‹ Saint Martin et son monastère de LigugéChapitre 51 sur 153 · Patroîog. ccxi · texte numérisé non relu

Patroîog. ccxi

pour lui une des grâces les plus précieuses de sa vie de recevoir les dernières instructions de cette femme que Dieu avait constituée l'oracle des Papes, des rois, des évêques et de la chrétienté entière. Ce fut même près d'elle, et peut-être par son inspiration , que notre savant et vénérable religieux s'engagea par un vœu à visiter en pèlerin les lieux oîi saint Martin avait vécu comme moine et comme pontife, et oïl reposait son corps vénéré. Du moins ce fut à Binghen qu'il se détermina à l'accomplir *.

De Binghen , Guibert revint à Cologne , et obtint diB l'archevêque des lettres de recommandation dans lesquelles non-seulement sa personne, mais encore son pèlerinage étaient l'objet des plus grands éloges. A Gembloux. où notre pieux religieux se hâta de se rendre, ces lettres furent lues en chapitre général; et grâce à l'autorité de celui de qui elles émanaient, l'abbé et ses moines n'osèrent y faire opposition.

Après vingt et quelques jours passés près de ses confrères , notre vénérable pèlerin , alors à peu près âgé de soixante ans, se mit en route et arriva à Tours. Mais laissons-le raconter lui-même à sou puissant protecteur * ses impressions en présence des lieux bénis après lesquels son cœur avait si longtemps soupiré.

- 1. Quod cum in BiNGUiA rediens Colani^B vos... invenissem.., quod volebaiïi obtinui et maturavi quod vovçram exsolvere. Epist. Chliderti abbatis ad Philijpj)um archiep.y apud D. Martène, Thesaur. Anecdot. I, 607 A.) Cette lettre est sans contredit, non-seulement la plus longue, mais encore la plus importante et la plus belle de toutes celles qui nous restent de notre pieux abbé de Gembloux. On ne sait pourquoi M. l'abbé Migne ne Ta pas reproduite dans sa PatrologU, 2. Dans la lettre ci-dessus citée.

« Au seigneur et Père Philippe , par la grâce de Dieu, archevêque de Cologne, frère Guibert, tout à lui par l'affection, et^qui, le jour où les préposés du peuple subiront un très-rigoureux jugement, désire recevoir du Dieu Sauveur la bénédiction et le rafraîchissement du salut éternel.

« Conformément à la promesse que j'ai faite à Votre Grandeur (superioris)^ je vous rendrai compte de la vie admirable des moines de Marmoutier et des chanoines de Châteauneuf (Saint-Martin de Tours), pour la plus grande gloire de l'Auteur de tout bien et de leur patron , le bienheureux pontife Martin....

« J'arrivai à Tours sous les meilleurs auspices. Jamais je n'avais ressenti une joie pareille à celle que j'éprouvai, lorsqu'à moi, pécheur, il me fut donné de voir cette maison , d'entrer dans ce Marmoutier, que ce grand saint a fondé de son vivant, et dans ce Châteauneuf, où son corps repose depuis sa mort. Il me sembla que , ce jour-là. une lumière nouvelle s'était levée pour moi, et l'huile de l'allégresse, nonseulement descendant dans mon intérieur , mais pénétrant jusqu'à la moelle de mes os, mon âme se trouva comme engraissée de gi»âces célestes. Mon cœur fut saisi d*un saint enthousiasme, et se liquéfia sous l'ardeur de ma reconnaissance envers mon Dieu, qui m'accordait une faveur aussi gratuite. Mes yeux se fondirent en larmes, tout ce qui est en moi se répandit en louanges, en bénédictions et en actions de grâces envers le Ciel.

« Après la lecture, dans le chapiti'e des frères, de vos lettres scellées de votre sceau et de celui de mon abbé, et dans lesquelles vous éleviez si haut la gloire de saint Martin, et vous suppliiez si gracieu-

sèment qu'on me reçût comme un autre vousmême, OQ m'accueillit avec l'hospitalité la plus cordiale... Je demeurai à Marmoutier pendant huit mois environ, non pas comme un étranger et un pèlerin, mais comme si j'eusse été le propriétaire et le fils de la maison. J'étais admis à tous les exercices réguliers des religieux , même au chapitre , faveur tout exceptionnelle. Et de l'examen attentif de leur conduite je n'ai retiré que des pensées de contusion, en la comparant à ma paresse, et du mépris pour tout ce que j'avais fait jusqu'alors. »

Et il continue, en des pages émues, à tracer le tableau le plus saisissant des vertus dont il a été le témoin à Marmoutier , des règles pleines de sagesse qui y étaient observées, des prodiges dont saint Martin récompensait la fidélité de ses enfants. Toutefois, pendant ses huit mois de séjour à Marmoutier, il eût manqué à une partie du but qu'il s'était proposé, s'il n'avait complété son pèlerinage par une visite à Ligugé, à ce lieu béni, que saint Martin avait tant aimé, où il avait vécu pendant de si longues années, où il avait été revêtu, plus que partout ailleurs;, de la vertu d'en haut. Aussi Guibert ne faillit pas à ce devoir, comme il nous l'apprend dans une lettre inédite adressée par lui au même archevêque de Cologne * : « Il est , dit-il dans cette lettre, un autre lieu de pèlerinage de Saint-Martin. Il est situé à deux milles environ, ou, selon le calcul de saint Grégoire de Tours, à quarante stades de la ville do

1. Nous deTons, comme nous l*avons déjà dit , communication de cette lettre, ou plutôt d*un extrait de cette lettre, & la bienveillance de notre ancien confrère, aujourd'hui cardinal Pitra.

Poitiers. Assis au milieu d'une vallée extrêmement agréable, entre deux chaînes de collines chargées du nectar de la vigne, il offre tous les avantages possibles aux moines et à ceux qui aiment la vie solitaire.

« Aussi saint Martin le choisit-il pour y bâtir son second monastère (le premier fut à Milan), après le retour de son très-saint maître Hilaire. Donc, ayant été conduit par les exigences mêmes de mon pèlerinage dans cette solitude , je fus reçu par les frères avec la plus gracieuse amabilité; et aussitôt qu'ils eurent appris le motif de mon voyage, je fus traité avec la plus cordiale hospitalité. Guidé par eux, je vis les lieux dans lesquels, et le catéchumène défunt fut ressuscité, et où ceux que tourmentaient toutes sortes de maladies furent guéris. Je vis les collines et les grottes d'où furent expulsés les serpents et les démons ennemis des voyageurs , par le commandement et les mérites du bienheureux. Il n'y a pas un coin de cette terre sanctifiée qui n'ait été marqué par quelques miracles du grand thaumaturge.

« On me montra aussi la petite cloche au son de laquelle, pendant le séjour de saint Martin à Ligugé. les frères se réunissaient pour célébrer les louanges de Dieu ; et l'on peut dire que son exiguïté (car elle pourrait être portée par deux enfants) proteste contre l'exagération de notre temps, où, dans quelques églises, on élève, non des cloches, mais d'énormes masses qui sont plus propres, par leur mugissement terrifiant, à effrayer, qu'à appeler les fidèles à la prière. Cette campanile donc , qui témoigne si hautement de la pauvreté du bienheureux Martin, n*est pas dépourvue de la vertu du saint pontife-

Ceux qui sont touimentés du mal de tête ou de dents, montent dans la tour où elle est suspendue, et plaçant leur tête à l'intérieur, ou frottant la partie endolorie sur le bord extérieur, la puissance de la foi s' ajoutant à celle de leur prière, ils s'en retournent souvent guéris. Et partout où le son de* cette cloche peut se faire entendre, non pas seulement le plus souvent , mais toujours les tempêtes et les ravages occasionnés parla foudre sont éciartés. Le grand nombre des miracles qui m'ont été racontés et qui s'opèrent en ce lieu est si grand, que je suis dans l'impuissance de les rapporter, ma mémoire et mon talent de narrateur faisant défaut à ma bonne volonté. »

Puis il ajoute qu'il racontera pourtant un fait qui lui paraît plus remarquable et appuyé sur le double témoignage des moines de Ligugé et des chanoines de Saint-Hilaire de Poitiers. C'est le miracle du sacramentaire apporté de Ligugé à Poitiers par un Ange, et que nous avons raconté en son lieu *.

Ce témoignage d'un auteur grave et autorisé est doublement précieux pour l'histoire de notre monastère. Il prouve, d'une manière aussi inattendue qu'irréfragable , de quelle vénération notre sanctuaire de Saint-Martin était l'objet au xu" siècle, et combien était vivante la foi des peuples envers ce lieu sanctifié, puisque cette foi était récompensée par des prodiges sans nombre. Et cette considération vient encore corroborer les probabilités sur lesquelles nous avons établi la visite du saint pape Urbain il k Saint-Martin de Ligugé.

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