‹ Saint Martin et son monastère de LigugéChapitre 37 sur 153 · CHAPITRE XIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIL

LES ÉTUDES ET LA VIE MONASTIQUE A UGUGÉ, SOUS l'abbé URSINUS. — LE MOINE DÉFENSOR.

Ce que nous venons de dire de Vouvrage composé par Ursînus. abbé de Ligugé.nous conduit naturellement à considérer notre monastère au point de vue des études littéraires.

De Faveu de tous les hommes compétents, les cloîtres, depuis leur origine, ont été des foyers de scicice, de recueillement et de prière. Les plus grands docteurs -de l'Orient comme de TOccident ne sont sont par\'enus au degré de gloire qui les a rendus à jamais illustres, que parce qu'ils avaient cultivé dans la solitude ces trois vertus de la vie monastique. Saint Grégoire de Nazianze et saint Basile , retirés ensemble sur les bords de l'Iris, dans les solitudes du Pont, ensemble plantaient des arbres, arrosaient des fleurs, puis se délassaient de ces travaux par lé chant des psaumes, la lecture des saints Livres, des écrits des Pères de l'Église, la transcription des manuscrits, et, la nuit, se livraient aux gémissements de la componction du cœur et aux délices de là contemplation.

Nous avons vu que saint Martin n'avait pas fondé sur une autre base la vie monastique, à Ligugé et à Marmoutiers. La tradition des Pères, à ce sujet , se conservait, dans tous les centres de la vie cénobi-

tique, comme une garantie contre le dépérissement de la discipline et de la ferveur. Les écoles monastiques étaient des pépinières fécondes , où les Églises venaient, à Fenvi, chercher des pasteurs remplis de l'esprit et de la science de Dieu, au point que les moines de Lérins, dès le v® siècle, obtinrent du Saint-Siège le privilège de n'être pas contraints de subir, magré eux, la charge sacerdotale ou épiscopale. Sulpice- Sévère , le disciple et le biographe de saint Martin, nous apprend qu'un grand nombre d'évêques étaient sortis de l'école de ce saint patriarche de la vie monastique. La vie de saint Savin nous permet d'apercevoir, à travers les obscurités de l'histoire, les traces non équivoques de la conservation des habitudes studieuses à Ligugé. Le moyen de croire que le fils si studieux du comte Eutilius eût choisi, pour se retirer du monde, un monastère où l'oisiveté eût régné en souveraine , où la ferveur eût dégénéré en nonchalance ?

Mais le commencement du v* siècle fut une époque lamentable pour toute la Gaule. Les Barbares se ruèrent sur nos riches contrées et les couvrirent de ruines et de désolation. Au milieu de ces dévastations de tout genre, que devint le monastère de Ligugé ?

Et lorsque Clovis, avec ses Francs , vint sous les murs de Poitiers , combattre et renverser la puissance des Visigoths ariens, quel sort fut réservé à notre vallée du Clain, au milieu de ces luttes gigantesques et de ces victoires meurtrières ? Les monuments se taisent sur cette question.

Une induction historique nous, permet toutefois d'affirmer que le grand nom de saint Mai tin ne cessa

d'être un palladium contre les violences des barbares et des hérétiques, aussi bien que contre les envahissements du relâchement dans la discipline. Saint Grégoire de Tours nous parle avec respect de Tabbé de Ligugé et des moines ses frères, et saint Martin continuait à y faire éclater sa puissance miraculeuse. Il est vrai que saint Fiibert venant , à quelques pas de Ligugé, à Saint-Benoit de Quinçay, établir les usages monastiques des enfants de saint Benoît, les a peut-être introduits également dans notre monastère de Saint-Martin ; mais ce changement d'usages ne suppose pas nécessairement un besoin de réforme. Ce n'était qu'un perfectionnement.

Enfin nous venons de voir l'abbé Ursinus choisi par le saint et savant évéque Ansoald et par l'abbé de Saint-Mai xent, son ami, comme étant l'homme le plus capable de raconter à la postérité les vertus de lillustre saint Léger martyr. Cette double amitié et celle du bienheureux martyr lui-même prouvent en faveur de la piété de celui qui en était Tobjet. Son livre, écrit à dessein dans un style simple et à la portée du vulgaire, nous est d'ailleurs une preuve (^ue les lettres , à Ligugé, étaient cultivées avec autant de succès que dans les autres écoles monastiques les plus célèbres à cette époque.

Mais un monument, échappé aux ravages des révotions ', vient surtout confirmer cette appréciation et

1. Dès le commenœment du ix^ siècle, cet onvrage de notre moine de Ligugé se trouvait placé avec honneur parmi les manuscrits de la bibliothèque de Tabbaycde Saint-Riquier en PoQthieu. D. Mabillon, en ayant découvert un exemplaire dans celle du Mont-Câssin, en a fait imprimer la préface dans l^p-

nous initier au genre d'études qui dominait alors dans notre cloître de Saint-Martin. Ce monument est un petit livre composé par un moine de Ligugé, nommé Défensor, et qui se dit lui-même disciple d'Ursinus, son abbé. Cet ouvrage respire un parfum de grâces, de douce méditation et de cet ascétisme religieux qui épanouit l'âme dans le recueillement et la piété.. Le style en est .pur et facile, et la science s'y dérobe sous les traits empruntés de toutes les grandes figures des Pères des Églises grecque et latine. L'humble moine intitule son livi*e : scinth.-

LARUM LIBER. Le LIVRE DES ÉTINCELLES. C'cst bien 60

effet comme une étincelle du feu sacré qui enflammait les cœurs de ces moines si méprisés, [mais qui ne renfermaient pas moins alors dans leurs grandes âmes les seuls vrais principes régénérateurs de la société aux abois. Quatre-vingts chapitres partagent les pensées diverses , qui forment ce recueil aussi édifiant qu'instructif: elles sont tirées de divers passages de l'Écriture sainte, du pape saint Clément I«^ d'Origène, de saint Cyprien, de saint Basile, de saint Augustin, d'Eusèbe, qui semble être celui d'Emèse, d'un certain Joseppe ou Joseph, de saint Césaire d'Arles, de saint Grégoire le Grand , de saint Isidore de Se vil le, et des Vies des Pères.

Avant de recueillir quelques-unes des fleurs de ce

pendice du second tome de ses Annales hénédiotines. H le croyait inédit ; mais il avait déjà été publié plusieurs fois, à Bâle, à Anvers, en 1650, à Venise en 1552, à, Cologne en 1566, et même à Bome en 1.560, parmi les œuvres du vénérable Bède : tant on avait estimé la doctrine et la piété qu'on respire dans chaque sentence. H a été réimprimé dans la Patrologie latine de M. Migne, tome LXXX, p. 59S.

bouquet spirituel, dans lequel le pieux moine de Ligugé a réuni toutes les aspirations que peuvent produire les vertus chrétiennes et monastiques, ecoutons-le nous initier à la pensée qui a dirigé son travail,

« Lecteur, qui que tu sois, dit-il, en lisant ce petit livre, je t en prie, lis de cœur et goûte avec reconnaissance les paroles d'un miel céleste qu'il contient. Bonne volonté et un peu de travail : voilà tout ce qui est de moi et rien de plus. Dans cette composition que j'appelle une Étincelle, tout est extrait des paroles du Seigneur et de ses saints. Rien n'est sorti de mon esprit; mais tout est l'œuvre de la grâce de Dieu et de mon Père Abbé Crsinus.

« Voué à l'obéissance et à l'étude, j'ai trouvé dans chacune des pages que je méditais, une sentence qui m a ravi, et je l'ai aussitôt recueillie avec empressement, comme une perle précieuse ou un riche diamant. Ce sont des gouttes d'eau multipliées qui forment les fontaines; j'ai de même essayé de former ce livre en réunissant de petits extraits de nombreux volumes. De même encore que les étincelles s'échappent du foyer ardent ; de même dans ce livre scintillent de splendides sentences de l'Écriture. C'est au monastère de Saint-Martin de Ligugé, où j'ai reçu la tonsure monastique, que je donne ce fruit de mon labeur. Qu'il soit feuilleté à perpétuité dans ce "eu béni, où, depuis mon adolescence, mes Pères et mes maîtres ont doté mon intelligence de leur savoir. Je l'ai écrit de ma propre main, avec l'aide de mon Sauveur Jésus, et je lui donnerai de Taccroissement sous le regard du Christ, s'il me fait la grâce d'obéir aux ordres de mes supérieurs, et de multiplier les

œuvres du service que je leur dois.... En inscrivant mon nom, qui est Defensor^ je n'ai point en vue d'acquérir une vaine gloire , mais uniquement de porter ceux qui me liront à ce souvenir de moi devant

Dieu Enfin je conjure les lecteurs de ce petit

livre et ceux qui l'entendront lire de faire pour moi cette dernière prière : que tant que je vivrai, je sois rempli de la sagesse divine, et qu'au sortir de cette chair mortelle je mérite la vie éternelle et bienheureuse. Amen. »

Ainsi parle dans son prologue le modeste enfant de saint Martin et de saint Benoît. On y sent tout son cœur, on y voit toute son âme limpide et pure. Élevé, comme il le dit, dès son enfance, dans le monastère, à l'ombre de la science et de la vertu des moines , et surtout de l'abbé Ursinus , il n'avait connu que le charme de la charité.

Aussi son livre débute-t-il par cette vertu fondamentale, qui faisait l'objet de sa prédilection. D'abord c'est Jésus-Christ lui-même qui prend la parole par cette sentence sublime : « Personne ne peut avoir « une charité supérieure à celle qui fait donner sa « vie pour ses amis. » Puis c'est le grand Apôtre saint Paul qui s'écrie : « La charité est patiente, elle c est bénigne. » Puis, après saint Jean et Salomon, saint Augustin apparaît et nous communique quelques-unes des belles pensées qui ont jailli de son cœur enflammé : « Tout ce que nous faisons sansla charité est inutile. » — « Notre étude est vaine et sans valeur, si nous ne possédons pas la charité, qui est Dieu même. > Ici on voit le bénédictin livré à l'étude», mais s'élevant jusqu'à celui qui seul peut récompenser ses travaux. < L'homme est parfait, alors qu'il est

plein de la charité», dit le même saint. — c Etends les bras de ta charité dans le monde entier, si tu veui montrer que tu aimes le Christ : car les membres du Christ sont répandus dans tout Tunivers. »

Après saint Augustin, écoutons saint Grégoireie Grand :

c Celui-là a la charité, dit-il, qui aime son ami en Dieu et son ennemi à cause de Dieu. » Et encore: I La charité s'élève à une hauteur vraiment sublime lorsqu'elle s'incline miséricordieusement jusqu'au degré le plus infime du prochain. > — « La vertu d'une prière véritable consiste dans l'élévation de la charité. » — Et saint Jérôme : c La distance ne sépare jamais ceux que l'amour unit. >

Après saint Isidore, saint Cyprien, saint Basile, et saint Césaire d'Arles, saint Ephrem prononce le dernier cette belle sentence : t La charité, c'est une colonne et un firmament dans une âme sainte. » Notre pieuxécrivaiiirecueilleensuiteles texteslesplus édifiants sur la patience^ puis sur l'amour de Dieu et duprochain. Savourons, sur cette dernière vertu, cette belle fleur de saint Basile le Grand: « Une âme est d'autant plus large dans l'amour du prochain, qu'elle est plus élevée dans la connaissance de Dieu. » ' Le modeste cénobite de Ligugé ne pouvait oublier dans ses méditations la vertu d'humilité. Aussi les textes de l'Écriture sainte et des Pères ahondent-ils sur ce sujet.

Après Origène , c'est Augustin qui parle. « Dieu s'est fait humble, s*écrie-t-il, que l'homme superbe rougisse. >

Et saint Grégoire : « Plus l'humilité s'iucliue profondément, plus elle s'élève hautement ».

Et saint Isidore *de Séviile : « Les vertus que l'on réunit sans humilité ne sont qu'une poussière ramassée sur le chemin. » — Et encore : « L'humilité ne connaît point de chute. »

Et cette parole des Pères du désert : < Tout travail que n'accompagne pas l'humilité n'est que vanité. »

Le chapitre suivant revient encore sur la charité , sous le titre : indulgence envers le prochain. Dans le chapitre vi» qui traite de la componction du cœur^ nous ne cueillerons que cette sentence de saint Isidore : « La componction du cœur, c'est l'humilité de l'esprit qui se répand avec des larmes au souvenir du péché et sous la crainte du jugement. »

Sur la prière^ notre solitaire a noté une pensée remarquable de saint Jérôme : « De même qu'il ne convient pas à un soldat d^aller sans armes au combat, de même il est dangereux à un chrétien de s'aventurer n'importe où, sans la prière. »

Le chapitre vni« est consacré à la confession de ses péchés. Plusieurs passages des Pères prouvent manifestement la nécessité de la confession sacramentelle, comme celui-ci, de saint Ambroise : « On ne peut appliquer un remède à celui dont la plaie est cachée. » Après la confession, Défensor traite de. la pénitence ou satisfaction de ses fautes , puis de Ycrifstinence, de la crainte de Dieu\ de la virginité , des vertus et des vices en général et en particulier '. Dans le chapitre xxxix^ qui a pour titre : Des moines, nous remarquerons cette pensée de saint Jérôme, que

1. Je suis persuadé que les copistes ont interverti Tordre des chapitres qui sont un peu en désordre dans letf manuscrits et les imp limés.

notre pieux céiiobile semble avoir pris lui-même pour modèle : « Le moine qui désiré Jésus-Christ ne cherche rien autre chose ; mais sa cellule est pour lui un paradis terrestre, dans lequel il cueille les fruits divers des saintes Écritures , savourant ceux-ci avec délices , goûtant ceux-là avec amour. »

Sur l aumône^ écoutons le grand ami des pauvres, saint Grégoire : « Retenir avec parcimonie les biens terrestres, c est les perdre ; les distribuer avec largesse, c'est les sauvegarder. »

Le chapitre de la tribulation renferme non seulement les passages les plus remarquables de saint Paul , mais encore des pensées sublimes tirées des saints Pères. Quelle sentence plus frappante , par exemple, que celle-ci de saint Grégoire : « Par une juste dispensation de la divine Providence , là où les fautes ont été prolongées, une maladie prolongée est chargée de les purifier ?» Et cette autre de saint Isidore : « Dieu a deux manières de nous frapper : Tune par laquelle, dans un dessein de miséricorde , il nous frappe en notre corps pour nous corriger; l'autre par laquelle , dans son amour, il nous blesse au fond du cœur pour rendre plus ardent notre amour envers lui. d Du reste, rien n'est oublié dans cette compilation du moine de Ligugé , ni les obligations de la famille , ni les devoirs sociaux ,' ni les pauvres, ni les riches, ni les tentations, ni la vie, ni la mort.

Enfin le dernier chapitre a pour titre : de lectioM^ de la lecture. Parmi les belles sentences des Pères de l'Église, notons, avec notre Défensor, celle-ci qui est de saint Augustin : « Nourris ton âme de lectures

divines , et tu te prépareras une table chargée de mets spirituels. » Et cette autre de saint Jérôme : « Ayons soin d'apprendre sur la terre les sciences que nous garderons au Ciel. » Et encore cette parole de saint Isidore : « Quand nous prions , nous parlons avec Dieu; lorsque nous étudions, c'est Dieu qui nous parle. » Et ailleurs : « Dans vos lectures, n'aimez pas la phrase, mais la vérité. »

Le lecteur sérieux avouera que l'école monastique de Ligugé, dirigée par un maître nourri de si nobles pensées S devait former des âmes aussi grandes que généreuses. En face des aberrations des utopistes modernes qui veulent restreindre l'enseignement dans les limites d'une étude matérielle,on aime à se reporter à ces temps plus sages, où l'on comprenait la nécessité de fonder l'instruction élémentaire sur les vrais principes de la religion chrétienne, unique source de la vraie civilisation. Quant à Défensor, l'histoire se tait sur le reste de sa vie et sur sa mort

1. En tète da prologue des Étincelles publié par D. Mabillon se lit un titre oCi Défensor est qualifié de grammatieue : ce qui signifiait alors un homme chargé d'enseigner, Défensor était donc chargé de diriger Técole monastique de Ligugé , au vii« siècle.

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