DESTRUCTION DU MONASTÈRE DE SAINT-MARTIN DE LIGUGÉ HAR LES ANGLAIS
Parmi les affaires traitées à Poitiers, dans les fameuses conférences de Clément V et de Philippe le Bel, dont nous avons parlé, celle du mariage delà lille du roi de France Isabelle, avec le jeune Edouard, fils d'Edouard II, roi d'Angleterre, ne fut pas la moins importante , ni surtout la moins funeste. Cette alliance en effet, comme chacun sait,permit au jeune Edouard III de réclamer le trône de France après la mort de Charles le Bel , et, au nom de ses prétendus droits, de commencer contre nous cette guerre de Cent Ans, si désastreuse pour notre malheureuse patrie, et plus encore pour l'Église et la vie monastique. Sans l'intervention directe de Dieu qui nous envoya Jeanne d'Arc, la France, peut-être pour toujours, subissait le joug de l'étranger; mais sans une intervention plus surnaturelle encore, il eût été impossible à rÉglise et aux Ordres religieux de réparer les ruines effroyables accumulées par cette lutte gigantesque entre deux nations rivales.
Les hostilités, commencées dans les provinces du nord (1335) , ne tardèrent pas à gagner de proche en proche notre Poitou. Le 14 juin 1345, le roi d'Angleterre lance un manifeste , dans lequel il appelle à son secours tous ses prétendus sujets de
Fi'ance ; et à la lin de juillet, le comte de Derby, l'un des plus habiles capitaines de ce temps-là, descend en Guienne, s*empare de Bergerac et de plusieurs villes du Midi ; puis. Tannée suivante, il s'avance audacieusementparSaint-Jean-d'Angély jusqu'à JiUsignan , dont il s'empare le même jour. Sans perdre un instant, il laisse une garnison de iOO hommes d'armes dans ce dernier château , qu'il appelle luimôme « un des plus nobles chastels et de pluis forts « qe soient garres en Fraunce ou en Gascoigne », et dès le jour môme, il cerne la ville de Poitiers, qui tombe par surprise en son pouvoir (4 octobre 1346). Pour se faire quelque idée des ravages causés par cette irruption soudaine de Tenuemi, il faut lire une délibération du Chapitre de la cathédrale de Poitiers, cinq ans après l'événement : t Sachez, y est-il dit,
• que nous, après la désolation longue et perraa- « nente de notre église, nous nous sommes assem- « blés le jeudi dans la salle capitulaire. Là nous « coutemplâmes la ruine complète de notre église. « causée, soit par la guerre qui désole notre mal-
• heureuse patrie depuis de trop longues années, et « dans laquelle notre église a été spoliée de tous « ses oriiements, de ses vases sacrés, de ses chapes, « des calices, des croix et de tout ce qu'elle possé- « dait en or et en argent ; soit par le fléau plus « effroyable encore de la peste (jui a succédé aux.
< dévastations de la guerre, et qui sévit avec une
< fureur si générale, etc. * » Le vainqueur lui-même avoue dan3 une lettre « que tom ceaux de la ville « furent pris ou mortz » .
l. Dom Font, ii, 103 (17 uovembrc lîiôl .
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Mais ce ne l'ut pas seulement la ville de Poitiers q.ui fut victime de cette audacieuse entreprise. Pendant neuf jours entiers, le général anglais livra au pillage et à la dévastation toutes les localités environnantes • ; et non content de tant de ruines, il laissa, pour commander la garnison de la ville et du château de Lusignan , un homme dont la mémoire est restée longtemps en exécration dans le pays. Il se nommait Bertrand de Montferrand. Or t cet homme , dit une chronique contemporaine *, « secondé par ses deux frères et ses hommes d'ar- « mes, ne cessèrent, pendant plus de quatre ans, de « porter le ravage et la mort dans tout le Poitou, et « notamment dans les lieux voisins de Lusignan. « Cinquante et deux paroisses et dix monastères « furent détruits à cause deux , parce que personne « n osait y habiter dans la crainte de leurs violences. » L'auteur de cette chronique est un moine de Maillezais, d'où dépendait alors notre prieuré de Ligugé. 11 avait donc principalement en vue la destruction de notre monastère lorsqu'il traçait ce lugubre tableau. Voici en effet ce que raconte notre vieil annaliste Jean Bouchet '\ « Audit an mil trois cent cinquante « et neuf, les Anglois qui estoient en Guienne, « avoient jà occupé une partie du païs de Poictou. « Et parce qu'il fut bruit qu'ils vouloient aller « prendre Poictiers , qui tenoit encore pour le roy « de France et qu'autrefois lesdits Anglois s'estoient « fortifiez en l'abbaye Sainct-Cyprian , qui est
1. AmplUs. collcrt. F. 247 A. — Blhl. deVÉcoL^des Chartes, pe ,s(irie, t. 2, p. 1C6.