Bouchet, Annales d'Aquitaine^ p
Nous lisons dans la Vie de saint Germain d'Auxerre qu'il fonda en face de sa ville épiscopale un monastère qui n'en était séparé que par une rivière, comme Marmoutiers, à Tours. Or cet admirable pontife, qui semblait avoir hérité de l'esprit de saint Martin et de sa puissance surnaturelle, cherchait à l'imiter en toutes ses actions. Il s'était fait une loi, dît son très-véridique disciple Constantius *, de célébrer alternativement les divins mystères dans son église cathédrale et dans l'église de son monastère , afin , ajoute-t-il , de « provoquer entre les deux églises une sainte émulation à servir le Seigneur avec plus de perfection. »
En lisant cette page , il nous semblait voir saint Martin allant , pour les mêmes motifs , de Tours à Marmoutiers, et de Marmoutiers à Tours ; et le grand saint Hilaire aimant à célébrer tantôt dans sa cathédrale de Poitiers , tantôt dans le modeste oratoire de son cher monastère de Ligugé. Cet usage commun à ces trois grands pontifes remonte nécessairement à celui qui fut le modèle des deux autres, à notre saint Hilaire. Sur ce point l'histoire et la tradition se donnent la main. Que de fois, comme il arriva à saint Germain d'Auxerre, le trouva-t-on occupé, dans sa chère cellule {in cellula sua) de Ligugé, à la transcription des saints évangiles ou à d'autres travaux monastiques ^ ! Que de fois il y vint
1. BoUand. Act. SS. ad diem XXXI Julii n" 12 et 16 Fite Sancti Germani Antissiod.
2. Voyez dans la Vie de saint Hilaire, en tête de ses œuvres (no 112), les textes qui prouvent que notre saint docteur a traoscrit de ses propres mains plusieurs manuscrits, notamment les saints Évangiles: et, dans la notice de M*» Cousseau sur
fortifier par ses conseils, par ses exemples, par la célébration des saints mystères, les moines avides de ses enseignements et du calice du salut! Les chanoines de Saint-Hilaire racontaient même , au xii^ siècle, un trait charmant, qui vient à Tappui de notre récit * : « Je le rapporterai d'autant plus volontiers , dit le savant et pieux pèlerin qui nous Ta conservé, qu'il est assez vraisemblable, facile à raconter, et qu'il m'a été attesté par les moines du monastère de Ligugé, et même, si j'ai bonne mémoire, par plusieurs chanoines de Saint-Hilaire de Poitiers.
« Un jour donc Hflaire, le Rhône de l'éloquence latine, comme l'appelle saint Jérôme, vint à Ligugé , selon sa coutume, auprès de saint Martin et des serviteurs de Dieu qui militaient sous sa conduite, pour y chercher au milieu d'eux quelques consolations spirituelles, et y offrir , en union avec eux, le sacrifice de l'Agneau sans tache. Après de suaves entretiens dans lesquels il les nourrit du pain de la doctrine céleste, le pontife reprit le chemin de Poitiers. Saint Martin, par déférence pour son maître et son hôte, et voulant lui rendre l'aimable \isite qu'il venait de recevoir, l'accompagna jusque dans la ville de Poi-
Ligugé, comment on prouve avec beaucoup de vraisemblance que ces manuscrits, et notamment celui qui contenait les saints JÊvangiles, avaient été écrits à Ligugé par saint Hilaire.
1. Ce récit est emprunté à la lettre de Guibert de Gembloux citée plus haut. Nous ne voulons pourtant pas le présenter comme parfaitement authentique. Du iv® siècle au xir« siècle, où il a été écrit , il a pu subir, dans sa teneur, plus d'une modification.
« tiers, oii ils arrivèrent à l'heure fixée pour la eélé- « bration des divins mystères. Comme le temps « pre^ssait, Hilaire s'enquit aussitôt si rien ne man- « quait pour la confection de la divine oblation. On « répondit que tout était prêt, excepté le livre ap- « pelé sacramentaire, contenant les prières les plus « sacrées de la Liturgie. Il avait été oublié a Ligugé, ft sans doute par une permission particulière de « Dieu , qui voulait glorifier son serviteur Martin. « Le pontife, troublé par cette réponse, jeta sur « Martin, qui se disposait à le servir à Tautel , un « regard sévère et accusateur. Martin, à son tour « tout ému de l'émotion de son maître, cherche « avec anxiété quelqu'un qui puisse apporter, « malgré l'impossibilité apparente, le livre réclamé « par Hilaire , lorsqu'un Ange se présente tout à « coup sous le vestibule de l'église, lui présente en « souriant le volume tant désiré , et disparaît. En « apprenant de la bouche de son disciple comment « le Ciel était intervenu pour la consolation de son « serviteur, saint Hilaire tressaillit de joie, rendit « grâces à Dieu , et à partir de ce jour il eut pour « Martin non plus l'affection d'un père, mais la a vénération que mérite une âme élevée aux plus « sublimes communications avec Dieu. »
Ainsi parle le vénérable Guibert, abbé de Gérabloux, au xn*" siècle.
Le monastère de Ligugé était donc, sous la direction de saint Martin , l'objet des complaisances divines. Chaque jour était , pour les nombreux disciples que la renommée du saint abbé y attirait , un festin continuel composé de prières, de travail, de pénitences, de douce charité fraternelle :
vie monotone pour Tâme mondaine qui a besoin d'agitation factice, vie délicieuse pour Tâme qui goûte et qui cherche la paix véritable. On le conçoit, l'histoire n'a guère de faits marquants à enregistrer dans cette vie calme et toujours égale. La tradition elle-même n'a guère conservé que le souvenir confus des serpents chassés par saint Martin des cavernes et de la vallée habitées par ses disciples, de la multitude des malades guéris par son intercession. Quelques fait3 pourtant ont survécu aux ruines des monuments. Ils se rapportent au début même de la fondation de Ligugé.