‹ Saint Martin et son monastère de LigugéChapitre 24 sur 153 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

LES DISCIPLES DE S VINT MARTIN, ABBÉ DE LIGUGÉ. — SAINT MARTIN DE BRIVES. — SAINT MARTIN DE SAIN- TES. — SAINT FÉLIX DE SMARVES. . — SAINT MAGAIRE DES MAUGES. — SAINT FLORENT DU MONT-GLONNE.

Il serait impossible d'éiiumérer tous les religieux formés par saint Martin, soit à Ligugé, soit à Marmoutiers, qui méritèrent par leur sainteté et leurs miracles la vénération des peuples.

Le jour des obsèques de notre admirable thaumaturge, on les vit accourir par milliers, sans compter les vierges chrétiennes à qui il avait appris le secret de la perfection évangélique.

Nous n'avons pas à nous occuper ici de ceux de ses disciples qui sortirent de l'abbaye de Marmoutiers près de Tours ; mais nous ne pouvons laisser dans l'oubli ceux qui, selon toutes les probabilités, se sont sanctifiés à Ligugé ^ avant d'aller fonder d'au-

1. Nous revendiquons pour Ligugé les disciples de saint Martin qui ont évangélisé le Poitou et les diocèses de Saintes, de Limoges et d'Angoulême, parce qu'il nous paraît naturel de croire que saint Martin n'a point vécu douze ans à Ligugé sans y former à son image, ainsi qu'il le fit plus tard à Marmoutiers, des hommes voués, comme lui, à l'apostolat des campagnes du Poitou, et des autros diocèses évangélisés incontestablement par notre saint lui-même. D'ailleurs, les premiers disciples de saint Martin à Ligugé , ceux qui furent les premiers témoins de ses miracles, les imitateurs de sa première ferveur, durent

— filtres monastères, ou tout au moins édifier les peuples par leurs éminentes vertus.

A ce titre, notre petite solitude de Ligugé peut revendiquer un autre saint Martin. apôti*e deBrivesla-Gaillarde, dans le diocèse actuel de Tulle, et sur le tombeau duquel, dès le \i^ siècle, s'élevait une splendide basilique, ornée de marbre précieux *.

Avec non moins de raison, nous pouvons encore nous attiûbuer cet autre saint Martiii, disciple de son illustre homonyme •, qui. après avoir fondé en Saintonge un monastère longtemps célèbre, reçut de Dieu, après sa mort, une puissance si merveilleuse pour guérir les infirmités et les maladies des pauvres de la campagne.

Mais laissons dormir dans la paix de leur sommeil les autres solitaires qui commencèrent à Ligugé leur vie religieuse, sous la direction de saint Martin, et se retirèrent ensuite dans quelques solitudes plus

recevoir, avec une plénitude particulière, son esprit de zèle et de charité évangélique. On est donc en droit de supposer, à moins de preuycs contraires, que ceux de ses disciples qui vécurent en Poito^i ou dans des lieux séparés de Mannoutiers par le Poitou, appartenaient uu monastère de Ligugé.

1. S. Greg. Tur. Hi»t. Franc. Vfï, 10 : « Brivam Curetiam vicum, in quo sanctus Martinus, nostri, ut alunt» Martini discipulufl. )) Je ne m'explique pas comment les Bollandistes et les auteurs dont ils parlent [Act. SS. ad diem 9 Aug.) ont ignoré ce texte.

2. S. Grcg. Tur. De Glorut confcas. cap. LVIII. D. Ruinnrt assure à sa mort, avec raison croyons-nous, la date du 7 déc» de Pan 400. Cf. Bulletin di' la Société deê Antiq. de V Ov£Ht, 1857, p. 257 ; — Saint'Piei:re de Suintes, cathédrale et insigne BasiliquSf 18T1, p. 35-36, note 3. L'auteur anonyme (M. Audiat) de cet ouvrage parle aussi {ibid.) d'un saint Eutrope, autre disciple de notre saint, honoré dans le diocèse de Saintes.

— Gi —

profondes des pays voisins. Essayons de découvrir et de mettre en lumière ceux qui, pendant les douze ans que saint Martin gouverna le monastère de Ligugé, eurent mission de compléter son œuvre apostolique en Poitou.

Hélas! le fléau de la guerre et de la dévastation a si souvent et si cruellement promené ses ravages dans cette belle province, que les noms mêmes de la plupart de ces vénérables disciples de saint Martin ont péri au milieu des ruines accumulées. Quelquesuns seulement ont survécu, mais cest à peine si, avec les restes mutilés de leur histoire, nous pourrons reconstituer, leurs physionomies. Essayons néanmoins : Vamour filial nous en fait un devoir.

Nous avons dit, après Sulpice-Sévère, que les monastères fondés par saint Martin à Ligugé et à Marmoutiers ressemblaient assez aux Lauresde la Palestine. Ce n'étaient pas, comme aujourd'hui , des bâtiments plus ou moins vastes, dans lesquels les moines vivent renfermés derrière un cloître ; c'était un assemblage de cabanes éparses dans la vallée, et de grottes creusées sur les flancs des coteaux voisins. Au milieu, était l'oratoire commun et la cellule du saint abbé Martin. Jusqu'à quelle époque subsista cette forme du monastère primitif? Nous ne saurions le dire. Il est toutefois très-probable qu'une transformation eut lieu peu de temps après le départ du saint fondateur. Mais les nouveaux cénobites, tout en cherchant un abri plus solide et plus commode contre les intempéries des saisons, n*en conservèrent pas moins avec respect les grottes qui avaient été sanctifiées par l'habitation de quelques-uns des plus fervents disciples de Martin. Au xu^ siècle, comme nous l'apprend l'illustre abbé de Gembloux déjà

— Kî —

meatioiiiiéplus haut ^ ou montrait encore quelquesunes de ces cavernes d'où saint Martin, selon la tradition des moines , avait chassé les serpents qui en fermaient Taccès à quiconque voulait y pénétrer.

Une de ces cavernes, creusée sur le flanc d'un rocher qui domine la vallée de Ligugé, dont il n'est séparé que par la petite rivière du Clain, est encore Tobjet de la vénération des fidèles. Ils lui donnent le nom de Saint-Félix. Ce saint y mourut, après y avoir donné le spectacle de la plus héroïque pénitence.

Disciple, comme nous le croyons, de saint Martin, cet homme vénérable a dû y mener une vie complètement solitaire, car la cavernedontil fit sa demeure est naturellement d'un difficile accès. Il lui fallait descendre à travers des rochers escarpés pour venir étanchersasoifàlafontainequi de ses eaux limpides arrose la prairie voisine. Malgré l'obscurité qui enveloppe les événements de sa vie mortelle, nous soupçonnons ({ue notre pieux ermite eut quelques rapports, peut-être de parenté, avec le grand saint Hilaire, puisque nous trouvons son culte établi, sous un rite assez solennel, au moyen âge, dans le prieuré de Saint-Etienne de Passavant , à quelques milles de distance de Cléré , oii vécurent et moururent les parents du saint évêque de Poitiers *.

1, Kpi^ohi Guiherti Gemhlac. abhatis Philippe archiepi^ copo Colon Agr'ij}. Cette lettre, encore inédite, a été découverte par notre illustre confrère, aujourd'hui cardinal Pitra, dans Tune des bibliothèques de France. Nous publierons à la fin de ce volume la partie qui concerne Ligugé.

2. Archives de Maine-et-Loire. Abbaye de Saint- Florent, Prieuré de Passavant, 2« liasse. Copie d'un ancien calendrier liturgique.

Quoiqu'il en soit, notre solitaire eut à peine rendu son âme à Dieu, qu'on entoura de respect sa dépouille mortelle ; et, selon une coutume assez générale à cette époque , on l'enterra dans le lieu même consacré par sa pénitence *. Transporté plus tard dans un oratoire , sur le plateau de la colline aux flancs de laquelle est creusée la caverne qu'il habita, son corps vénérable, pendant plus de mille ans, fut l'objet du culte et de la piété des fidèles. Cet oratoire devint ensuite l'église paroissiale de Smai'ves; et soit qu'il ait été bâti à l'occasion de cette translation du corps de saint Félix, soit que son ancien vocable ait été changé par honneur pour la mémoire du bienheureux qui y reposait, il est certain que de temps immémorial on y célèbre la fête de saint Félixcomme celle du patron principal de la paroisse^. Ajoutons que les diverses églises de la ville, et probablement de tout le diocèse de Poitiers, se faisaient autrefois un honneur de l'honorer le 28 janvier*.

Cependant ses précieuses reliques disparurent vers le xvi® siècle, au milieu des ruines accumulées par les guerres civiles et religieuses. Son culte

1. Sur cet usage, consultez les BoUandistes, T. VII oct., 847 F, 881, n» 127; 1097, no9; T. II fel>r. 391, note C. de S. Zenone.

2. Dans un ancien calendrier à l'usage de l'église de Sainte- Badegonde de Poitiers, cité pai* D. Fonteneau, on lit au 28 janvier : <r Vo Kalend. februarii : S. Felicû confessoris : Samarve requiciscit, »

3. J'ai trouvé la fête de ce saint sur tous les anciens monuments liturgiques du diocèse de Poitiers que j'ai découverts dans les bibliothèques de Paris. Un Bréviaire du XI v« siècle porte, entre autres, cette rubrique : oc In crastino « S. Juliani (Cenom. episcopi), Natale S. Mdicis confessorig non

s'affaiblit ; et son nom, ne rappelant [^lus qu'un souvenir confus à la mémoire des Poitevins, fut rayé de la liturgie diocésaine, où il avait occupé jusqu'alors une place distinguée. La paroisse deSroarves persista seule à célébrer sa fête le !28 janvier ou le dimanche suivant. De nos jours il faillit perdre ce dernier gage de la reconnaissance que lui avaient vouée les peuples pendant les siècles de foi. Mais Dieu prit en main sa cause , et Tautorité épiscopale remit son culte en honneur. Quant à la grotte de Saint-Félix, jadis si vénérée, elle n'est plus visitée que par les paysans des villages voisins. Puissent ces lignes renouveler en quelques âmes la dévotion envers ce grand serviteur de Dieu, d'autant plus digne des hommages des hommes qu'il les a fuis avec plus de soin pendant sa vie î

Un autre disciple de saint Martm, et probablement moine de Ligugé avant de devenir apôtre, contribua, dans une mesure plus large, à la diffusion des vérités évangéliques et de la perfection religieuse dans une partie importante du Poitou. Nous voulons parler de saint Macaire des Manges ^. Un ancien document nous le représente comme un homme rempli de l'esprit de Dieu, répandant la semence de la parole divine dans les campagnes arrosées par la Sevré

« episcopi. Oiïinia Jiànt sicutvnut^ conf essor u nmi epucopi. In <t territorio Pictavcnsiy Natale S, Felwls confesstr'is^ in villa « dé Samar-ma. » Le lecteur trouvera à la fin du volume ]a Messe propre de ce saint que j'ai rencontrée dans plusieurs manuscrits, dans le Missel incunable que possède le grand séminaire de Poitiers, et dans les autres Missels imprimés jusqu'au xviie siècle, que l'on peut voii* à la Bibliothèque publique de cette ville.

Page 1