‹ Saint-Maixent [microforme]Chapitre 6 sur 35 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Diverses colles. — Les fumistes. — Les pompiers. — Le cabinet des colles. — Appréhensions. — Les colleurs. — Le coefficient des têtes. — La distraction. — Effets du dessin. — L': colleur d'administration et de législation. — Ses tempêtes. — Le tir. — L'art militaire. — L'hygiène. —- Spécialités du docteur. — La bibliothèque de lécole est bien garnie. — L'histoire. — La géographie. — Notions sur la manière de se présenter aux colles. — Nous broyons du noir.

L y a deux espèces de colles : lescolles de cours et les colles de théorie.

Nous détestions celles-ci, et nous n’aimions pas les autres.

Un élève en crise de colle est un homme à plaindre.

Les symptômes s'annoncent par une certaine inquiétude, s'accentuent bientôt par la réflexion, pour atteindre le paroxysme quand l'horloge, inexorable, sonne l'heure de l'exécution.

Le chef de groupe réunit son monde et le conduit au supplice. Chemin faisant, tous se font part de leurs inquiétudes.

Certains fumistes essaient de faire croire aux camarades qu'ils ne savent absolument rien, quoique la rumeur publique les dénonce romme ayant pompé à fond, jours et nuits.

Chose à noter, les forts affectent invariablement des mines désolées, s'apitoient bruyamment sur leur ignorance et semblent vouloir convaincre les autres de leur nullité. Veulent-ils par là jouir de la surprise envieuse des camarades, qui notent un succès là où ils croyaient voir un four, ou obéissent-ils à ce besoin instinctif que tout homme éprouve de déguiser un peu sa pensée ?

Voyons plutôt le pompier malheureux. Il est triste et morne. |

Il marmote quelques mots entre ses dents, jetant de temps à autre un œil furtif sur son bouquin. Ou bien, résigné, il attend son sort, comptant sur le hasard des interrogations pour le tirer d'affaire.

Règle générale, en allant aux colles, les ferrés sont bruyants, communicatifs, simulant le désespoir de l'ignorance; les autres, victimes Ge la pompe inclémente, sont dignes dans le marasme, sans souffler mot.

Nous sommes introduits par trois, par lettre alphabétique, dans le cabinet du juge.

Habituellement, celui-ci trône sur un banc de casernement, placé derrière une table, sur laquelle il appuie les coudes.

Cet appareil n’a rien d'imposant, mais n’en laisse pas moins une certaine froideur dans l’âme des appelés, qui, eux aussi, trouvent plc sur un banc de casernement. Dans un coin, l'indispensable tableau noir.

L’interrogation commence.

Personne ne dort ici. Tout le monde ouvre l'œil, car la note sx entraîne de la consigne et ses conséquences.

Les trois premiers épluchés cèdent place à trois autres, et ainsi de suite jusqu’à épuisement du groupe.

Les premiers sortis sont anxieusement interrogés par ceux qui attendent.

— Quelle note as-tu piquée? — Quelle est sa marotte? — Sur quoi interroge-t-il de préférence ? et bien d’autres questions.

Selon les réponses, nous ouvrons vivement les bouquins pour rappeler un souvenir, tout en ac:

quérant un surcroît d'inquiétude, et notre tour arrive.

Une note heureuse remplit de joie et ramène vivement la gaîté; une note malheureuse surcharge de brume et sème la désolation, quand ce n’est pas de la salle de police.

La diversité des colleurs défie toute énumération.

Il y a le colleur gai, le colleur distrait, le colleur indulgent, le colleur froid, le colleur indifférent, le colleur brutal, le colleur consciencieux, le colleur méticuleux qui marque les points et les virgules, le colleur large qui n’exige que le sens, le colleur majestueux.

Un diplomate doit connaître à fond son colleur, saisir ses idées, se façonner à ses manières, mettre du soumis dans sa voix, du décidé dans son allure, de l'élégance dans ses gestes, se raser, a'roir deux tours à la cravate, se faire une tête, enfin, car ce fameux coefficient des têtes, tant discuté, n’est pas un mythe.

Tous ces détails sont absolument nécessaires ; malheur à celui qui les néglige.

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Les interrogations, en cours, sont faites par les professeurs adjoints, comme nous le savons tous, et nous nous rappelons bien que notre professeur adjoint en fortification était un distrait.

Rien de terrible comme la distraction. Elle fait quelquefois donner une bonne note pour une mauvaise réponse, et punir un camarade qui a bien répondu.

L'interrogation en fortification était à craindre de mon temps.

Cas aggravant : le colleur de ce cours, outre sa distraction, était ou croyait être malade et portait toujours sa pélerine sur le bras, même par les plus grands froids. Comment batailler contre quelqu'un qui porte toujours sa pèlerine sur le bras ?

Nous avions peur, mais nous rusions.

Assis sur la sellette, nous touchions au tableau en face duquel un élève luttait avec un problème. Un pacte indissoluble nous unissait. Si une lettre, une ligne , un mot manquaient à la figure, vite, l’un de nous soufflait, et la réciproque était attendue.

Le professeur, toujours distrait, taillait son crayon,

déchirait son calepin, coupait la table, sans trop s'apercevoir que nous donnions des réponses en commandite.

Quelquefois, tous trois, nous restions à sec : c'était triste, et une mauvaise note ne nous consolait guère.

Le dessin étais sa marotte. Un bon croquis valait mieux pour lui qu’une réponse juste.

Nous nous rappelons très bien d’un camarade qui avait l’habitude de planer entre : les notes 8 et 9.

tint

Un jour, il pique 19 à À la suite d’un croquis de plateforme de tir à barbette. Il aurait eu 20, si le trait indiquant la ligne de feu avait été un peu plus accentué.

Ce veinard, ahuri, en sortant du cabinet d’interrogation, lance son képi au plafond, danse un cavalier seul, se casse un peu le cou en descendant l'escalier, et va de ce pas porter la bonne nouvelle aux quatre points cardinaux de l'Ecole.

Ce fut comme 1.ne traïnée de poudre.

Tous se mirent à dessiner fiévreusement des plates-formes avec rampes et talus, et voilà comment notre promotion apprit le fameux croquis, sans négliger d’accentuer la ligne de feu.

Le premier qui fut interrogé après l'incident fitun merveilleux dessin de l'ouvrage et piqua un... 5.

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Effet pénible de la distraction!

Le professeur adjoint de législation et d'administration était un solide gaillard, toujours mis avec recherche et armé d’une voix formidable. Ses grands yeux, brillants comme le feu, se braquaient sur l'interrogé et le perçaient à jour.

Méthodique dans ses questions, il les posait en quelques mots brefs et aidait aux réponses en citant des exemples.

Si l'élève n'arrivait pas à une solution exacte du problème, alors éclatait toute une tempête. Une explosion de mots durs atteignait le pauvre diable en pleine poitrine ; des gestes violents, des coups de poing sur la table, des cris furieux, qui jetaient la consternation partout.

Ceux qui attendaient à la porte disaient : « Ça barde chez le mini! »

Le supplicié perdait contenance, s’aftaissait peu à peu et s'écroulait bientôt, anéanti, sur son siège, avec un tonitruant :

&« Asseyez-vous, Monsieur, vous ne savez rien! »

Et le malheureux en était convaincu, car une pareille charge était suffisante pour le rassurer sur

une sur

sa nullité, s'il avait eu des prétentions à savoir quelque chose.

Le suivant se levait.

La voix du professeur prenait alors une douceur exquise. Câline, insinuante, cette voix, tout à l'heure olympienne, tonnante comme la foudre, semblait maintenant sortir d'une ruche à miel. C'était un nectar divin.

La question, ainsi posée, arrivait à l’élève sur la sellette comme un zéphir rafraîchissant après l’ouragan. Elle ramenait chez tous le calme, la sérénité, rappelant les souvenirs qui s'étaient enfuis avec l'orage pour revenir avec le calme.

En possession de tous ses moyens, le camarade se tirait d'affaire avec une bonne note que l'interrogateur lui signifiait d’un ton poli : « C'est très bien, Monsieur, je vous remercie. »

Si, par malheur, se présentait toute une série de fines galettes, oh! alors, la tempête déchaînée dès le premier prenait une intensité de plus en plus grande avec le second et brisait les vitres avec le dernier.

Cela défie toute description.

Les cahiers de résumés, la table, le banc, le plancher, tout y passait. Le Landernau de la législation et de l'administration était consterné.

Ce professeur, de notre temps, était aimé et estimé. Emballeur à froid, très bon dans le fond, plein de dévouement pour les élèves, connaissant les plus minutieux détails de son cours, il forçait tout le monde à travailler.

En dehors de son cabinet d'interrogation, il était aimable, causeur entraînant, plein de saillies spirituelles et d’une exquise correction dans sa tenue et ses manières. Mais dame! dans son cabinet d’interrogation, c'était autre chose.

L'administration rend féroce et il tenait à le prouver.

En outre, il exigeait un résumé du cours, et un cahier bien tenu, concis, lumineux, le prédisposait en faveur de l'élève, dont il forçait la cote.

Et puis, il désirait de la méthode et de la brièveté dans les réponses. Pas de phrases ronflantes, entortillées, hésitantes; il fallait numéroter les alinéas, marteler les mots, tailler dans le vif de tout le fatras inutile de la législation militaire, pour en extraire la quintescence.

Nous ne pouvions comprendre pourquoi ce professeur, qui était un lettré, avait choisi un cours aussi indigeste.

Le tir avait pour adjoint un officier d’une physionomie dure et sévère.

Deux longues moustaches rousses lui coupaient la figure en deux. Ses yeux, grands ouverts, francs, bien allumés, enfoncés sous une profonde voûte sourcillière, s’illuminaient d’éclairs fulgurants.

Chacune de ses paroles, ses moindres gestes engendraient une atmosphère de crainte.

Effet de mirage incompréhensible, car nous savions tous que ce professeur était d’une extrême bonté, cherchant, par tous les moyens possibles, à tirer tout le monde d'affaire.

Mais c'était plus fort que nous, nous appréhendions terriblement l'interrogation sur le tir.

Avouons, cependant, que la note était toujours basse, quelles que fussent les réponses, et que nous craignions plutôt la cote que le professeur.

L'art militaire avait pour second un officier gommeux.

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