‹ Saint Martin et son monastère de LigugéChapitre 16 sur 153 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

SAINT HABTIN JUSQU'A SON BBTOUB A POITIERS.

Satan avait dit vrai. Par la permission de Dieu, il avait préparé, de longue main, de formidables obstacles au zèle de saint Martin.

Les Églises de llllyrie et de la Pannonie avaient été criblées parles machinations de l'enfer. L'ennemi du genre humain s'était servi, pour atteindre ce résultat, de deux hommes pervers, qui ont mérité l'exécration de tous les siècles : c'étaient Ursace et Valens , les coryphées de l'hérésie arienne en Occident, les deux mauvais génies de l'empereur Constance , les fauteurs de toutes les persécutions qu'eut à subir la vérité catholique depuis Tan 350 jusqu'à la mort du fils de Constantin. Le premier était évêque de Singidon, dans la Haute-Mésie, et le second, de Mursa, en Pannonie. Par les artifices , les menaces , et les sophismes de ces deux prélats aussi méchants qu'ignorants, les Églises de la Pannonie et de TlUyrie même étaient en proie à la plus effrayante anarchie; et ces deux provinces, où la foi avait fleuri- jadis, n'étaient plus qu'un foyer infect d'impiété. Au moment où saint Martin traversait Milan, ces deux champions de l'arianisme venaient de mettre en œuvre dans cette ville (355) la plus infernale supercherie contre la simplicité de la foi catholique , et de faire décréter le bannissement de saint Eusèbe, évêque de Verceil , du bienheureux Lucifer de Ca-

gliari, de saint Hilaire, diacre de FÉglise ftomaine, de saint Denis, évéque de Milan. A la place de ce dernier 9 ils avaient osé introniser le Cappadocien Âuxence, que nous retrouverons bientôt sous notre plume.

En présence d'une si violente tempête, on conçoit tiombien il était difficile à des païens de considérer le Christianisme comme le port assuré de la paix et du salut. Aussi saint Martin rencontra-t-il tout d'abord dans la conversion de ses parents des difficultés qui eussent abattu toute autre espérance que celle d'un saint. Il ne se rebuta pas néanmoins. 11 utilisa toutes les joies du cœur d'un père, d'une mère, qui ne l'avaient pas revu depuis le jour où il avait été incorporé dans la noûlice romaine.

Depuis plusieurs années déjà ils étaient revenus finii* leurs jours dans cette ville de Sabaria, où saint Martin leur était né. Ce retour de leur enfknt après une si longue séparation toucha profondément leur cœur, on n'en peut douter. Mais le vieux tribun militaire réprima bientôt les premières effusions de cette joie intime ; et lorsque son fils voulut lui parler du bonheur que l'on éprouve dans la religion chrétienne, il opposa à ses exhortations, à ses prières, à sa tendresse une constante et inébranlable incrédulité. La mère de notre saint fut moins insensible. Ce fils qu'elle avait tant aimé, dont elle avait si souvent pleuré la perte, lui apparaissait comme un esprit céleste. Sa douceur, son obéissance, ses prévenances filiales, sa parole à la fois simple et persuasive , l'exposition nette et claire du dogme de la foi catholique, qu'il lui présentait chaque jour dans des conversations intimes, faisaient pénétrer dans

son âme des rayons aussi doux que lumineux de la grâce divine. Enfin le cœur d'accord avec Tesprit s'avoua vaincu, et Martin eut la joie de présenter sa mère bien-aimée au sacrement de la régénération baptismale. Mais, hélas! son père s'obstina dans son ignorance.

Après ce premier triomphe, qui était le principal but de sa mission , Martin ne s'endormit pas dans les douceurs de la famille. Il étendit le cercle de son apostolat parmi les parents et les amis de son père et de sa mère. Ce zèle apostolique excita l'envie et le dépit de l'hérésie arienne, que Martin combattait autant que Tidolâtrie. Forts de l'appui de la cour, les partisans de Valens et des autres évêques hérétiques soulevèrent une véritable persécution contre le serviteur de Dieu. Il fut lié, battu de verges, et chassé de la ville et de la province, comme un perturbateur du repos public (357).

Le cœur joyeux d'avoir souffert pour Jésus-Christ, Martin reprit le chemin de Tltalie et s'arrêta à Milan, avec la pensée d'en repartir bientôt après pour la Gaule. Mais quelle ne fut pas sa douleur lorsqu'il apprit que son maître saint Hilaire était relégué en exil jusqu'au fond de la Phrygie, dan s l'Asie Mineure, et que les Églises des Gaules, privées de cet illustre défenseur de la foi , étaient en proie au trouble et à la consternation !

Il résolut d'attendre les événements près de la ville , dans une solitude où il s'établit avec quelques disciples qui l'avaient suivi, ou qui s'attachèrent à lui. Ses victoires signalées en Pannonie, les persécutions que son zèle s'y était attirées, ne tardèrent pas à dévoiler le secret de sa retraite. A la nouvelle

qu'un disciple de Tévêque de Poitiers, un prédicateur ardent du Consubstantiel avait fixé sa tente avec quelques moines autour delà ville, Tévêque intrus Auxence ne se crut plus en sûreté sur son trône épiscopal. Immédiatement il fit donner des ordres pour expulser Martin du territoire de Milan. C'était le temps où Farianisme triomphait de toutes parts^ à Sirmium, à Séleucie , à Rimini ; partout le mot catholique de Fils Consubstantiel au Père était effacé du symbole. Le saint pape Libère , saint Athanase et saint Hilaire étaient consternés de la multitude des prélats qui avaient succombé par faiblesse ou par ignorance devant la supercherie arienne. Saint Martin, ne sachant, au ràilieu de cette perturbation générale, où reposer son âme, prit le parti de se réfugier dans quelque île déserte, sur les côtes de ritalie. Il choisit Fîle de Gallinaria (aujourd'hui Isoletta éCAlberga)^ dans le golfe de Gênes. Un prêtre d une vertu éminente voulut partager son exil volontaire. Il y vécut d'herbes et de racines. Son historien rapporte que , s'étant tompé un jour dans le choix des herbes qu'il recueillait pour sa nourriture, il s'empoisonna; et déjà il était réduit à l'extrémité, lorsque, recourant à son remède souverain, la prière, il se préserva ainsi des effets funestes du poison.

Cependant le moment approchait où Dieu allait enfin réunir de nouveau, et cette fois pour toujours, le maître et le disciple, le grand Hilaire et l'admirable saint Martin.

Satan avait eu permission de chasser de son siège le pontife vénéré des Poitevins; mais cette épreuve n'avait servi qu'à couronner d'une auréole

plus éclatante le front de l'intrépide champion du Christ.

Quelques mois à peine après le départ de saint Martin pour la Pannonie, saint Hilaire, se faisant l'interprète des évêques de la Gaule, avait jeté le cri d'alarme contre les machinations des hérétiques, et avait adressé à l'empereur une protestation énergique et respectueuse dans laquelle il réclamait , au nom de la liberté de TÉglise, contre les usurpations du pouvoir laïque, contre les violences exercées dans le concile de Milan , contre le bannissement de saint Paulin de Trêves, lagloire du Poitou et de Tépiscopat catholique, contre les fureurs des prélats de la faction arienne. Cette lettre alluma la fureur des courtisans, eunuques et évêqueshérétiques. Saturnin archevêque d'Arles, fut chargé de punir notre saint pontife de sa liberté apostolique. Menaces, vexations directes et indirectes , au moyen des officiers et dés magistrats , dociles instruments du pouvoir, rien ne fut épargné pour effrayer Hilaire et la grande majorité des évêques des Gaules qui l'avaient adopté pour chef. L'évêque de Poitiers , abrité derrière la haute considération dont il jouissait, méprisa ces violences, et continua la lutte. De concert avec ses collègues, il retrancha de la communion catholique Tarchevêque Saturnin. Cet éclat acheva d'exaspérer ses ennemis. $a perte fut résolue.

Un concile est convoqué à Béziers par l'archevêque excommunié. Saint Hilaire s'y rend, et démontre la justice de la condamnation portée contre Saturnin. Celui-ci, furieux, ne lui permet même pas d'achever son discours, et, avec quelques prélats de sa faction , il dépose saint Hilaire , envoie à Tempe-

reur un mémoire rempli de mensonges et de calomnies, et obtient contre le saint un décret qui Texilait en Phrygie, dans FAsie Mineure (356).

Mais Dieu ne tarda pas à faire éclater la gloire de son serviteur. Ses vertus, ses miracles répandirent au loin sa renommée. Les évêques semi-ariens, bien que séparés de la communion de la véritable Église et du Saint-Siège , l'entourèrent de leurs respects et le prièrent d'assister à leurs assemblées. Saint Hilaire étendit pour eux aussi loin que possible les limites de la condescendance chrétienne, et par ses paroles et par ses écrits il prépara entre TOrientetrOccident un rapprochenient dont TÉglise recueillitles fruits quelques années plus tard. Ce n'était pas un exilé, c'était un maître, un docteur que l'on écoutait avec vénération.

Comme saint Eusèbe de Yerceil , il mettait à profit cette liberté relative pour étudier de près les institutions monastiques qui fleurissaient plus qu'en aucun lieu du monde au milieu de cet Orient si bouleversé. La Cappadoce et le Pont sont limitrophes de la Phrygie. Il put donc voir le merveilleux spectacle que donnaient alors au monde le père, la mère, la sœur de saint Basile le Grand, et cet illustre saint lui-même avec son ami saint Grégoire de Nazianze. Cette famille, privilégiée du Ciel, puisque tous ses membres sans exception sont inscrits au catalogue des saints, aspirait tout entière à réaliser cet idéal de la vie monastique, dont saint Basile devait être le plus célèbre législateur en Orient. Mais l'Asie Mineure admirait surtout la vie vraiment céleste de la vierge Macrine, sœur de saint Basile ; et Ton peut croire que cet exemple inspira à notre saint exilé cette touchante lettre qu'il écri-

vit à sa fille Âbra , dans .laquelle il l'exhorte avec une si douce tendresse à préférer Tépoux divin aux joyaux et aux séductions de la terre.

Cependant Dieu brisa les chaînes d'Hilaire de la manière la plus inattendue, comme pour faire éclater en sa faveur la puissance de sa protection.

Par une exception qu'on ne s'explique guère, saint Hilaire avait été mandé au concile qui se tint à Séleucic en Isaurie ; et telle avait été son influence sur les évêques, la plupart semi-ariens, qui y étaient réunis, qu'il les avait amenés à confesser sinon la consubstantialité , du moins l'égalité parfaite en substance entre le Père et le Fils de Dieu. Il avait même consenti à accompagner à Constant^nople la députation chargée de porter à l'empereur la profession de foi qui avait été arrêtée par les Pères (novembre 359). Mais, tandis que l'illustre évêque de Poitiers amenait les Orientaux à confesser la divinité de Jésus-Christ , l'hérétique Valens faisait signer, par les évêques de l'Occident, un formulaire de foi tout au moins équivoque, à Rimini et à Constantinople. Saint Hilaire, dans cette dernière ville, eut donc à soutenir une lutte suprême contre l'hérésie. Il ne fit pas défaut à sa mission. Il adressa à. Constance trois suppliques *, pour obtenir l'autorisation de prouver publiquement aux fauteurs de cette formule impie l'inanité de leurs erreurs. Puis, saisissant cette occasion de revenir sur l'iniquité de son décret de bannissement, il offrit à l'empereur

1. Tous les auteurs parlent de trois suppliques. On a nié qu'il en eût présenté trois, parce quHl ne notiA en rette qne denm. L'argument n'est pas péiemptoire.

de convaincre Saturnin, son accusateur, qu'il n'avait été qu'un calomniateur.

Ces suppliques , formulées dans un style aussi énergique qu'éloquent , firent une impression profonde sur les hommes intelligents et de bonne foi qui en prirent connaissance ; et elles jetèrent l'effroi parmi les hérétiques, qui en craignirent les effets. Pour empêcher ce résultat, Ursace et Valens ne virent d'autre moyen que de prier Constance de renvoyer dans les Gaules ce prétendu perturbateur du repos public. Constance obéit à ses conseillers ; et, sans révoquer explicitement l'arrêt de bannissement qui pesait sur saint Hilaire, il lui fit donner l'ordre de prendre le chemin de l'Occident et de la Gaule, vers le mois de mars 360.

Après avoir confirmé dans leurs bonnes dispositions les évéques du concile de Séleucie, qui le chargèrent d'une lettre pour les évêques des Gaules, Hilaire traversa en toute hâte la Thrace,rillyrie, l'Italie, se rendit à Rome pour conférer avec le saint Pape Libère des intérêts de l'Église, et sans s'aiTêter plus longtemps dans la capitale du monde chrétien, il dirigea se» pas vers son cher diocèse de Poitiers. Son voyage à travers la Gaule, depuis les Alpes jusqu'à sa ville épiscopale, ne fut qu'une suite d'ovations. On l'acclamait, on le saluait comme le restaurateur de la foi catholique

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