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CHAPITRE IV

A L’'AMPHITHEATRE

t ’est pour dormir. — Les conférenciers. — Les sévères. — Les facéticux. — Les éloquents. — Quelques réflexions. — Chacun jouit de ses droits. — La parole et le sommeil.

’EST un lieu où généralement tous dorment, pendant qu’un seul parle.

Ce n'est certainement pas le résultat que le règlement prétend recueillir, mais la machine humaine a des exigences avec lesquelles on ne peut transiger.

L'énorine quantité de nourriture physique qu’elle absorbe la prédispose assez mal à recevoir la pâture morale. Le corps, harassé, s’affaisse lentement et s’oublie dans une somnolence lourde, au son monotone d’une voix qui nous apprend la nécessité de la fortification.

Ce n'est pas que les conférenciers ne soient éloquents.

Quelques-uns ont même un entrain, un brio dans la parole, qui charmerait à tout autre moment ; mais c'est plus fort que nous : il faut dormir.

Levés depuis 5 heures du matin, 15 kilomètres dans les jambes, quatre heures de manœuvres mouvementées, voilà le bilan avec lequel on se prépare à une conférence.

Certains de nos professeurs n'étaient pas commodes.

En premier lieu, venait l'art militaire, dont le

titulaire, un officier érudit, ne badinait pas avec le sommeil.

Ses yeux brillants faisaient souvent des tours d'horizon fructueux, chassant de la salle, avec de la consigne, le malheureux qui osait fermer les yeux.

Il faut dire aussi que son débit était très animé, sa diction parfaite, et que les mots, bien martelés, arrivaient, nets et clairs, dans tous les recoins de l’'amphithéitre.

Et puis le sujet qu'il traitait était si intéressant.

Comment né pas s’émouvoir d’orgueil quand il nous parlait de la supériorité de l'infanterie sur toutes les autres armes! Comment ne pas oublier

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notre torpeur quand il nous faisait de ces peintures si vives de certains épisodes, hélas! trop peu nombreux de la guerre 1870! N’était-il pas indécent de voir un futur officier s’accouder lourdement sur sa table quand il nous démontrait la supériorité de la mobilisation en masses sur la mobilisation en cordons ?

Il avait bien raison de ‘nous mettre à la porte quand nous ne pouvions pas l'écouter, Et au respect que nous lui devions tous, nous avons ajouté notre estime, qu'il a su conquérir par sa fermeté.

Le professeur de législation et d'administration était moins bien outillé pour lutter contre nous.

Quand les mots : circulaire ministérielle en date du. s'étaient fait entendre pour la troisième fois, c'était réel, une souris pouvait courir tranquille.

Par-ci, par-là, une loi favorable aux officiers nous stimulait bien quelque peu, mais comme ces lois-là ne sont pas ce qu'il y a de plus commun dans la législation militaire, nous partions bientôt pour l'inconscience avec une dissertation sur les lits militaires.

Ce professeur était un philosophe débonnaire.

Toujours mis avec la plus grande recherche, tou-

tes ses décorations sur la poitrine, rasé de frais avec une moustache hien cirée, il débitait tranquillement et méthodiquement son cours, sans paraître se soucier beaucoup de l'effet de sa harangue.

Il y allait comme un homme convaincu que l’administration est une chose indispensable, mais peu récréative en elle-même.

Il nous faisait l'effet d'un médecin qui force son malade à ingurgiter un médicament désastreux, tout en lui permettant de faire la grimace.

En voilà un qui ne nous faisait pas languir quand l'heure annonçait la fin de la conférence. Il n’achevait même pas le mot commencé.

Prenant sa serviette sous le bras, toujours souriant, il nous regardait défiler allègrement, ayant l'air de penser : « Pauvres jeunes gens, comme ils ont dû s'ennuyer. »

Et il avait raison, mais nous nous gardions bien de le lui dire.

Pour la géographie, c'était un autre genre.

Quand la série entrait au cours, on voyait le professeur déjà à son poste. Derrière lui, une immense

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carte murale attirait l'attention et nous renseignait sur le sujet de la conférence. À côté, une longue baguette pour indiquer les points de la carte.

Toujours botté, bien sanglé, le capitaine jetait sur nous, à notre passage, un regard froid, qui, dans le temps, nous semblait un peu dédaigneux.

Tout le monde en place, l’orateur annonçait le sujet en quelques mots brefs.

Mais, bientôt, le débit languissait légèrement, l'articulation des mots devenait de plus en plus hésitante, les termes, difficiles à trouver, n'arrivaient pas toujours à point.

De là, une certaine difficulté dans l'élocution, un tâtonnement quelconque, peu propice à l’émotion.

La baguette, indécise, se promenait aussi sans but sur la carte, semblait chercher avec effort le point précis, s’en approchait, s’en éloignait, et, finalement, s’y arrêtait, encore incertaine.

Ce manège nous fatiguait un peu, mais le conférencier était calme et n’avait pas l’air de s’en préoccuper outre mesure.

Ce cours, d’après nous, n'était pas une besogne qne notre professeur semblait préférer. Mais les

jeunes gens sont toujours enclins à porter des jugements téméraires, et il n’en est pas moins vrai que cette branche de notre instruction militaire était traitée à l'Ecole d'une manière supérieure.

Le tir était enseigné par un capitaine dont l'accent apprenait l'origine.

Quoique très instruit et parfaitement pénétré de son sujet, il avait toujours l'air de quelqu'un qui aurait désiré échanger sa chaire rontre autre chose.

Les chiffres s’amalgamaient avec effort, les indices — l'indice 7 surtout — arrivaient à contre-cœur ne s'imposant qu'à la suite d’une résistance soutenue. La poudre à canon, dont la composition et les vertus n'entraient pas très nettes dans notre esprit, amenait également une lutte de mauvais ton. Les armes étrangères offraient aussi une certaine difficulté d'explication.

Toujours est-il que nous croyions que notre professeur de tir avait une éloquence ingrate.

Chose extraordinaire cependant : le cours de tir, dont les résultats étaient médiocres sous un règne

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précédent, obtenait un grand succès pendant notre année. Doit-on attribuer cela à la bonté du titulaire, ou à son langage difficile, qui nous faisait faire de grands efforts pour en saisir les explications — il ne faut pas toujours avoir trop clairement raison — ou bien encore à une tendance particu-

lière de notre promotion pour cette branche de l'instruction ?

Car, c'est un phénomène à noter, chaque promotion a une spécialité.

Nos anciens avaient une antipathie toute particulière pour la législation et l'administration — ce qui s'explique assez en soi-même — et nous, nous étions très ferrés sur ces deux branches.

Le tir fut également assez mal coté par nos prédécesseurs, et très bien vu par nous,

Nos cadets ont dû également faire leur choix de matières, pour les mêmes raisons qui ont guidé nos goûts et nos préférences.

Explique la chose qui pourra.

Au début de chaque année, un vent souffle sut la promotion. Tournera-t-il vers l’art militaire, le

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tir, l’histoire ou tout autre chose? C'est un problème,

Il suffit de quelques meneurs influents, hâbleurs audacieux, pour discréditer une partie de l’instruction ou la prôner outre mesure, pour que de suite le plus grand nombre — nous sommes tr :s un peu moutons de Panurge — emboîtent le f chantent dans le ton.

On délaissera toute l’année le cours condamné, conspué, pour se livrer entièrement au favori du moment.

Somine toute, la chose n'est pas un si grand mal. Le programme annuel est tellement chargé que, serions-nous chauffés à blanc, il nous serait impossible de le parcourir convenablement.

Avec le système que chaque promotion adopte instinctivement — car il n’y a jamais de parti-pris — la chose est équilibrée, et l’armée reçoit chaque année une série d'officiers quelque peu spécialistes qui comblent les vides d’une année précédente.

Il est préférable, à notre avis, d'avoir, dans une aussi vaste organisation que la machine militaire, des spécialistes capables plutôt que des membres égaux en médiocrité.

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