CHAPITRE X
Les cafetiers. — Les hôteliers. — Leur correction comme créanciers. — Toujours le Zion blanc. La patronne. — Le roi constitutionnel. — La perruquière. — Le perruquier, — Nos convoitises. — Les bottiers. — Les bonnetiers. — Les libraires. — Les bijoutiers. — Les banquiers. — La marchande de petits pains. — Tout se règle par une signature. — Madame Canice. — Monsieur Canice. — Rigolon. — Le boîteux et le marsouin. — Le Gascon et la matrone selon Gargantua. — Les sorties. — Les consignés. — La cantine. — Le Æareng saur de Lupin. — Les Oiseaux légers de Bougé. — La chanteuse. — Dix heures. — À la sortie suivante.
+ ES cafetiers et les hôteliers, de tout A temps, ont voué ur amuuw tenace \E =\, aux élèves des écoles militaires.
Cesexcellents jeunes hommes sont 7" les vaches à lait du moment, le pac-
DS tole qui coule impétueusement à l'œil, pendant toute l’année, et déverse à la sortie dans les caisses diverses une quantité de billets très arrondis, dûment signés et parapl....
Ces industriels sont d’une correction parfaite comme créanciers pendant toute la durée des cours.
Jamais une demande indiscrète, jamais un indice discordant, pas même un geste insinuant.
Si, cependant, pour prêter le louis de circonstance, une heure avant la rentrée à l'Ecole, à l'élève entreprenant qui a une course urgente à faire.
Nous savons tous que les hôteliers et cafetiers éloignent soigneusement de leurs clients les ronces et épines, qui entravent les dettes.
*Aux doux sourires s'ajoutent d’engageantes paroles : le vin est excellent, le dîner qui fume attend les gourmets.
Et, que diable! on sera officier un jour, c'est-àdire très riche, et allez donc!
Au diner, s'ajoutent les vins fins, le bourgogne, le bordeaux, le champagne, et en entrant au quartier, la joie au cœur, la gaîté en tête, on oublie facilement les deux louis qui viennent grossir le fameux billet de fin d'année,
On a bien assez de tracas sur la planche. Pourquoi songer aux misérables questions d'argent, quand on en a si peu en perspective?
Et le lendemain, harassés, les cheveux malades,
on fait, sans étrier, une heure de manège, et cela remet tout en place.
À la sortie suivante, on recommence, et toujours ainsi jusqu’à la fin de l’année.
Il est convenu qu'il n’est ici question que des insouciants, comme nous le sommes en assez grand nombre à cet âge.
Ne parlon® jamais des sages qu’ n'ont pas d'histoire. Ceux-là, contentons-nous d'envier leur sort : c’est le plus bel éloge que nous puissions leur décerner.
Il y a bien encore les perruquiers, plutôt les perruquières, car dans ces établissements d'utilité publique, le mari se contente de raser avec le classique rasoir, et la femme rase au comptoir.
Un miel onctueux, une ambroisie céleste coulent sans cesse des lèvres suaves de la perruquière et engluent littéralement le client ravi.
Celui-ci sort de la boutique les oreilles enchantées, les mains, les poches pleines de faux-cols, manchettes, gants, cravates, bretelles.
Oui, bretelles, et gilets de flanelle même, car rien n'arrête la perruquière dans son commerce,
Elle vend de tout, cause de tout, trafique de tout, risque tout, sauf sa personne, qui est inviolable,
La perruquière est toujours un dragon de vertu pour l'élève -officier, et le mari peut dormir tranquille.
Mais le jeuné présomptueux, que rien n'arrête, s'emballe, court sans cesse après sa chère proie, la couve, la détaille en imagination, et, toujours déçu, il rentre à l'Ecoie avec une cargaison à son compte, et une vague idée d’avoir été joué.
Mais un échec ne saurait le décourager,
A la sortie suivante, le client, lesté d’un nouvel espoir, remonte à l'assaut et en est repoussé, vaincu de nouveau avec perte et veste.
Le plus heureux de tous, le perruquier, le soir après la rentrée à l'Ecole, fouille son grand-livre d'un œil satisfait, embrasse son utile épouse, et s'endort en songeant à ses rentes futures.
Quelle bonne pâte, ces chers élèves!
Et le perruquier a raison. Il ne faut pas que de beaux yeux restent infructueux.
Les douces et suaves paroles ont été payées très cher de tout temps, et les volages papillons qui vont chauffer leurs ailes au feu d’un beau regard,
sont amplement récompensés s'ils y laissent un peu de leur velouté.
Il y a bien aussi quelques autres industriels de moindre importance : les bottiers, les bonnetiers, les libraires, les bijoutiers, les banquiers et la marchande de petits pains.
Tous font leur besogne avec une honnête conviction, et si nos futurs officiers échappent à tous ces écueils, ils peuvent se vanter de savoir nager.
Un bottier, au crâne élégant de nudité, moustache noire, parole polie et doucereuse, venait, pendant les récréations, vanter ses chaussures à la grille.
De Ruilly en fut épris, en acheta une paire, et quinze jours après, ses pieds criaient justice et deux cors étaient en pleine éclosion.
Il ne maudit jamais le cordonnier, mais il se sépara sans bruit de ses chaussures.
Un bonnetier entreprenant vint aussi tenter la fortune auprès de nous, et nous céda à chacun un
magnifique tricot d’une solidité problématique, mais salé de prix.
Quelques temps après, un syndic de la faillite nous présentait des factures avec injonction de les solder au pas de course.
Ce diable de bonnetier avait fait faillite sans nous prévenir.
Que faire? Nos goussets étaient pleins d'un vide lugubre. Depuis longtemps, les billets de banque avaient fui bien loin.
Mis au courant d’une si déplorable situation, le syndic dut sortir de sa poche une rame de petits rectangles de papier timbré, et nous signâmes.
D'ailleurs, tout se termine par une signature pour un élève-officier.
C'est une suprême consolation et un grand honneur, car partout et pour tous le crédit est difficile.
Nous, on nous aurait vendu la lune sur notre signature.
La chose difficile à obtenir, c'est l’argent.
Les banquiers, hommes prudents, ne lâchent pas grand'chose. Ils y vont de cent francs au maximum, quand deux camarades signent mutuellement pour aval.
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ur
m, ur
Et encore l’expérience se renouvelle rarement.
Le banquier se contente d’un autographe de fin d'année.
À ce moment, nous touchons au port, à ia richesse, au galon tant désiré, qui nous permettra d’éclabousser les passants. Le banquier ne l'ignore pas et il lâche ses cinq louis sans sourciller; mais ça suffit, il ne tient pas à collectionner les autogra-
phes.
Il est très facile de se procurer des bijoux.
Les bagues cet les montres courent les rues. On en voit à tous les doigts et dans toutes les poches de gilets.
C’est une marchandise très mobile, peu fidèle, qui va souvent rendre visite à ma tante, et elle n’en revient pas toujours.
Il en coûte beaucoup de quitter ma tante.
Les libraires sont plus modestes,
[ls se contentent de nous vendre des atlas, qu'on n'utilise guère, et des boîtes de topographie, qu'on n'utilise jamais.
Mais l'élève qui se pique d'être bien monté achète quand même,
Il apprendra plus tard qu'une boussole, un crayon, un double décimètre, et du papier valent mieux que tous les instruments possibles.
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La marchande de petits pains devrait avoir une médaille. Incalculable, le nombre d’affamés qu'elle a sauvés.
Le matin, au café, tous se lancent à l’assaut de
la fameuse corbeille, et en un clin d'œil, les succulents petits pains ont disparu.
C'est justice, car ils sont si bons et nous avons si grand'faim !
C’est reconnu que les élèves ont toujours faim.
Il se fait une telle consommation d’azote et de carbone, que, malgré l'excellente pension, nous sommes prêts à recommencer quand nous avons fini.
La marchande de petits pains vient à la rescousse, et elle a certainement acquis des droits à une récompense généreuse.
On a la faculté de diner en ville les jours de sortie, et, parmi les hôtels les plus achalandés, il faut mentionner le Zion Blanc.
C’est un établissement coquet, propre, avec parterre devant, qui le fait ressembler à un hôtel privé.
Le patron est rond d’allures, bon enfant, fuyant les comptes et les explications. Il se contente de sourire et de se laisser vivre.
C'est un roi constitutionnel, sa femme est le ministre responsable.
Celle-ci est une énigme : toujours aimable, un sourire éternel sur un visage impassible, tenue cor-
recte, manières affables, elle a réellement de la distinction.
Sa dignité jette même un certain froid sur le bruyant convive que le vin anime.
On restreint, on atténue les conversations quand elle paraît, mais bientôt la gaîté l'empe - les digues sont rompues, et des flots impétu .. d'éclats
de voix s’échappent de tout ce monde que la discioline bride à l'Ecole.
On gesticule, on trinque, on se lance d’un bout à l’autre de la table des gauloiseries énormes, et la patronne sourit toujours.
Quelle charmante femme! Pas de pudibonderie, pas de coquetterie.
Nous déplorions tous sa froideur dans le temps, mais en signant le traditionnel papier de fin d'année, nous partions contents, pleins d'estime pour elle.
C'est un trésor que le mari ferait bien de conserver précieusement pour de nombreuses générations d'élèves.
D'ailleurs, le service est assez bien fait dans cette maison ; le linge est propre, le couvert bien mis, le vin assez bon, et on n’y est pas trop écorché.
Ceci ressemble fort à une réclame, mais comme
nous y avons passé de bons moments, en compagnie
] k : ne è de joyeux camarades, il serait inepte de ne pas le
dire.
le A côté se trouve le café Canice. C’est une succursale du Zion blanc.
nd L'élève y prend l'apéritif d'usage en buvant l’éter-
di- nel verre d’absinthe, et en admirant la belle madame
1 Canice, aimable, à la caisse.
is-
Peu de chose à dire sur cet établissement : il
ressemble à tous les cafés.
out La Le maître est disert, bavard même, raconte assez facilement ses affaires personnelles, et il nous a un peu démonté, lors de son mariage.
Les plus grandes intimités des faits et gestes du jeune mari, n'étaient pas plus un secret pour nous que pour l’épousée.
Ce qui n'empêche celle-ci d'être une jolie femme, | son inari, d’avoir une belle voix de baryton, les consommations, d’être convenables.
S) e, | r- 8 Madame Canice continuera longtemps à trôner au comptoir, et les élèves, à se chauffer le sang à te ses belles prunelles. C’est utile, l’hivér avant d’en- 4 trer dans la froide chambrée, et ça accélère genti- )
ment la marche des bocks ét la danse des marquises au champagne.
| {|| ||] {li | | | } }
LES INDUSTRIELS DE LA VILLE 169 Les mauvaises langues de l'Ecole disent pourtant que Madame Canice est d'une honnêteté glaciale, et, pour une fois, il faut croire les mauvaises langues.
Le café des Quinze-Colonnes possède également une forte clientèle.
L'armée d'Afrique y prend ses bocks et y fait son piquet.
Rien à signaler. Le patron est avenant, l'œil immense, et les banquettes, en velours rouge.
C'est assez pour l'armée d'Afrique.
Rigolon possédait bien aussi une excellente salle où coulait la bière de Strasbourg; mais, un jour, il fit une réclamation contre un camarade en retard.
Ce fut un tolle général.
Une quarantaine en règle apprit bientôt à ce créancier mal dressé, qu'il est toujours malséant d'exiger son dû.
Il se fit petit, expliqua la chose, et la clientèle de continuer.
Mais ce pauvre cafetier était possesseur d’une femme, belle, fraiche, grasse et rouge.
Sa carrure la défendait des escapades. Malheureusement les sous-instructeurs ne reculent devant rien.
Un beau jour, catastrophe! Madame Rigolon avait lancé le mouchoir à un beau maréchal des logis.
Rigolon s’avoua vaincu.
Le malheur, qui s’acharne sur un homme, atténue un peu les choses en lui enlevant sa femme.
Mais Rigolon manquait de bonne grâce et pensa le contraire. Ii pria le sous-instructeur de lui rendre son épouse et changea de commerce.
Voilà comment une femme belle, fraîche, grasse et rouge, aidée d’un brillant sous-écuyer, put jeter le trouble dans un honnête ménage de cafetier.
Les marsouins fréquentaient assidument le café du Boiteux.
Ïs paraissaient satisfaits des quatre dames, à bautes coifles, qui les servaient.
Ces garçons en jupons avaient une adresse rerveilleuse pour glisser sans bruit les verres pleins sur le marbre.
Le marsouin, épanoui, ne regardait pas si sa bière avait un faux-col de mauvais ton, heureux de suivre les ondulations gracieuses des coiffes et de
savourer le frou-frou engageant des jupes qui le
ôlaient.
Fe frôlaient x * on is. Le Boîteux pontifiait, partageait ses bonnes grâces, multipliait ses poignées de main, accentuait ses saluts. Il appartenait corps et âme à ses clients, Us qu'il magnétisait de sourires et d'amabilités. Ces excellentes qualités lui permirent d'arrandir au sa maison. son jardin et son magot.
re Le R Quoi qu'on en dise, les marsouins ont du bon. ; Ils ne se contentent pas d’être aimables compa- SE . A ‘ eu gnons et d'aller se faire casser la tête aux colonies ;
ils veulent, de plus, enrichir le Boîteux.
Ils y ont réussi.
Ratour, un camarade aux goûts simples et pratifé ques, voulait depuis longtemps abandonner le luxe des restaurants, cafés et hôtels.
à Il cherchaït une succulense gargote, aux plats rabelaisiens, temple des lippées monstres et à bon marché.
r Longtemps ses recherches furent vaines; mais,
certain dimanche, son nez gascon et gourmand aspira, là-bas, bien loin, tout au iond d’une sombre rrelle, une de ces pénétrantes odeurs de grasse cuisir'e.
our la porte trônait une rubiconde matrone, aux membres puissants, balançant ses larges épaules d'un mouvement lent et satisfait, protubérant a”: dehors un ventre profond bien assis entre deux hanches arrondies.
Deux petits yeux vifs, allumés, pétillaient au fond d’une boule rouge, éclairant une trogne proéminente et violacée.
La bouche, large ouverte, cerclée de lèvres épaisses, roses et moustachues, découvrait des dents propres et blanches.
Dans sa main droite se dandidait une énorme fourchette, toute ruisselante d’une sauce dorée.
Notre Gascon fut pris par les entrailles.
Une si parfaite image ! une si belle enseigne d’une riche cuisine!
Il fut enthousiasmé.
L'égoïste voulut seul jouir de sa découverte, et les jours de sortie, il s'éloignait avec mystère, lâchant les camarades, et rentrait le soir, content et satisfait de partout.
Un tel bonheur parut monstrueux.
Il fut épié, et se voyant découvert, il s’exécuta d'assez mauvaise grâce.
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Il conduisit ses invités à travers mille dédales, une salle de billard, une cuisine, une cour, un galetas, jusqu’à son cabinet particulier, où une table était déjà dressée.
Il faudrait la plume la plus gourmande pour décrire le menu.
Il était peu varié, mais très étoffé.
Il y avait six invités, mais vingt gaillards plus solides s’en seraient contentés.
Le vin coulait à flots, un petit vin qui grinche à la gorge en passant.
Tout était gras, tout était plantureux dans cette gargote, depuis la patronne, qui éreintait l'escalier dans son ascension, jusqu’au chat qui venait ronronner familièrement, pendant le repas, sur le lit de la salle à manger.
Dans une chambre voisine, un bébé piaillait d’une voix grasse.
Le lendemain, le docteur donnait des conseils hygiéniques — en les exemptant de service — à tous ceux qui avaient mangé de cette riche cuisine.
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Il est cinq heures du soir, par un beau jour de sortie.
Depuis quelques minutes déjà, les malins se sont faufilés pour aller se mettre en tenue.
La grille n’est pas assez large pour laisser écouler le {ot des guerriers que le sort autorise à aller en ville.
Les consignés, fiers et silencieux, assistent, impassibles, à la sortie des camarades,
Ils auront la cantine, mais comme ils ragent tous d’être liés par la loi rigoureuse qu’un supérieur a appliquée injustement, car toute punition est injuste, pour celui qui la reçoit, au moins pendant vingt-quatre heures!
Les élus filent précipitamment, se subdivisent bientôt en petits groupes, qui prennent les directions des quatre points cardinaux.
Les clans de corps d'armée, les groupes de régiments, les Alsaciens-Lorrains, les Africains, la bande noire, les marsouins, les sages, tous filent à leurs petites affaires, et dix minutes après, les boutiques des perruquiers et les cafés regorgent de képis, de sabres et de pantalons rouges.
Jusqu'au dîner, le piquet, la manille, le billard font prime.
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inlant
La gaité est encore au trémolo, les voix ont une sourdine relative.
A l'heure du diner, les sages vont manger avec leur série, mais la bande noire, toute entière, grossie de quelques transfuges des autres clans, s’aligne aux tables du Zzon blanc.
Le grand Marien, calme, froid comme glace, digne comme un patriarche, est le chef attitré de la bande noire.
C'est un gourmet que le corlon déride.
Nous le verrons tout à l’heure bien repu, l'œil alerte, siffler en connaisseur de cet excellent bourgogne.
Sa voix de stentor fera gémir les échos de l'hôtel, la coiffe de la bonne s’inclinera de plaisir à ses
plaisanteries, la patronne lui sourira avec indulgence.
Bougé lui ripostera avec entrain.
Bougé est un garçon aimable, bon enfant, qui ne ment Jamais et chante très bien. Il a la parole facile, ne se démonte aucunement et boit sec.
Fritz fera jouer ses grands bras, désarticulera sa longue échine et tiendra tête à tous.
John sera grave, même en buvant du champagne.
Pérat fera également sa partie de ténorino, et les rôles de moindre importance lâcheront aussi leurs petits talents.
Ça sera complet vers neuf heures quand il faudra aller au café.
Un passant pourra croire alors qu'une nuée de fous s’est abattue sur le restaurant.
Les voix sont devenues rauques à force de hurler, on n’a même plus la force de se taire.
Ce diable de corton est si loquace.
Au café, la gaieté a pris les notes aiguës.
A travers la fumée des cigares, Lupin tire la corde du hareng saur. [1 plante sa fiche dans le mur nu avec son marteau lourd.
La corde de Lupin est très longue.
Nous ne connaissons pas la corde de Coquelin, mais celle de Lupin est infinie, égale à l'éternité.
Elle se déroule, déroule tellement, que Lupin, embarrassé, se sauve, court, court avec son paquet, qui se déroule toujours,
Et le mur, comme il est haut! Lupin est petit, mais son mur touche aux nuages.
Lourd est le marteau, nu est le mur, mélancolique, au bout de sa ficelle, le hareng saur qui se balance toujours, toujours.
Un ban formidable applaudit au destin du hareng saur, et Bougé y va de ses Orseaux légers.
Dans la bouche de Bougé, les oiseaux légers voltigent par milliers, dans l’ombre, partout, sous les verts peupliers, gardent les souvenirs, égrènent un chapelet de notes étincelantes, ne négligeant rien enfin, et, messager dr: ‘nhirs — Bougé est un zéphir — ils ramènent au sercail leurs cœurs fidèles, après avoir porté quelque part les soupirs du chanteur.
Un triple ban fait un chaleureux accueil aux soupirs du camarade, qui passe la main à un autre.
C'est quelquefois une chanteuse de passage, qui roucoule sur le biliard.
Un monsieur correct, à cravate blanche, l'accompagne sur une guitare quelconque.
Elle nous raconte les malheurs d’un pauvre homme qui n'a pas de parapluie :
Ga va bien quand il fait beau ; Mais quand il tombe de la pluie, Il est trempé jusqu'aux os.
L’auditoire, enthousiasmé, applaudit à tout rompre.
Et, comme marque de sympathie, on chante en chœur le refrain pathétique.
Les sabres, les cuillers, les verres et les bottes chantent aussi sur les tables et sur .e parquet.
Tout chante dans le café, les becs de gaz qui frémissent, les vitres qui vibrent, les bouchons qui
sautent, l’argent qui danse dans le plateau, et monsieur Canice aussi.
C'est un concert formidable, tonitruant, un tintamarre à rendre heureux les admirateurs du doux
Wagner.
La dernière chanson appartient à l'horloge, qui sonne dix heures, et tous décampent à ce solo final.
Le concert est fini.
Il recommencera à la prochaine sortie avec une petite variante.
ne
Lupin apprendra alors avec feu pourquoi la Garonne n’a pas voulu, lanturlu, dégeler le pôle nord; une autre chanteuse dira, avec âme, qu’elle a perdu son cœur au temps des pâquerettes, ou bien, rendra compte que
Le p'tit bleu, le p’tit bleu, le p'tit bleu, heu! Ca vous ra-a-a-a-vigote
pour terminer en flattant son monde par :
Quel plaisir d’être soldat!
Les sabres, les cuillers, les pieds et les cris feront
toujours leur partie dans le concert que l'horloge terminera invariablement avec dix coups.
Ainsi il en est, trois fois par semaine, pendant toute l’année.
Et on se plaignait à l'Ecole.
Quel bon temps! Et, comme des idiots, nous ne l’avons appris que plus tard.
SR pers