‹ Saint Martin et son monastère de LigugéChapitre 27 sur 153 · BoUand. Act. SS. t. III, april. 771, n«» 18 et lî · texte numérisé non relu

BoUand. Act. SS. t. III, april. 771, n«» 18 et lî

hu mains dans l'élection du successeur de saint Hilaire. On préféra Pascentius à Martin f On peut croire que le grand Hilaire, du haut du ciel, indigné de voir le mérite de son cher disciple ainsi méconnu par son peuple, obtint de Dieu que ce trésor précieux fût dérobé pour toujours au Poitou.

Les Anges préposés à la gai*de de l'Église de Tours inspirèrent aux évéques et au clergé réunis pour donner un successeur à saint Lidoire, de fixer leur choix sur Martin, abbé de Ligugé.

La proposition fut accueillie avec enthousiasme par le peuple ; mais la difficulté la plus grande était d'obtenir ]e consentement de l'élu. Tous ceux qui connaissaient Martin savaient qu'il n'accepterait jamais d'échanger sa cellule de moine contre un palais épiscopal ; et, comme il n'était pas soumis à la juridiction des évéques de la province ecclésiastique de Tours, on ne trouva qu'un seul moyen d'obtenir la grâce qu'on désirait, celui de la ruse et de la violence.

Un riche habitant de la ville de Tours, nommé Ruricius , s'oifrit pour être l'instrument de la pieuse supercherie. On applaudit à son zèle. Pendant qu'il se dirigeait vers Ligugé, le clergé et le peuple attendirent , dans la prière et l'espérance, l'issue de ses démarches, et les hommes capables de porter los armes s'échelonnèrent en groupes, le long de la voie de Poitiers à Tours, afin de saisir au passage le saint abbé, victime de leurs embûches.

Ruricius arriva dans la vallée de Ligugé et s'annonça comme un époux désolé, qui venait implorer la charité de Martin en faveur de sa femme attaquée d'une maladie de langueur. Admis en présence du

saint abbé, il se jeta à ses genoux, les arrosa de ses larmes, et par ses instances et ses supplications il obtint ce qu il demandait. Saint Martin le suivit sans défiance ; mais à peine ont-ils franchi les frontières du territoire poitevin, que Tembuscade des Tourangeaux armés se découvre, cerne les deux voyageurs, et amène en triomple le vénérable captif dans leglise cathédrale de Tours, où les électeurs attendaient le résultat du stratagème.

On sait le reste. Un des évêques de la province , nommé Defensor, trouvant que les cheveux 'en désor* dre, l'habit de bure de ce moine et son extérieur négligé le rendaient indigne de 1 episcopat , essaya de s'opposera l'élection définitive; mais la lecture d'un passage du psaume vui^ qui semblait condam- • irer l'opposition de Defensor, excita un enthousiasme unanime, et la basilique retentit du cri accoutumé: « Martin évéquei Martin est digne! Martin est digne d'être évêque ! »

Ainsi fut consommée l'œuvre qui enlevait à notre Poitou le plus beau fleuron de sa couronne. Martiiu cet homme incomparable, que Dieu avait amené du fond de la Pannonie jusque dans nos contrées de l'Ouest, pour élre l'ornement de la ville et du diocèse de Poitiers et l'Elisée du grand Élie , nous voulons dire du grand Hilaire; Martin, ce thaumaturge admirable, cet apôtre infatigable, ce fondateur de l'Ordre monastique dans la Gaule occidentale, cette lumière céleste qui avait chassé devant elle les ténèbres de l'idolâtrie ; Martin n'appartiendra plus au Poitou que par le souvenir; et ce souvenir se personnifiera, si j'ose le dire, en son monastère de Ligugé! Ligugé, c'est Martin vivant et se perpétuant d'âge en âge au milieu de nous. Sans Ligugé, le Poitou aurait la

honte d'avoir oublié -Martin. Martin sans Ligugé ne serait qu'une partie de lui-même, et Ligugé sans Martin ne serait qu'un corps sans vie.

Voilà pourquoi tout ce que nous dirons de Ligugé et des vicissitudes diverses qu'il a subies, aussi bien que tout ce que nous en avons dit jusqu'ici, n'aura de subsistance qu'en saint Martin. Saint Martin couvre Ligugé de son manteau. Ce manteau a été sa gloire dans le passé, il sera sa sauvegarde dans l'avenir.

Nous n'essayerons point de peindre les larmes, la désolation des moines de Ligugé recevant la nouveile que leur père bien-aimé, leur gloire, leur lumière, n'était plus à eux, mais à l'Église de Tours. Ceux qui savent par expérience la charité ardente des âmes vouées à la prière, peuvent seuls comprendre ce mystère de l'amour filial et fraternel dans l'ordre surnaturel. Saint Martin n'était pas moins affligé. Comme Rachel, il était inconsolable parce que ses enfants n*étaient plus avec lui ; comme le saint roi David , après la perte de son ami Jonathas, cet autre lui-même, ainsi qu'il l'appelait, il demandait à toutes les campagnes qui l'environnaient ceux qu'il pleurait. Partout le poursuivait le souvenir de sa chère vallée du Clain, où il avait passé des jours si heureux et si tranquilles; de cette cabane de bois, où il avait goûté de si douces consolations, dans la prière au milieu de ses frères; de ces coteaux, de ces grottes solitaires où il avait vu ses enfants spirituels, venus de toutes les provinces de l'empire, offrir à Dieu des actes si sublime de mortifications et de sacrifice. Les années même ne purent imposer silence à ses regrets ; et sur la fin

de sa vie il avouait avec larmes, que depuis quil était évêque, il avait senti diminuer en lui la puissance divine dont il était revêtu dans sa chère solitude de Ligugé.

A défaut de monastère, il se construisit aussitôt, adhérente à son église cathédrale , une cellule de moine où il se renfermait aussi souvent que le lui permettaient les devoirs.de sa charge épiscopale *. Mais cette cellule ne pouvait le garantir contre la foule des visiteurs qui l'encombraient chaque jour. C'est alors que son cœur déborda de regrets. Ne pouvant supporter plus longtemps une vie si agitée, il chercha autour de la ville de Tours un lieu qui lui rappelât son cher petit moustier de Ligugé. A deux milles de la ville, sur la rive opposée de la Loire,- il rencontra enfin ce qu'il désirait. Ce lieu solitaire était resserré d'un côté par un coteau percé de grottes semblables à celles des collines de Ligugé et de Smarve. Comme à Ligugé, le vallon était borné de l'autre côté par les eaux du fleuve, et Ton n'y arrivait que par un sentier étroit. La joie du saint pontife fut grande à la vue d'une image si fidèle de son bien-aimé monastère

1. Implebat episcopi dignitatem, ut non t&men projfositum vwnachi virtutemque desereret. Aliquandiu ergo adhserente Ecclesiam cellula nsus est. Deinde, cum inquietudinem se freqttentantiam ferre non posset, duobus fere extra civitatem millibus monasterium sibî statuit. Qui locus tam secrétus et remo-

tus erat ut eremi solitudinem non desideraret Ipse ex lignis

conteœtam ccllvlam habehat : multique e fratribus in eumdem modum. Plerique, saxo superjecti montis cavat©, receptacula sibi f ecerant. Discipuli vero octoginta erant qui ad exemplum beati ma^stri instituebantur. (Sulp. Sever. VUa B, Martini, no 10.)

du Poitou, n s'y construisit sans retaitl une cabane en bois, pour mieux y voir représenté Ligugé, dont le nom, comme nous l'avons dit, signifie lieu de cabane de cabanes.

Sûr désormais de revivre à la vie monastique , saint Martin s'empressa d accourir auprès de ses enfants de la vallée du Clain. Qui pourrait même exquisser le tableau de ce premier retour de saint Martin au milieu de ses frères t Les Anges du monastère, qui avaient compati à la douleur profonde de ces solitaires, ne durent-ils pas répandre alors, dans leurs âmes', un de ces torrents de voluptés divines dont le ciel abonde, et dont ils sont parfois chargés d'enivrer les fidèles chrétiens? Quels pleurs ! quelle joie t quels embrassements ! Quelles paroles de tendresse s'échappèrent du cœur de saint Martin et de celui de ses enfants I Quels doux reproches de la part de ceux-ci î Quels paternelles consolations apportées à leur chagrin de la part de celui-là ! Quelle joie pour Martin de revoir cette cellule dont il venait de reconstruire à Tours la fidèle image 1 Si elle n'était pas jonchée de fleurs, elle était certainement inondée des larmes de ses enfants.Mais pourquoi essayer de dévoiler ce mystère d'amour dont Dieu seul et ses Anges ont connu les secrets?

Dans ses entretiens intimes, saint Martin fit connaître à ses frères son projet de fonder un autre Ligugé près de sa ville épiscopale ; et il désigna luimême , on doit le croire, ceux qu'il destinait à servir de fondement au nouveau monastère. Celui-ci, à cause de l'importance majeure qu'il ne tarda pas à prendre, reçut le nom de pim grand monastère^ plus grand monstier (majus monasteeium) , d'oii, par cor-

ruption, Marmoutier. On y compta bientôt jusqu'à quatre-vingts moines, avides d'écouter et de suivre les leçons d'un si grand maître. La règle était la même qu'à Ligugé : personne n'avait rien en propre ; l'occupation des jeunes religieux consistait dans la lecture et la transcription des manuscrits ; celle des anciens, dans la méditation des vérités divines. Les solitaires ne sortaient de leurs cellules, creusées dans le roc ou construites en bois, comme celles de Ligugé, que pour se rendre aux exercices communs dans l'oratoire. Le jeûne était continuel, et personne ne buvait de vin si ses infirmités ne l'y contraignaient. Le vêtement de la plupart des moines était un tissu de poils de chameaux, bien qu'un grand nombre fussent d'une naissance illustre et eussent été élevés délicatement, au milieu des splendeurs de la civilisation romaine.

Telle fut l'origine de la célèbre abbaye de Marmoutier, dont la glorieuse destinée rejaillit sur le petit monastère de Ligugé, comme la gloire de l'enfant devenu illustre rejaillit sur la mère qui Ta mis au mondé. Rapprochement merveilleux entre les deux grands Patriarches de la vie monastique en Occident t Saint Benoît, à Subiaco, comme saint Nfartin à Ligugé, réunit autour de lui ses premiers disciples, et établit les premiers fondements de son Ordre; mais ce fut au Mont-Cassin, comme saint Martin à Marmoutier, qu'il imprima le cachet de la grandeur à son œuvre.

Notre but ne nous permet pas de suivre notre admirable thaumaturge dans sa carrière épiscopale, ni de raconter les conversions éclatantes, les prodiges sans nombre opérés par son ministère pendant les vingt-six ans au moins de son pontificat. Nous avons

surtout à regretter que ses biographes. aient gardé le silence sur les visites qu'il fit, sans aucun (]^ute, plus d'une fois à ses disciples de Ligugé. Répétons seulement avec TÉglise qu'il fut le modèle des pasteurs, la perle des évéques ; et transportons-nous près de son lit de mort.

11 est étendu sur un cilice recouvert d'un peu de cendres, au milieu de la petite église de Candes, sur les frontières des trois diocèses de Tours , d'Angers et de Poitiers. Vingt-six ans se sont écoulés depuis qu'il a été arraché à sa chère solitude de Ligugé. Malgré sa vieillesse et ses infirmités, il est venu si loin de sa ville épiscopale, poussé par l'excès de sa charité, dans le but de rétablir la paix troublée parmi les clercs de cette Église. Pendant plusieurs jours il a oublié sa faiblesse pour ne songer qu'aux intérêts de Dieu, et un jour, au moment oii il allait sortir du sanctuaire, il est tombé comme un généreux combattant après la victoire. Les nombreux disciples dont il s'était fait accompagner l'entourent, et, mêlant leurs prières à leurs sanglots : c Pour-

< quoi, Père, s'écrient-ils, pourquoi nous abandon- ( nez- vous ? Entre les mains de qui nous laissez- « vous orphelins et désolés? Voici que des loups « dévorants vont envahir votre troupeau; qui nous « protégera contre leur fureur? Nous savons que

< vous soupirez après le Christ Jésus; mais, ô « Père, votre couronne est assurée, le retard* n'en

< diminuera point le mérite, ni la grandeur. Ayez « donc pitié de nous ; et ne nous abandonnez pas t » Et le saintvieillard fut ému jusqu'aux larmes de tant d'amour filial,et se tournant avec simplicité vers Dieu:

< Seigneur, s'écria-t-il,si je suis encore nécessaire à

€ votre peuple, je ne refuse point le travail ; que votre « volonté soit faite. » Et il demeura ainsi pendant plusieurs jours entre la vie et la mort, livré à une fièvre ardente, mais le cœur et les yeux incessamment fixés au ciel. Son corps meurtri par la pénitence ne quittait pas son lit de cendre. Comme ses disciples le suppliaient de leur permettre d'étendre au moins, sous ses membres glacés par le froid de Thiver, une simple natte de jonc :

• NonI non! répondit-il, la cendre et le cilice, « voilà ce qui convient à un véritable chrétien f Si « je vous donnais un autre exemple, j'en serais res- « ponsable devant Dieu. »

Une autre fois les prêtres qui l'environnaient, voyant qu'il tenait continuellement les mains et les yeux levés vers le ciel, voulurent le changer de position pour le soulager : « Laissez-moi, leur dit-il, « laissez-moi regarder ce beau ciel, où mon âme va « s'envoler vers le Seigneur. »

Au même instant l'esprit infernal osa se présenter devant lui. « Que viens-tu faire ici, bête cruelle? lui € cria le saint moribond. Tu ne trouveras rien qui « t'appartienne. C'est le sein d'Abraham qui recevra « mon âme » Et ce disant, il rendit son esprit à son Créateur. ^

Cependant les échos de la douleur publique, et peut-être aussi les Anges des disciples du saint pontife répandirent rapidement la nouvelle de sa maladie et de sa mort. Une foulé immense du Poitou et de la Touraine accourut à Candes pour contempler le spectacle de son bienheureux trépas et aussi pour s'assurer la possession de son précieux corps. Ce corps, que tant de jeûnes et de macérations avaient

rendu difforme, fut pour ainsi dire transfiguré par la mort. Son visage devint resplendissant comme celui d'un Ange, ses membres blancs comme la neige.

Ce spectacle ne fit (jue confirmer les Poitevins, et les moines de Ligugé en particulier, dans la pensée de faire tous leurs efforts pour s'emparer de ces glorieuses dépouilles. Ils osèrent manifester hautement leurs prétentions. Ils disaient aux Tourangeaux : c II « est à nous comme moine ; il a été notre abbé ; nous

< le revendiquons comme un dépôt qui nous a été « confié par Dieu lui-même. Qu'il vous suffise d'avoir « joui de sa conversation , d'avoir été son convive, « d'avoir été fortifié par ses bénédictions, et glorifiés « par sa vertu miraculeuse durant les longues au-

< nées de son épiscopat. Certes, ces privilèges sont ( assez nombreux pour que vous vous en contentiez.

< Pour nous, nous ne demandons que la liberté « d'emporter son cadàVre inanimé, w

Mais les Tourangeaux répondaient :

« Vous nous dites que les œuvres de sa puissance miraculeuse doivent nous sufiire; mais sachez-le bien, sous ce rapport il a plus fait parmi vous que parmi nous. Car, entre autres, il vous a ressuscité deux morts et à nous un seul; et comme il le disait souvent lui-même, sa puissance surnaturelle a été plus grande avant qu'après qu'il fut évêque.

< n faut donc qu'il supplée, du moins dans la mort, à ce qu'il n'a pas accompli pendant la vie. C'est un dépôt qui vous a été enlevé, et qui nous a été transmis par Dieu lui-même. Aussi bien, si Ton cx)hsidère l'antique tradition des Églises, c'est dans la ville où il a reçu l'ordre épiscopal que, d'après

~ sa—

« la loi canonique, il doit avoir son sépulcre. D'ail- « leurs, si c'est en vertu du privilège que possède « votre monastère , que vous le réclamez , sachez « qu'il en a établi un à Milan, avant le vôtre. »

La nuit survint avant la fin de la discussion , qui avait lieu dans l'église où le bienheureux était mort. Les deux partis se séparèrent en deux camps, le saint corps étant déposé au milieu d'eux ; et Ton ferma les portes de la basilique. Les Poitevins, sûrs de l'emporter le lendemain , par la force du nombre, se livrèrent sans soucis au repos. À minuit, ils étaient tous plongés dans un sommeil profond.

Les Tourangeaux, qui veillaient, ne perdent pas un instant. Ils font passer le cercueil par une fenêtre de la basilique S tandis que leurs compatriotes du dehors le reçoivent dans leurs bras, le placent sur un bateau, à l'embouchure de la Vienne ; et, se lançant, à force de rames, dans le large lit de la Loire, ils se dirigent vers la ville de Tours en chantant avec enthousiasme des hymnes d'actions de grâce. Les Poitevins, éveillés par l'écho de ces voix joyeuses,

1. Saint Orég. Tur. Hist, Franc, lib, /, oap. 43. Le même, saint Grégoire de Tours, raconte que de soi^ temps un malade, k Oandes, contra parietcm se erexit m quofenegtra refti/netur^ qvép fuit qv4mdam heati oorporii porta ( De'mira^mlii saint Martini^ lib. Ilf c, 45 ; lib, III, e, 22.) Aujourd'hui encore on peut voir à gauche du sanctuaire, 'dans le mur qui sépare Tabside de la chapelle de saint Martin, une fenêtre avec grillage en bois, qui rappelle cet antique monument. Au-dessous de la grille une statue de saint Martin, en marbre blanc, est couchée sur un lit de repos. Cette basilique de Candes est une des plus belles églises de l'époque de transition dans nos contrées. Malheureusement ses murs ne sont plus réchauffés par la prière et la foi des fidèles.

s'aperçoivent avec confusion que leui* trésor a. disparu, et ils retournent dans leur pays la douleur et le regret dans Tâme.

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