LE PAPE CLÉMENT V A LIGUGE
Sile vénérable évêquede Poitiers conservait encore quelque espoir dans l'intervention du Saint-Siège, cette espérance ne devait pas tarder à s'évanouir. Tandis que Bertrand de Got se promenait à travers le diocèse de Poitiers avec une persistance assez singulière, les cardinaux, réunis en conclave depuis plus de dix mois, se décidaient enlin, par les intrigues de Philippe le Bel *, à élire ce même Bertrand de Got pour Souverain Pontife, le 5 juin, veille de la Pentecôte de l'année 130S. La nouvelle de cette élection , qui devait avoir de si funestes conséquences pour l'avenir et la paix de TÉglise, fut aussitôt transmise au roi de France. Celui-ci, à son tour, s'empressa de la communiquer à l'élu par des lettres flatteuses qui lui parvinrent le samedi
1. Bnœre que les intrigues simoniaques rapportées par Villani soient aujourd'hui considérées comme fabuleuses, néanmoins plusieurs auteurs contemporains affirment que c'est par l'influence de Philippe le Bel que l'archevêque de Bordeaux fut élu pape (cf Clément V et Philippe le Bel, par M. Rabanis, déjà cité). — ReviLe des questions historiq^ies, octobre 1871 (art. de M. Bon tarie). — Dissertation sur V entrevue de Philippe le Bel et de Bertrand de Got, par M. l'abbé Lacurie. - Beoueil des Hist. des Gaules, t. XXI et XXII. — Baluze : Vita Papa/rv/m Avinionensium.
19 ;«m, dans la petite ville de Lusignan *, à quelques lieues de Ligugé. « Le dit Souverain Pontife, « dit le journal de sa visite déjà cité, seroit allé au « prieuré de Lusignan, y auroit presché la parole de « Dieu , confirmé etfaitdeuement sa visite, et s'estrc « retiré en la maison de certain bourgeois de ville.
< où il auroit couché avecq son train au despens « du prieur et chappitre de vila (la vil le j ; et ledit « jour seroient arrivez plusieurs courriers et lettres « de ce quil estait eslu en Souverain Pontife ; et « auroit demeuré audit lieu les jours de dimanche et
< lundy (^0 et 21 juin) à ses despens. »
Ce n'est pas le lieu de raconter comment il quitta le diocèse de Poitiers à la fin de juin, se fit introniser le lendemain de la Sainte-Madelaine, dans la cathédrale de Bordeaux, et couronner à Lyon le 14 novembre suivant, 1305. Ce que nous devons dire, c'est que, par suite d'un rendez-vous combiné entre lui et Philippe le Bel, il revint à Poitiers au commencement d* avril de Vannée 1307 *. Le roi de France ne tarda pas à Ty rejoindre (21 avril). Et alors
1. Immédiatement avant Lusignan, l'archevêque avait visité Fontaine-le-Comte, comme le constate le procès-verbal en ces tennes : « Le n*» 234 porte, le d. seigneur seroit allé en l'abbaye « de Fontenay-le-Comte [FontainC'le-Co'mte) près Poitiers, « icelle deuement visitée, couché en icelle avecq son train, et « le jour suivant (16 ]um)fecisite minutionem (une saignée) ; et « le mercredy et le jeudy suyvant {10-17 juin Fêtc-Dieti), avoir « séjourné aud. lieu pour se recréer à ses propres coûts et des- « pens, et levendredy (18 juin) y avoir aussy séjourné aux des- « pens de l'archiprebstre de Sanzay qu'il avoit fait visiter. »
2. Archives nationales. Layette S , Bulles J. 703. Lettres du ^février et du 20 mars 1307 à Philippe le Bel. Bat, Apud Besiocum amio secundo,
commencèrent ces fameuses conférences (du 21 avril au 31 mai 1307,et du 27 mai au 20 juillet 1308),dans lesquelles furent traités les plus graves intérêts de l'Église et de TÉtat. Officiellement il ne s'agissait que d'organiser une nouvelle croisade, et d'asseoir, dans ce but, les bases d'une paix durable entre la France et l'Angleterre ; mais une lettre datée du prieuré de Ligugé, le 24 août de cette même année 1307 •, nous apprend que la fameuse question de l'avenir des Templiers y fut aussi longuement agitée. On sait que les Religieux de cet Ordre étaient accusés par le roi de France, non-seulement d'hérésie, mais encore de crimes honteux et abominables.
Déjà fatigué avant l'entrevue , Clément V en sortit épuisé, malade. Vers le 15 du mois d'août.il se retira dansnotremonastèredeLigugé.poury prendre un peu de repos et y respirer l'air pur de la vallée du Clain, sous la protection de saint Martin. Comme nous le constations tout à l'heure, il y était encore le 24 août ; et ainsi, cette fois du moins, le naïf auteur des Annales d'Aquitaine^ Jean Bouchet, se trouve d'accord avec les documents contemporains. Car^ « dit-il, aucunes fois (pendant son séjour à Poitiers, « Clément V) pour sa récréation se tenoit au prieuré
1. Baluze, Vitœ Papar. Avenwn. IT, 72-73. M. Boutaric, qui s'est si utilement servi de cette lettre dans son remarquable travail sur Clément V et Philipi)e le Bel publié dans la R^irve des questions historiques (nooctob. 1871, p. 324), n'a pas indiqué le lieu où elle avait été écrite Mais elle se trouve tout entière dans Baluze ^loc. eit.K L'original en est encore conservé aux Archives nationales {Layette 5, Mélaiiges^ Bulles J. 416 n" 1), où nous l'avons copiée avant de savoir qu'elle avait été éditée par l'historien des Papes d'Avignon.
< de Ligugé^ qui estait un très-beau lieu, à deux « petites lieues du dit Poitiers^ première cellule de « mint Martin. »
Cependant les intérêts de la politique et de la religion ne permirent guère au Pontife de jouir d'un repos complet. Le vieil Edouard r»*, roi d'Angleterre, deux jours avant sa mort (5 juillet 1307) , lui avait envoyé deux hommes de confiance : Gui , évêque de Worchester , et le chevalier Thomas de Kerleye. Ces deux ambassadeurs avaient pour mission d'excuser leur souverain s'il retenait près de lui son iils aîné, le prince Edouard, et en même temps de se plaindre de l'infidélité du roi de France à observer les conditions de la paix jurée, notamment à restituer le château de Mauléon, en Guienne : ce qui retardait la solennité du mariage entre le jeune prince et la princesse Isabelle, fille de Philippe le Bel.
Ces deux envoyés apprirent bientôt la mort d'Edouard \^^\ mais ils n'en continuèrent pas moins leur roule, et vinrent jusques à Ligugé, exposer au Souverain Pontife le sujet de leur mandat. Le Pape les accueillit avec bonté, et leur promit d'appuyer de tout son pouvoir leurs justes réclamations.
En eff'et, dans la lettre déjà citée, document d'autant plus précieux pour nous qu'il est le seul monument contemporain attestant fe séjour de Clément V en notre monastère , ce Pontife exposait avec force la justice des réclamations du roi d'Angleterre. Puis, changeant tout à coup de sujet, il ne craignait pas de prier le roi de France de ne pas le surcharger d'affaires temporelles jusqu'au l^r septembre. « Comme vous nous l'avez écrit avant-hier, disait-
« iP, votre intention est de nous envoyer vers la € fête de l'Assomption quelques agents chargés de € traiter avec nous de ce que Geoffroy du Plessis. € notre notaire, et 6. de Planon (de Plasiano)^ votre « chevalier, ont rapporté à Votre Altesse. Nous vou- « Ions que Votre Sérénité sache que, d'après Tavi » « de nos médecins, nous nous disposons à prendre a quelques potions préparatoires, puis une purga- « tion vers le commencement de septembre : ce qui. « au jugement desdits médecins, nous sera, Dieu a aidant, fort utile.
tt Aussi ne faut-il pas vous presser de nous adres- « ser vos envoyés ; mais vous pourrez le faire vers a le milieu du mois d'octobre prochain. Alors . « toute autre affaire cessante , nous pourrons nous « livrer tout entier à l'expédition de vos affaires 2. >