CHAPITRE XXXll
ON PERFECTIONNE ET t'ON DÉCORE l'ÉGLISE DE SAINT- MARTIN. — MADAME DU PATY DE CLAM.
Les enfants de saint Benoît ne sont point voués à la science, comme on le dit généralement. Ils sont voués à la prière publique de l'Église, bien autrement utile au salut des âmes et au bonheur de la société que toutes les élucubrations de la science humaine. Sans doute, après le premier devoir du service divin , ils placent au premier rang , sans exclure les autres, la culture de l'intelligence ; et le silence, la solitude, Dieu surtout, aidant, ils acquièrent souvent des connaissances variées qui ont formé leur réputation séculaire. Pour remplir donc leur principale mission, et aussi pour se conformer à rengagement de séparation du monde qu'ils ont contracté par leur profession monastique, il leur faut un sanctuaire éloigné de la foule, où ils puissent chanter, dans le recueillement, les louanges de Dieu. Or, la petite basilique de Saint-Martin manquait alors complètement de cette condition essentielle. Elle se terminait brusquement par un mur droit orné d'une grande verrière du xvi« siècle, et supportant le grand autel. L'édifice, ainsi tronqué, réclamait, au point de vue de l'art aussi bien que des nécessités monastiques, une abside assez spacieuse pour contenir l'autel majeur, les stalles des
religieux composant là eommiinauté, et un sanctuaire en rapport avec les cérémonies liturgiques qui devaient s'y déployer.
Nous nous rappelons qu'une partie des biens du prieuré avait été achetée pendant la Révolution par Madame du Paty de Clam : c'était la mère du mari et en même temps la tante de notre généreuse bienfaitrice. Cette dernière trouvait dans ce souvenir assez de motifs, en dehors même de l'inépuisable besoin de son cœur, pour l'engager à consacrer une partie des revenus qui lui restaient, à la construction de cet édifice si désiré et si utile à la gloire de Dieu. Encouragée dans cette pensée par notre fondateur, M^i" l'évêque de Poitiers , elle mit la main à l'œuvre, et Dieu la récompensa, en lui permettant de voir le résultat de sa chanté avant de quitter cette terre d'exil.
Le lundi de la Quasimodo, 16 avril 1855, on commença à creuser les fondements de l'abside pentagonale, qui termine si heureusement notre église actuelle. Et en attendant l'autel majeur aux ciselures gracieusement symboliques, et le retable si délicatement découptT, autant de chefs-d'œuvre du R. P. Besny. le 4 juillet 1858, non-seulement les murs et les voûtes élégantes étaient achevés, mais encore les trois fenêtres étaient parées de trois magnifiques verrières, dues au talent de M. Lobin. de Tours. On peut dire que c'est une des œuvres les mieux exécutées de cet artiste chrétien. M»»" l'évêque de Poitiers, qui avait dirigé les travaux et corrigé les cartons des dessins, de concert avec le Révérendissime Père Abbé de Solesmes, avait voulu y faire représenter les saints les plus illustres du Poitou ou
de rOrdre bénédictin , qui avaient eu les relations les plus directes avec Saint-Martin de Ligugé, ou qui rappelaient un souvenir cher au généreux prélat et à notre Révérendissime Père Abbé général, Dom Guéranger.
Dans la verrière du fond, qui verse sur l'ensemble du chœur une si douce clarté, Notre-Seigneur est assis tenant d'une main le livre de son Évangile et faisant de l'autre le geste traditionnel de renseignement; et dans l'autre panneau , en face, la Vierge Mère présente son divin Enfant à notre adoration ^ Toute sainteté venant de Jésus comme de sa source, et de Marie, canal de toutes les grâces, ce double tableau était nécessaire au milieu des groupes de saints qui suivent. Au-dessous de Jésus docteur , son grand Apôtre saint Paul, titulaire de l'ancienne église paroissiale, tient courageusement son épée, instrument de son triomphe *; et au-dessous de Marie, saint Martin élève les bras vers le ciel, dans l'attitude de la prière, tandis que de sa tcte s'échappe , trop imperceptiblement, le globe de feu dont il plut un jour à la bonté divine de couronner son front pendant la célébration des saints mystères, en récompense de sa charité envers un pauvre mendiant , auquel il avait donné sa propre tunique. Les manches de son vêtement sont écourtées comme celles du grossier habit que lui jeta son avare économe '. Sous ses
1. A ses pieds sont les armes de M. et de Madame de Montjou, qui ont donné 300 fr. pour ce vitrail.
3. A ses pieds sont les armes de M. le comte de MalArtic, qui avait bien voulu donner 500 f r. pour ce vitrail.
3. Devant les pieds de saint Martin est Técusson de M. de liigronj curé de Ligugé, le bienfaisant coopérateur de l'œuvre de saint Martin.
pieds sont les armes de Madame de Clam, à qui nous devons tous ces chefs-d'œuvre.
La fenêtre, du côté de TEvangile, est décorée avec non moins de magnificence. C'est d'abord notre Bienheureux PèresaintBenoît,le Patriarche des moines de l'Occident. Sa barbe blanche indique le respect que les siècles ont voué à sa mémoire, et le corbeau qui, chaque jour, venait lui demander sa nourriture, se tient fièrement à ses pieds. De Tautre côté du meneau, saint Léger , neveu de Didon, évêque de Poitiers , et successivement archidiacre de Poitiers, abbé de Saint-Maixent , évêque d'Autun et martyr , semble contempler, la palme à la main, ce sanctuaire où plus d'une fois il vint chanter les louanges de Dieu à côté de Tabbé Ursinus son ami. Audessous de saint Benoit, sainte Radegonde, tenant son sceptre de reine et le livre de ses constitutions , s'unit aux prières de saint Martin, qu'elle aimait comme un père et dont elle honora la mémoire en ce lieu-là même., à Ligugé. Près d'elle, sainte Cathel'ine, vierge et martyre , refuse le titre d'étrangère à cette scène de famille, car elle est devenue, depuis le i5 novembre 1849, la patronne de l'illustre évêque de Poitiers, qui est prosterné à ses pieds sous le symbole de ses armes épiscopales.
La fenêtre de droite renferme des sujets non moins intéressants. C'est d'abord le Bienheureux Fulbert, évêque de Chartres, si dévot à saint Martin. H tient en sa main la magnifique cathédrale de Chartres construite en grande partie au moyen des revenus de la Trésorerie de Saiiil-Hilaire-le-6rand (le Poitiers, dont il avait été pourvu à cet effet par son ami Guillaume le Grand, duc d'Aquitaine et
comte de Poitou. Il est là, en mémoire de sa dévotion euvers saint Martin et de son pèlerinage à Ligugé ; et aussi comme représentant de cette Église de Chartres, dont Mgr Pie garde toujours un si touchant et si filial souvenir. En face de ce grand évêque, un moine revêtu de la coule bénédictine porte d'un air assuré sa crosse abbatiale. C'est le célèbre Bernard d'Abbeville, abbé de Saint-Cyprien de Poitiers, dont était membre le prieuré de Mézeaux. Colonne inébranlable de la liberté de l'Eglise, il a été placé dans cette galerie comme un protecteur contre la crise des temps modernes, comme un modèle que l'illustre évêque de Poitiers et le pieux et savant abbé de Solesmes se sont fait un devoir d'imiter. Audessous de ce serviteur de Dieu, la glorieuse vierge martyre sainte Cécile nous invite à chanter comme elle, en nos cœurs, les louanges de Dieu, et rappelle les pages pleines de charmes et d'érudition, que lui a consacrées le T. R. Père Dom Guéranger *. A son côté enfin, sainte Scholastique, sœur de saint Benoît, par son céleste symbole de la colombe, nous fait souvenir que c'est en servant Dieu avec la simplicité du cœur, vertu chérie du vrai moine, que Ton trouve des ailes pour s'envoler au ciel.
Ces trois tableaux réunis forment un ensemble qui saisit l'âme et qui la porte à la plus douce contemplation.
Mais pour que notre Église fût harmonisée seloji toutes les règles architectoniques, il lui fallait une chapelle latérale, faisant pendant à celle delà Sainte Vierge, autrefois dite de Saint-Jean de Curzai.
1. C'est pour cela que les armes du T. R. Père Abbé de Solesmes ont été placées à ses pieds.
On n'hésita pas à en entreprendre la construction. Bientôt son élégante arcature, et ses voûtes gracieuses, et son autel habilement sculpté, et ses vitraux variés, en firent un petit chef-d'œuvre de sculpture* et de dessin. Ou la dédia à saint Savin, moine de Ligugé.
La chapelle de Notre-Dame ne pouvait pas être moins décorée que celle de Saint-Savin. Des verrières et un autel dans le même style y furent placés. Hais à part la fenêtre du fond, qui représente TÂunonciation, les autres fenêtres furent seulement remplies par les patrons des membres de la famille de Curzai, qui, en souvenir de la fondation de cette chapelle par le prieur Jean de Curzai, leur parent, au xiv« siècle, voulut se charger des frais de toute cette ornementation (juillet 1860).
Au mois d'avril précédent, avait été placée une verrière plus utile encore que celles des chapelles latérales. L'affreuse maçonnerie qui déparait Télé-
1. Ces yitraux ne furent posés que le 22 septembre 1861, un mois avant la mort de Madame de Clam. Ils représentent saint Savin en coule bénédictine, saint Grégoire de Tours, qui vint plus d'une fois à Ligugé, saint Charles Borromée , patron du mari de Madame de Clam ; sainte Françoise Romaine avec son Ange gardien, patronne de notre insigne bienfaitrice ; saint Jean-Baptiste, patron du vicomte Elle de Beaumont, neveu de Madame de Clam ; et enfin sainte Gtertrude la Grande, dont la mémoire est en si grande vénération dans l'Ordre entier de saint Benoît. C'est également à la générosité de Madame de Clam que sont dus les meubles de la sacristie et les trois autels de l'église, sculptés, comme nous l'avons dit, dans l'atelier catholique du R. P. Besny. La beUe chaire, sortie du même atelier, est un présent de Madame veuve Hippoljte Véron ; et l'orgue d'accompagnement nous a été donné par une bienfaitrice qui ne veut attendre de récompense qu'au ciel.
gant portail de Téglise avait enfin disparu, et deux t>eaux vitraux, représentant, nous l'avons déjà dit *, ^int Hilaire foulant aux pieds le monstre de Thérésie, et saint Martin en habit de moine, envoyaient dans la nef les rayons dorés et empourprés du soleil couchant. Au-dessus de ces deux grandes figures, dans un double médaillon, saint Martin partage son manteau à la porte d'Amiens et reçoit, plus loin, la récompense de sa charité dans la vision céleste qui fixa son avenir.
Cette superbe verrière , où l'énergie de saint Hilaire contre l'hérésie est surtout bien rendue, est le fruit de la générosité de quatre personnes distinguées, dont les noms sont bien chers aux religieux deLigugé. Ce sont : le baron de Constant, trop tôt ravi au respect de tous ceux qui avaient le bonheur de le connaître, M. de Clock, M. le comte des Cars et M. le comte Chabot.
Après ces précieuses restaurations, il ne restait plus que les fenêtres de la nef à mettre eti harmonie avec celles que nous venons de décrire. M. le vicomte de Gondrecourt, que la mort nous a enlevé naguère, et M™« la vicomtesse de Gondrecourt, en souvenir d'une fille chérie et vivement regrettée, ont voulu inaugurer cette dernière transformation , en faisant orner à leurs frais la fenêtre septentrionale qui avoisine les fonts baptismaux (16 octobre 1865). Ce vitrail, sorti des ateliers des Carmélites du Mans, est incontestablement supérieur, comme peinture, aux vitraux de M. Lobin : saint Martin et la générosité des nobles donateurs méritaient cette distinction. Les deux panneaux de la fenêtre sont divisés