CHAPITRE XXXIII
LE MONASTERE DE LlGUtiÉ RECOUVRE SON ANTIQUE DIGNITÉ ABBATIALE. — UNE SESSION DU CONCILE DE POITIERS DANS L'ÉGLISE DE SAINT-MARTIN. — CONCLUSION.
Le 25 novembre 1864 , onze ans après la restauration du monastère de Saint-Martin , le Révérendissime Père Âbbé de Solesmes réunissait toute la communauté au chapitre; et là, après un préambule explicatif de la situation, il déclarait Âbbé de Ligugé le T. R. Père Dom Léon Bastide , qui avait quitté la robe du magistrat pour revêtir, depuis quelques années , celle du moine. Le grand Apôtre des Gaules avait désormais un successeur dans sa chaire abbatiale . comme il en avait un sur le trône épiscopal de Tours , comme Hilaire en a un si glorieusement assis sur la chaire de Saint- Pierre de Poitiers.
La réserve qui nous est imposée ne nous laisse pas la liberté d'en dire davantage sur celui que Dieu nous a donné, il y a huit ans bientôt, pour supérieur et pour père. Cet événement ne s'était pas accompli avec précipitation. Dès le 18 novembre 1856, sur les instances de Mgr Pie , évêque de Poitiers, le Saint- Siège avait, par un Bref, rendu au prieuré de Saint- Martin de Ligugé son ancien titre abbatial ; et cette concession avait été mûrie pendant huit ans avant d'être mise à exécution. La maturité, qui est le
signe de la sagesse dans les œuvres de Dieu comme dans celles des hommes • avait donc présidé à cet acte mémorable.
Saint Martin le voulait ainsi ; il voulait que son œuvre, ressuscitée par le successeur du grand Hilaire, reprît dans l'Église l'importance qu'elle avait à son berceau. Déjà, le 22 juin de l'année 1856, M. de Ligron avait cédé l'administration de la paroisse au R. P. Dom Bouleau, l'un de nos confrères, et avait reçu en échange une prébende canoniale dans la cathédrale de Poitiers. Mais aujourd'hui , le retour aux traditions primitives était complet ; saint Martin avait repris, dans sa plénitude, possession de ses droits sur Ligugé. Devant l'histoire , comme devant l'Église, c'était un événement.
L'illustre évêque de Poitiers , qui n'est jaloux d'aucune gloire , voulut encore donner une nouvelle et haute sanction aux bienfaits dont il avait comblé notre monastère. Dès le 10 juillet 1855, il avait fait acclamer par son synode diocésain les plus cordiales félicitations en faveur du retour des Bénédictins à Ligugé. Cette fois, ce fut un concile tout entier qui , sur son initiative, procura à notre abbaye le plus grand honneur qu'elle pût recevoir. Au mois de janvier de l'année 1868, le concile de la province ecclésiastique était réuni à Poitiers, en l'honneur du quinzième centenairedela mort de l'admirable docteur saint Hilaire. Sixprélats*. deux procureurs d'évêques absents et un vicaire capitulaire d'Agen, présidés par Son Éminence le cardinal archevêque de Bordeaux , et assistés
1. C'étaient Nosseigneurs les évêques de Poitiers , d'Augoulême, de Luçon, de Périgueux, de la Rochelle et le Réyérendis- 8iine Père Abbé de Ligugé.
par soi&ante théologiens ou cauonistes séculiers et réguliers, composaient cette sainte assemblée.
Il ne nous appartient d'énumérer ici ni les décrets pleins de doctrine et de sagesse qui y furent promulgués, ni les gi*âces ineffables qui furent communiquées à ceux qui eurent l'honneur et le bonheur d*en faire partie , ainsi qu'aux âmes de bonne volonté du diocèse et de la province : ce que nous devons dire, c'est que les Pères, voulant rendre hommage à rincomparable Martin, disciple du grand Hilaire, bravant les rigueurs du froid , oubliant leur âge et leurs infirmités, se sont transportés solennellement et conciliairement , le jeudi 16 janvier, dans notre église abbatiale de Saint-Martin de Ligugé.
L'administration du chemin de fer avait mis gracieusement à la disposition du concile un train spécial. A une heure après midi, les Pères, les théologiens et les canonistes montaient en wagon , et, 12 minutes après, ils descendaient ensemble sur le seuil de ce monastère qui , dans la circonstance, rappelait d une façon si touchante les grands souvenirs d'Hilaire et de Martin. Cette pensée n'échappa à aucun des membres de la sainte assemblée, composée de l'élite du clergé de la province de Bordeaux. Ces derniers , auxquels se joignirent les religieux de l'abbaye, prirent place dans Je chœur de la basilique, tandis qu'une foule assez considérable, attirée par la grandeur et la beauté de cet imposant spectacle, prenait rang dans la nef entière.
Tout à coup , au milieu du plus religieux silence, le promoteur lut à haute voix le décret concernant le Souverain Pontife; puis, d'une voix émue, il fit lecture d'un autre décret, dans lequel le Concile
proclamait, après Pie IX, rexcelleiice de la vie religieuse, et eu souhaitait la diifusion comme un des plus grands bienfaits de notre temps.
Ainsi , dans ce même lieu où le disciple d'Hilaire. saint Martin, jeta les premiers fondements de l'Ordre monastique en Occident, la voix de l'Église se faisait entendre pour remercier Dieu de l'avoir heureusement ressuscité.
Après la proclamation de ces hautes vérités, une autre voix vénérée se fit entendre : c'était celle du très-pieux, très-docte et très-aimé Pontife M*?*" Cousseau, évoque d'Angouléme. Enfant d'Hilaire par la naissance et le cœur brûlant d'amour pour Martin, il ne put se défendre , malgré ses fatigues, d'obéir aux instances de ses collègues dans Tépiscopat, et de parler d'Hilaire et de Martin. Son discours improvisé restera comme un monument de science, de piété filiale et de la plus sympathique éloquence. Ne pouvant le reproduire, contentons-nous d'en citer le début.
Après une allusion à son texte, il s'écria, s' adressant aux évéques : « Après votre solennelle visite au tombeau de saint Hilaire, vous avez voulu venir ici recueillir les grands et saints souvenirs de son plus illustre disciple, saiifit Martin. C'est ici, en efiet, la retraite où se cachait l'humble serviteur de Dieu, et qui est devenue le théâtre de ses plus grands miracles. C'est ici qu'il a fondé le plus ancien monastère des Gaules , peut-être même de tout l'Occident. C'est ici qu'il a passé les plus belles , comme il le disait souvent ' , et les plus