‹ Saint-Maixent [microforme]Chapitre 2 sur 35 · SAINT-MAIXENT L · texte numérisé non relu

SAINT-MAIXENT L

Correctement alignés, sur deux rangs, à la voix d'un chef rigide, la première série part du pied gauche, et s'engouffre au réfectoire, en silence. Chacun prend la place qui lui est due, et, debout, attentif, il guette le coup de langue.

Tout le monde est à son poste, l'officier de service fait un signe, le clairon résonne, la parole est libre et le repas commence.

Les premiers coups, d’abord dirigés contre le bœuf traditionnel, arrivent vite à la salade, qu'un bordelais gastronome assaisonne d'un chapon de Gascogne; puis un peu de dessert et le verre de vin de la fin, et le clairon de nouveau nous ordonne le silence.

La première série est repue, la deuxième le sera une heure après.

Ensuite nous montons à cheval.

Le cheval est un but auquel tous aspirent avec ardeur, mais les détails de l'apprentissage sont pitoyables.

Il est difficile de rendre l'espèce de terreur que le cheval inspire à certains hommes. Et cette terreur est très commune chez nos futurs officiers.

Ce qui peut paraître exagéré, mais la cause en est simple, car il est ici question d'élèves-officiers

d'infanterie, ayant une moyenne de 25 à 26 ans.

Or, que fait le fantassin dans l'armée ? Il marche, et avec ses deux jambes. Jamais d'autre locomotion ne lui viendra en aide. Qu’arrive-t-il? À 25 ans, il est sûr de ses jambes, mais les autres moyens de transport lui semblent louches.

On a connu des capitaines qui juraient ne jamais enfourcher un animal quelconque, se contentant de leurs godillots, qu'une longue habitude leur faisait trouver sûrs et fidèles.

Dans les régiments de cavalerie et à Saint-Cyr, il ne faut pas s'étonner de trouver des casse-cou.

Le milieu porte à tout.

Une recrue de cavalerie suit l'exemple de ses anciens qui sautent cavalièrement l'obstacle. Il trouve tout naturel de faire ce que son camarade de lit fait avec tant d’insouciance.

Et cela fait, jeunesse aidant, qu’on risque tout et devient bon cavalier.

Chez le saint-cyrien, vient à tout cela s'ajouter le stimulant de l’éperon, qui a toujours fasciné l’élégant.

Dans linfanterie, le soldat traite le cheval de

cinquième roue. Il est dressé avec ce sentiment, et

arrive à l'âge où les membres se raidissent un tantinet, sans avoir caressé une seule crinière.

Il se présente enfin devant le cheval, et il craint. Cette bête est vicieuse.

On lui a dit qu'un camarade avait eu la jambe brisée, un autre, l'épaule; un tel avait été tué.

Il lui faut quand même monter, trotter sans étrier, lâcher les rênes, lever les genoux à nauteur des cuisses, sauter à terre et à cheval, au trot et au galop, franchir les obstacles.

Il hésite, ému.

Beaucoup préfèreraient un bon coup d'épée et en être quittes, car une chute de cheval n'est pas une petite affaire.

Il est bien entendu que nous parlons ici d'une manière générale, car certains élèves arrivent à l'Ecole avec une connaissance de l'équitation qui ferait honneur à un manège de cavalerie.

Pour dominer la crainte du cheval, il faut un instructeur rude, énergique, qui ne mâche pas les gros mots et sache inspirer la honte à l’hésitant.

Nous étions bien servis à Saint-Maixent.

Notre écuyer, dont nous avons déjà dit quelques mots, centralisait toutes ces qualités. Jamais homme n'inspira plus de crainte parmi un groupe de jeunes gens.

Colosse impassible, planté bien droit au milieu du manège, il savait, avec sa voix formidable, remuer profondément toutes les fibres sensibles.

Certaines fois dépassait-il le but ?

Nous n’'osons nous prononcer. Mais nous nous sommes dit souvent qu'il n’était pas toujuurs dans le ton en causant à quelques-uns d’entre nous.

Quoi qu'il en soit, à la fin de l’année, nous l'aimions tous, car il était bon d’ailleurs. Et qui plus est, à cette époque, si l’on nous avait écoutés, nous aurions toujours été à cheval.

L'exercice équestre, à l'Ecole, est entouré d’un soin tout particulier.

Des consignes sévères enseignent aux apprentis cavaliers l’art de nettoyer les basanes, de relever le pantalon pour la manœuvre sans étriers, et cela sous le hangar de la forge, sans mattre les pieds sur les rais des voitures.

À la sortie du manège, on doit reboutonner les sous-pieds et refaire aux pantalons les plis réglementaires, toujours sous ce même haugar.

mme

Tous ces détails peuvent paraître puérils à des barbares, mais cela nous semblait tout naturel et contribuait beaucoup à augmenter chez nous le prestige du cheval.

Un groupe entier est au manège.

Le chef s’avance et présente sa liste d'appel à l'instructeur, qui désigne les chevaux.

Impossible de peindre la tristesse de certaines têtes en recevant une bête vicieuse.

Dans les premiers groupes, on faisait assez hardiment contre mauvaise fortune bon cœur; mais, dans les groupes de la gauche, la consternation régnait en plein.

Règle générale, tous les chevaux de mantze sont vicieux. Ils pointent, se cabrent, ruent à la botte et à l’éperon, s'emballent, refusent l'obstacle, enfin sont désagréables,

Nous nous sommes toujours demandé si on les choisissait ainsi pour aguerrir les initiés, ou bien si les régiments, selon une louable habitude, se hâtaient de se débarrasser de leurs mauvaises bêtes quand ils en trouvaient l'occasion.

Cette dernière supposition nous paraît assez sen-

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