CHAPITRE XXXL
RESTAURATION DU MONASTÈRE DE SAINT-MARTIN. — LES BÉNÉDICTINS DE LA CONGRÉGATION DE FRANCE A LIGUGÉ.
Tout paraissait s opposer à ce projet. La piété même des enfants du propriétaire de rancien prieuré semblait former un obstacle de plus, à cause de la proximité de l'église.
Toutefois Dieu, sans aucun doute à la prière de saint Martin, renversa par un coup providentiel toutes les oppositions des hommes. La création du chemin de fer de Poitiers à Bordeaux en fut Tinstrument.
La ligne coupait en deux, et presque aux portes de l'habitatiou, la propriété de saint Martin. M. Micolas Véron se décida à vendre les bâtiments de Tex-prieuré avec les jardins en dépendants. 1^'acte passé devant M. Gras, notaire à Poitiers, est daté du !«' mars 1852. Une addition au contrat spécifiait que Sa Grandeur n'entrerait en jouissance de l'immeuble que six mois après le décès de M°»e veuve Rahon, belle-mère de M. Nicolas Véron ; mais Dieu, en appelant à lui cette pieuse dame, ne tarda pas à résoudre cette difficulté.
Une autre question plus grave se présentait. A quel Ordre religieux serait confié le précieux
domaine dont le nouvel Hilaire venait de faire l'acquisition ? Le choix ne fut pas longtemps incertain.
Dans un ancien monastère du diocèse du Mans, à égale distance entre cette ville et Angers, à une demi-lieue de la petite ville de Sablé , sa patrie, un homme suscité de Dieu avait rétabli sur des bases de jour en jour mieux affermies l'Ordre vénérable de saint Benoît, et, le l^^ septembre 1837, le Souverain Pontife avait apposé son infaillible sanction à cette œuvre de régénération monastique.
Cet homme était le Révérendissime PèreDom Prosper Guéranger, Abbé de Saint-Pierre de Solesmes. Déjà célèbre par ses savants écrits, qui avaient opéré dans l'opinion de l'Église de France une immense révolution liturgique et doctrinale en faveur des enseignements et de l'autorité de l'Église Romaine, il était depuis longtemps, l'ami de l'illustre évêque de Poitiers. La conformité de leurs pensées et de leurs aspirations avait rapproché de bonne heure ces deux esprits si bien faits pour se comprendre. Ce fut à cet ami que Mgr Pie s'adressa , comme au représentant en France de la vie bénédictine, qui. pendant près de mille ans, avait été observée dans le monastère de Saint-Martin de Ligugé.
Après les pourparlers nécessaires , le Révérendissime Père Abbé général des Bénédictins de la Congrégation de France accepta avec joie la proposition de l'éminent prélat; et, le 23 novembre 1853, fête de saint Clément, pape et martyr, quatre religieux quittaient l'abbaye de Solesmes, au milieu des plus touchants adieux de leurs frères , et se dirigeaient vers Poitiers , sous la conduite du T. R. Père Abbé. qui avait voulu les introduire lui-même dans le
prieuré de Saint-Hailin. C'étaient le R. P. Dom René Bouleau , actuellement curé de la paroisse de Lifîugé ; le R. P. Dom Pierre Ferron , qui fut établi, quelques jours après, prieur du nouveau couvent, et qui est encore revêtu de ce titre ; le R. P. Etienne Chambeyron , et le R. P. Jean-Baptiste Lenain , aujourd'hui sacristain de l'abbaye.
Il appartient à la chronique locale, plutôt qu'à l'histoire de raconter les incidents du voyage, de l'arrivée à Poitiers, ou deux chanoines, M. de la Forest , curé actuel de Saint-Hiiaire-le-Grand, et M. Crétin , aujourd'hui curé de la cathédrale, envoyés par Mgr Tévéque, attendaient à la gare la petite colonie. Mais nous devons noter une circonstance de leur entrée dans le monastère de Ligugé, parce qu'elle fut certainement préparée par les attentions maternelles de la Providence divine. 11 était environ midi du 24 novembre, lorsque, après avoir adoré Dieu et remercié saint Martin dans l'église de ce Bienheureux désormais leur père, les quatre moines bénédictins, guidés par M. l'abbé Crétin , si fidèlement sympathique à cette fondation comme à toutes les œuvres de Dieu, se présentèrent devant la porte du prieuré. Ils y trouvèrent réunies deux femmes également dévouées , et pour lesquelles les moines de Ligugé professeront toujours une vive reconnaissance. L'une était la mère même de Mgr l'évêque de Poitiers , heureuse de contribuer, dans sa sphère, à la réalisation des généreuses intentions de son fils ; l'autre était Madame Marie- Charlotte-Françoise Mercier du Paty de Clam, veuve depuis peu de temps de M. Charles-François du Paty de Clam.
Sans consolation désormais sur cette terre, celleci s'était arrêtée à la pensée d'aller habiter la ville de Poitiers, où elle espérait trouver plus d'aliment à son zèle et à son inépuisable chai*ité ; mais, apprenant la fondation prochaine d'une communauté de Bénédictins à Ligugé, elle se détermina à y faire sa résidence habituelle dans son manoir de la Réauté. Cette détermination était un signe manifeste de la bonté de Dieu envers la petite colonie monastique, comme nous le verrons bientôt. Pourquoi ne dirions-nous pas que l'illustre évêque, en cette circonstance, descendit, avec une sollicitude vraiment maternelle, aux plus petits détails de ménage pour installer dans leur nouvelle demeure ses nouveaux enfants, et que Madame sa mère rivalisa avec lui de générosité et d'attentions ?
Cependant la cérémonie d'installation avait été iixée au lendemain 25 novembre , anniversaire de la consécration épiscopale de notre fondateur. Cette coïncidence, que les événements plus encore que la volonté de l'évéque avaient amenée d'eux-mêmes, frappa tous les esprits, et servit aux rapprochements les plus justes et les plus flatteurs. Saint Hilaire ne voulait-il pas marquer par là que l'onction sainte avait coulé sur le front de son successeur en ce jour , principalement pour qu'il devînt, comme lui, le restaurateur de la vie monastique à Ligugé?
La fête fut aussi splendide que touchante. Sa Grandeur officia pontificalement dans cette petite basilique de Saint-Martin, qui semblait revêtir une beauté toute nouvelle. Il ne nous appartient pas de redire les éloges qui furent décernés, à juste titre,
au Révérend issime Père Abbé Dom Guérauger, en cette circonstance ; ni les espérances de science et de vertu qu'inspira cette restauration aux esprits les plus distingués de la ville et de la province, et dont M. le chanoine Auber voulut bien se faire récho dans un article plein de cœur publié dans le Journal de la Vienne et reproduit par toute la presse religieuse. Nous n'avons qu'une ambition , celle de réaliser une partie de ces vœux et de ces espérances.
Mais avec quels regrets nous voyons-nous obligé de passer sous silence la magnifique homélie * prononcée par l'éloquent évéque de Poitiers, dans laquelle il rappela si à-propos les désirs exprimés dans sa première lettre à ses diocésains , que nous avons reproduits plus haut : désirs dont il n'eût jamais osé espérer la réalisation prochaine, et qui cependant étaient désormais un fait accompli. «C'est là une grâce indicible, s'écria-t-il, un bienfait inénarrable dont nous sommes impuissant à remercier assez le Seigneur » : Gratias Deo super inenar- « rabili dono ejm / » Après avoir retracé à grands traits le tableau de l'œuvre monastique créée à Ligugé par saint Hilaire et saint Martin, œuvre féconde en science et en sainteté, il montra la dévotion envers saint Martin prenant un nouvel essor par le rétablissement de son monastère dans cette vallée du Clain encore embaumée du parfum de ses vertus.
Après le départ du pontife, dont le nom est écrit en caractères ineffaçables dans le cœur de tous les
'" 1. Cette homélie se trouve dans le* tome I^^' des œuvres de Mgr l'évêque de Poitiers.
moines de Ligugé , le petit moustier commença k prendre la physionomie régulière qu'il avait perdue depuis plus de trois cents ans.
Ce fut le lendemain, 26 novembre, que le Révérendissime Père Abbé de Solesmes établit l'ordre hiérarchique dans la nouvelle communauté ; mais jetons un voile sur les larmes que l'humilité fit couler, ce jour-là, à un confrère bien-aimé.
Le lecteur n'attend pas de nous des détails minutieux sur les événements de chaque jour. La vie du cloître ressemble à celle de l'éternité ; toujours semblable à elle-même, elle n'a de variétés que dans les actes de la charité fraternelle et de la reconnaissance envers Dieu.
L'éminent évêque de Poitiers, notre fondateur, aimait et aime encore à y ajouter les joies que procure toujours la visite des hommes distingués par leur doctrine, par les services rendus à la sainte Église, par le caractère et le rang qu'ils occupent dans la société.
En cela encore il ne fait qu'imiter son admirable prédécesseur Hilaire. Mais c'était surtout aux deux fêtes principales du monastère, à celle de saint Benoît et à celle de saint Martin , que notre généreux pontife aimait à s'entourer de ses plus illustres collègues dans l'épiscopat ou des plus savants représentants de la cause catholique : en sorte que ce petit coin de terre, jusque-là trop oublié, reprenait sa place entre les lieux célèbres par leurs souvenirs historiques, et vénérés pour leur puissance surnaturelle.
Mais parmi ces pèlerins venus de loin pour renouveler leur dévotion envers saint Martin (après
le ï. R. Père Abbé général, dont la présence est toujours une fête), aucun n'était plus cher aux moines de Ligugé que Tun de leurs plus savants confrères de Solesmes, aujourd'hui élevé par le Souverain Pontife parmi les princes de la sainte Église Romaine, le Révérend Père et maintenant Son Éminence le cardinal Pitra. Le charme de sa piété, de sa gaieté, de sa charité fraternelle lui gagnait tous les cœurs. Et lui, de son côté, aimait son petit Ligugé avec une prédilection marquée. Aussi choisissait-il de préférence la douce vallée du Clain, lorsque ses travaux littéraires lui permettaient de s'échapper pour quelque temps des bibliothèques, ou il savait si bien découvrir les documents précieux de l'histoire ou de la patristique. Voilà pourquoi, anticipant sur les événements, nous croyons devoir nous exposer aux réclamations de sa modestie blessée, en publiant un fragment de l'une des lettres qu'il adressa au R. P. Dom Ferron, prieur du monastère.
« Rome, 28 février 1863.
« Mon Révérend £t bien cher Père,
« Je viens d'écrire à notre cher Révérendissime une lettre qui m'a beaucoup coûté. J'avais à lui annoncer l'époque définitive du Consistoire, et ne pouvais lui donner cette nouvelle sans écrire une sorte d'adieu. Cet adieu ou cette nouvelle doivent aussi aller à votre adresse, mon bien cher Père, et je sens de nouveau l'angoisse qui me reprend, et le déchirement qui recommence. Heureusement pour vous, il vous serait difficile de vous faire une idée complète de la situation nouvelle qui m'est faite. En vérité,
qui pourrait bien s'en rendre compte ? Qui saurait me dire où ira et comment s'achèvera cette vie qui passe par tant de chemins divers? Dieu seul ;.et sa miséricorde me console et me rassure.
« Pour mieux le prier, pour respirer un moment et uie reposer, dans trois jours j'entrerai en retraite. Je suivrai une neuvaine de saint François Xavier avec toutes les pieuses âmes de Rome, On y priera beaucoup le grand apôtre, pour TOrient et pour l'Occident, pour la propagation de la foi et l'exaltation de la sainte Église. Je n'y serai point oublié ; et si cette lettre vous arrive assez tôt, vous ne refuserez pas d'y prendre votre part avec toute la chère abbaye. Cela me conduira jusqu'au ^ 2, après quoi le Consistoire secret aura lieu le 46, et le Consistoire public le i 9, en la fête de saint Joseph. Je retrouverai donc la sainte famille; et cette vie, qui a commencé avec Noël et l'Epiphanie, à la crèche et à Bethléem, sera donc inaugurée comme à Nazareth. Ce sont de bien chers mystères et de bien grandes consolations...
« Il me reste à vous remercier, et d'abord de cette gracieuse et poétique lettre collective dont je n'ai pu m'em- , pêcher de reconnaître et d'admirer l'hymnographe...
« Je vais bien souvent me reporter dans votre chère solitude ; et ces jours-ci surtout j'irai y prendre ma dernière provision. Comment vous remercier tous et chacun en particulier des bontés, de la charité si cordiale et si fraternelle dont vous m'avez tous comblé à Fenvi ? Je regrette de n'avoir pas su mieux y correspondre, surtout en vous donnant de meilleurs exemples et plus d'édification. »
Mais laissons à regret cet éminent confrère, de qui on peut dire : « Quiconque s'abaisse sera élevé ; » et revenons à notre petite communauté encore au berceau. La Providence l'entourait de ses soins maternels ; et tout en lui faisant sentir les rigueurs de la pauvreté, elle venait, avec une fidélité souvent
admirable , lui apporter le paiu de chaque jour. Les dons n'étaient pas considérables , mais ils partaient tous de cœurs dévoués. Dans l'impossibilité cil nous sommes d'en faire une exacte énumération, que les âmes généreuses qui ont couvert de leur manteau saint Martin devenu pauvre à son tour, veuillent bien en recevoir ici nos remercîments sincères *.
. Cependant la régularité monastique s'organisait peu à peu dans la nouvelle fondation. Dès le 30 mars 1854, la clôture régulière avait été proclamée ; et à partir de ce jour les femmes n'eurent plus aucun accès dans le chapitre , le réfectoire , la cuisine, les dortoirs et corridors conduisant immédiatement à ces lieux réguliers.
Le petit moustier de Saint-Martin devenait une communauté constituée selon toutes les formes canoniques. Ce fut un événement pour les habitants du pays, fort peu accoutumés à ces restrictions. Elles paraissaient sévères et n'étaient que nécessaires. Aussi bien, cette prescription ne diminua en rien la charité des âmes vraiment dévouées à saint
""l. Mentionnons pourtant le don d'un calice en veimeil, avec son plateau et les burettes, que fit au monastère, le 9 mai 1854, M. Tabbé des Châtelliers, Quré de Notre-Dame de Poitiers, ccBur dévoué aux enfants de saint Benoît, et à qui nous devons plus d'un autre témoignage de générosité. Avec Madame Pie et Madame de Clam dont nous parlerons de nouveau, nommons encore Madame Sauvestre, l'une des plus constantes bienfaitrices du monastère. Nous taisons à dessein les noms de plusieurs autres personnes appartenant au Poitou, à l'Anjou et à la Touraine : elles seraient trop alarmées de notre indiscrétion, si nous Soulevions le voile derrière lequel leur modestie veut demeurer cachée.
Martin, mais nulle bienfaitrice n'égala la maternelle sollicitude de Madame de Clam, que nous avons aperçue au seuil du monastère, souhaitant la bienvenue à la nouvelle colonie bénédictine. Sa charité était intarissable. Non contente de contribuer à la nourriture quotidienne des religieux qu'elle aimait à appeler ses pères et ses enfants, elle entreprit une œuvre digne de son grand cœur.