tombé malade au camp près de Mansoura et sur le point d'expirer, il dit à Guillaume de Chartres : « J'attends la visite du saint roi, mon seigneur, et je ne quitterai point ce monde que je ne l'ai vu et ne lui ai parlé, et ensuite je ne tarderai pas à trépasser. » Il en fut ainsi, rapporte Guillaume. Car, peu d'instants après, le roi le vint voir et le consola par de pieuses paroles. Puis, s'étant retiré, il n'était pas encore arrivé à sa tente qu'on lui annonça que Gaugelme venait de rendre le dernier soupir (2). »

Les serviteurs de saint Louis, quelle que dût être leur vénération pour un tel maître, exerçaient quelquefois, comme nous le verrons, son héroïque patience. Il arriva même un jour a Ponce, un de ses écuyers, de la lasser. Nous devons naturellement l'anecdote à Joinville (3) :

« Le jour que le roi partit d'Hyères (au retour de la croisade), il descendit à pied du château, parce que la côte était trop raide ; etil alla tant a pied que, parce qu'il ne put avoir son palefroi, il lui fallut monter sur le mien. Et quand son palefroi fut venu, il courut sus très irrité à Ponce l'écuyer; et quand il l'eut bien tancé, je lui dis : « Sire, vous devez beaucoup

(1) Historiens de France, t. XX, pp. 62, 104.

(2) Historiens de France, t. XX, p. 32.

(3) Édition citée, g 661, 662.

passer à Ponce l'écuyer ; car il a servi votre aïeul et votre père et vous.»

— « Sénéchal, fit-il, il ne nous a pas servis; c'est nous qui l'avons servi quand nous l'avons souffertprès de nous avec les mauvaises qualités qu'il a. Car le roiPhilippe mon aïeul me ditqu'on devait récompenser ses gens, l'un plus, l'autre moins, selon qu'ils servent; et il disait encore que nul ne pouvait être bon gouverneur de terre, s'il ne savait aussi hardiment et aussi durement refuser qu'il saurait donner. Et je vous apprends ces choses, fit le roi, parce que le siècle est si avide de demander, qu'il y a peu de gens qui regardent au salut de leurs âmes ou à l'honneur de leurs personnes, pourvu qu'ils puissent attirer le bien d'autrui par devers eux soit à tort, soit à raison. »

Les plus vifs mouvements de saint Louis se tournaientd'eux-mèmes,commeonlevoit, enbonne doctrine, en occasions de remarques et de conseils utiles. Il ne négligeait pas de s'occuper des intérêts spirituels et du perfectionnement moral des gens de son hôtel. Il y travaillait même en personne. « Bien souvent quand il était en sa chambre avec sa « mesnie », rapporte le Confesseur de la reine Marguerite (i), il disait des paroles saintes et discrètes, et faisait de belles narrations pour l'édification de ceux qui étaient autour de lui. » Il s'informait avec vigilance de la conduite de ses serviteurs et s'il a fait admirer sa clémence pour les actes qui lui causaient un préjudice personnel, comme par exemple ces vols d'argenterie commis à son détriment et qu'il se contenta de punir par l'obligation d'un séjour en Terre-Sainte; en ce qui touchait

(i) Historiens de France, l. XX, p. 108.

à la justice, à la morale, aux préceptes religieux, il exerçait aans faiblesse dans sa maison, par des punitions appropriées , sa double autorité royale et patriarcale. Peut-être même est-il permis de conjecturer que si son héroïque vertu l'inclina vers l'indulgence, par nature, il aurait été plutôt sévère (i). C'était un saint au cœur tendre, mais à l'esprit et à la volonté fermes.

(i) Geoffroi de Beaulieu assure cependant, tout en repoussant ce reproche, que certaines personnes accusèrent saint Louis de faiblesse dans la répression des fautes de ses agents ou de ses officiers « ex solita et naturali benignitate » , mais il s'agit là, croyons-nous, de certains conflits d'ordre politique ou mixte qui n'ont qu'un rapport assez contestable avec la bonté naturelle de saint Louis, que sa fermeté d'ailleurs ne contredit pas. {Historiens de France, t. XX, p. 5.)

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