‹ Saint Martin et son monastère de LigugéChapitre 117 sur 153 · Sulpic. Sever. Vit. S, Maî'tini, c · texte numérisé non relu

Sulpic. Sever. Vit. S, Maî'tini, c

demain je me tiendrai debout sans armes, en avant de Tarmée rangée en bataille, et, au nom du Seigneur Jésus , et protégé , non d'un bouclier ou d'un casque , mais du signe de la croix, je pénétrerai avec assurance jusqu'au milieu des bataillons eanemis. » On ordonne en conséquence de le tenir sous bonne garde, et de le livrer sans armes aux barbares. Mais le lendemain les ennemis envoyèrent des députés pour demander la paix^ offrant de se donner , eux et leurs biens, au service de Tempire *. » Cette expédition militaire de Julien l'Apostat a été inconnue à tous les historiens du tem-ps ; mais en voici une autre consignée dans la Vie de Constance, fils de Constantin, et, comme chacun sait, le persécuteur obstiné des catholiques. C'était en 354, vers le mois de mars ou d'avril •. L'empereur Constance, après avoir passé l'hiver à Arles, arriva, avec beaucoup de fatigues, jusques auprès de Rauracum^ cité alors importante, aujour-

1. Postera die hostes legatos de pace mîserunt , sua omnia seseque dedentes. Sulpic. Séver. Ibid.

2. Je place cet événement au mots de mars on d'avril , parce qu'une loi datée du 22 mai de cette même année nous apprend que Constance, à cette date, était déjà de retour à Milan. Je sais que Tillemont (Hist. des Emp., iv, 994) doute de l'authenticité de cette date , mais il n'apporte que cette faible raison de son doute : d'ordinaire les campagnes en Gaule ne commençaient qu'au mois de juillet. Il est donc difficile de croire que Constance ait commencé de si bonne heure son expédition contre les Allemands!! £t si leurs pillages récla- .maient cette rapidité dans la répression ? D'ailleurs Ammien Marcellin dit positivement (Lib. xiv, 10) que l'expédition eut lieu pendant l'hivei;, c'est-à-dire pendant les premiers mois de l'année : a Emensis itâque difficultatibus mtiltis, et NIVS obbu*

TIB CALLIfiUS PLUEIBU8 »

d'hui le village d'Augst , à deux milles au nord de Bâle. Il avait résolu de châtier les Allemands, (jui avaient causé d'atfreux ravages dans les Gaules Tannée précédente. Il fut arrêté qu'on essaierait de jeter un pont sur le Rhin , et d'attaquer les barbares dans leur propre pays ; mais ceux-ci tirent échouer l'entreprise en lançant continuellement une grêle de traits sur les travailleurs. Ce contre-temps jeta un instant le découragement parmi les Romains.

Enfin 0!i découvrit un gué qui permettait de franchir le fleuve. Le passage fut décidé pour le lendemain ; mais les ennemis envoyèrent des députés pour implorer la paix^ offrant de servir comme auxiliaires parmi les troupes romaines, La paix fut conclue, et Constance « revint à Milan ».

Je le demande à tout homme de bonne foi : à part les circonstances de temps et de lieu, ce récit d'Ammien Marcellin , auteur contemporain, n'est-il pas identique à celui de Sulpice-Sévère ? Une fois cette identité admise, la méprise de ce dernier est facile à expliquer.

Le disciple de saint Martin, de qui il tenait probablement cette circonstance de la vie de son héros, aura confondu l'expédition de Rauracum avec une autre près de Vangionum^ où saint Martin se sera également trouvé. Le nom de tyran , que sans doute saint Martin donnait à Constance, parce qu'il avait envoyé en exil son illustre maître saint Hilaire et tant d'autres défenseurs de la vérité catholique, aura fait prendre le change au disciple, qui appliquait naturellement cette épithète injurieuse à Julien l'Apostat, et ne pensait pas qu elle pût con*

venir au tils du grand Constantin. Au reste, il suffît de lire l'histoire ecclésiastique de Sulpice-Sévère pour comprendre qu'il a pu facilement lui-même tomber dans cette méprise.

Ainsi les exigences de la chronologie et de l'histoire nous obligent à admettre que ce fut en mars ou avril 351, à Augst, près de Bâle, que saint Martin obtint son congé , non de Julien F Apostat , mais de l'empereur Constance, ennemi' non moins cruel que le premier de la vérité catholique. Cette date étant prise pour base de la chronologie de la vie de saint Martin, les difficultés accessoires deviennent plus faciles à résoudre.

Et* d'abord on explique sans peine qu'il ait pu venir à Poitiers vers le mois de mai de cette année 354, demeurer quelque temps près de son maître, et partir même pour la Pannonie avant que les ennemis de la foi aient songé à faire bannir le saint évêque de Poitiers. D'autre part, M cette date saint Hilaire s'était déjà placé parmi les plus illustres champions de l'orthodoxie, et sa réputation avait pu déterminer saint Martin à se constituer son disciple.

Mais depuis combien d'années saint Martin servaitil dans les armées romaines lorsqu'R abandonna la milice ? Cette question , quoique moins importante que la précédente, présente néanmoins un certain intérêt. Le problème, avouons-le tout d'abord, est aussi obscur que difficile. Ici encore, le texte de Sulpice-Sévère, sinon l'historien lui même , a besoin de corrections; et pour opérer ces corrections avec

quelque chance de succès , il est nécessaire de peser chacune des expressions de l'auteur et de les rapprocher des lois romaines et des édits impériaux qui constituaient alors le code militaire. De ce rapprochement seulement peut jaillir quelque lumière.

Que dit d'abord Sulpice-Sévère ? Après avoir fait connaître la naissance et la piété précoce de saint Martin, il ajoute' : « Mais comme il avait été décrété par les empereurs que les fils de vétérans seraient insctits sur les rôles de la milice, Martin fut livré par son père, à qui ses heureuses dispositions faisaient ombrage , en sorte qu'à l'âge de quinze ans il fut saisie chargé de chaînes et contraint de prêter le serment militaire. Il se contenta d'un seul servant. »

Il résulte de l'étude attentive de ce texte : i° que c'est en vertu d'un décret des empereurs que le père de saint Martin livra son fils à l'officier chargé du recrutement des légions romaines; i^ que Je saint n'avait que quinze ans; 3^ que cependant il était à un âge où il pouvait être contraint par force à prêter le serment militaire, puisqu'il fut saisi et enchaîné même , comme un réfractaire. Or, si l'on ouvre le Code Théodosien, on trouve que les fils de vétérans, tels qu'était saint Martin , étaient tantôt astreints indistinctement aux charges de la curie (Conseil municipal) , en dehors des nécessités de la guerre, tantôt avaient le choix entre l'armée et la curie,

1. a Cum edwtiim esset a regibiut ut veteranorum filii ad militiam scriberentur, prodente patre^ qui felicibus ejus actibus ^ bividebat, cum esset annorum quindecim^ captwf et catenatus sacramentis militaribus implicatus est, uno tantum servo comité contentus, etc. » (Sulp. Sever. Vit. S. MaHini, c. 2.)

tantôt étaient obligés au service militaire , à moins d'infirmités ou autres raisons analogues. C'est la remarque judicieuse du savant Godefroi , commentant la loi 15 du 'titre i du livre xiF du Code Théodosien *. Une loi du 21 avril 327 les astreint au service de la curie; une autre, du 25 novembre 329, leur laisse le choix entre l'armée et la curie , mais ne les contraint à ces dernières fonctions que s'ite ont atteint I'age de 35 ans 2, ou tout au moins 25 ans^ comme porte une autre loi du 30 juillet 326 (ab annis viginti usque ad viginti quinque annos œtatem agant).

Le même empereur, par un rescrit du 4 août 331, défend de contraindre les jeunes gens au-dessous de dix-huit ans à remplir les fonctions de la curie, parce que, dit le législateur, il ne convient pas de contraindre à de telles charges ceux qui sont encore sous la protection de la loi des mineurs ^ Mais si. à dix-huit ans, ils ne peuvent ou ne veulent pas en-

1. Voici cette loi : a Univetsis provinciarum rectoribus intimato, nostram Clementian statuisse vetera7iorv/ni filios eurialihus mvniis innecte7ido8, ita ut et hii. qui perfectis^wiatus sibl honore (c'est-à-dire de la dignité des perfectissimes dont les prcBgides étaient décorés) blandiuntur, trim m citriam necessariis oflûciis inserviant. P. P. xi Kal. maii, Karthag. Constantio et Maximo coss. » (21 avril 327.)

2. « Filios sane militarium juxta prius praeceptum, a>\xt patrie militiam adseqvi volnmm, aut, si detrectaverint militare^ et triginta quiftqiie (Godefroi propose de lire viginti quinque) annos impleveHntf curiis mancipari. Data vii Kal. decembris Constantino A. Vin et Constantio IV Coss. (329.) » {Cod. Theod. lib. lai, tit. 1, leg. 18.)

3. Cad. Theod. lib. xii, tit. I, leg. 19 : ce Qûoniam nonnulli diversarum civitatum curiales ihtemperantery minores {qiiUms puhlica tutela dehctiir) ad curisB consortium devocarunt, *..

trer dans les milices, ils pourront être appelés aux fonctions municipales, conformément aux lois PRÉCÉDENTES. L'année suivante , une loi nouvelle fixa à i6 ans le minimum de l'âge repris , mais évidemment dans le sens des lois précédentes , comme le dit expressément celle que nous venons de citer.

Il s'ensuit que pour qu'un jeune homme pût être contraint légalement à choisir entre les carrières civile et militaire, il devait avoir atteint l'âge de 25 ans, l'âge de 16 à 18 ans n'étant iixé que comme un minimum qui rendait le jeune homme apte au service des armes ou de la curie, et ne le soumettait pas encore au droit de la contrainte {poterunt dari obsequio). Puis donc que le père de saint Martin employa la violence et fit enchaîner son fils comme un réfractaire (prodente pâtre,,, catenatus)^ il faut nécessairement admettre que celui-ci avait au moins vingt-cinq ans accomplis, et que le chiffre de quinze ans^ qui se lit dansle texte de Sulpice-Sévère, est ou une erreur ou une interpolation. Il est d'ailleurs facile de concevoir que le chiffre x dans le nombre de XXV a pu être oublié, même dès l'origine et dans les premières copies. Quiconque a compulsé les manuscrits ne niera pas cette assertion.

Saint Martin avait donc au moins 25 ans lorsqu'il

decemimus ut omnitw nulltis in curiam nominationibus devocetar, uec functionum ohsequia sftHre cogatnr, niai qtii decimvm et octavum arniiun œtatis fuerit ingressns... Cum enim dedmum et octavum annum œtatis intrarint. H militiœ nomen insereref juxta legem datam, non potuerint, vel supersederint,mnnicipali poterunt dare obsequio. Dat.pridle Nonas. Aug., Basse et Ablavio Coss. »

fut contraint (l*embrasser le métier des armes : ce qui nous permet d'établir que cet événement, qui devait avoir une si grande influence sur sa destinée, arriva vers l'an 341.

Selon la remanjue judicieuse du savant Godefroi, citée plus haut, il fallait que le père de notre saint pût s'appuyer sur quelques guerres alors pressantes pour user des moyens violents qu'il employa contre son fils : car, en temps de paix, celui-ci aurait pu refuser^ d'entrer dans la carrière des armes et choisir, momentanément du moins, les fonctions de la curie. Or l'histoire vient confirmer cette observation.

En 341 , l'empereur Constant , qui venait de remporter sur son frère Constantin, tué dans le combat, une triste victoire, avait besoin de nouvelles recrues pour tenir tête aux Francs, qui livraient les Gaules au pillage et à l'incendie *. Pendant près de deux ans, ils tinrent en échec les troupes romaines ; et la terreur qu'ils inspirèrent fut si grande, que leur nom devint dès lors l'un des plus célèbres parmi les nations barbares qui assiégeaient l'empire romain ^. La date que nous avons été amené à adopter a donc tous les caractères de la probabilité. On doit en conclure que saint Martin servit environ dix ans dans l'armée active jusqu'à son baptême , après lequel, comme Taffirme son historien , il ne prit aucune part aux expéditions militaires, pendant les deux ans qu'il fit encore partie des cadres de la milice (352-354).

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