Archive» de la Vienne. Prwuré de Li{fvgé
La mort avait succédé à la vie dans cette solitude essentiellement consacrée à la prière. Les bâtiments étaient encore debout; mais entre les mains d'un homme telle que Florentin du Ruau, qui n'était qu*un spéculateur ambitieux , ils ne devaient pas tarder à dépérir, et la main des démolisseurs calvinistes n'aurait qu'à achever ce que la négligence aurait commencé.
De là, des procès avec les d'Estissac et leur procureur Jean de Bideran, d'une part, et Florentin du Ruau ou son procureur Jean Arenne , curé de Saint- Paul de Ligugé. d'autre part. C'était la désolation annoncée par le Prophète.
Sous une pareille administration, l'histoire de notre prieuré ne consiste guère qu'en débats relatifs à des paiements de baux et de fermes, dans lesquels Jean Arenne, originaire de Savigné-l'Evêcaut, joue un assez triste rôle. Il s'était constitué le procureur du fermier général du prieuré, et, au milieu des discordes civiles, il ne fut pas toujours fidèle à rendre un compte exactde sa gestion. Aussi, après sa mort (1585), Jean de Bideran, alors prieur, commença-t-il une poursuite contre ses héritiers directs ; mais cette affaire se termina heureusement par un compromis.
Cependant, comme nous venons de le dire, Jean de Bideran l'aîné , à la mort de son oncle Jean d'Estissac (16 décembre 1576) , lui avait succédé comme prieur de Ligugé. Déjà, depuis cinq ans, il avait été pourvu, parla résignation de son oncle, de la dignité de doyen de Saint-Hilaire * (4 septembre 1571).
1. Il ne tarda pas à échanger cette dignité contre ceHe de sous-
Notre monastère, on le voit, était devenu comme une propriété des d'Estissac, qui le transmettaient comme un héritage à leurs neveux.
Sous le régime de Jean de Bideran, la situation de notre prieuré ne fit que s'aggraver. Les subsides multipliés qui furent alors imposés aux bénéfices ecclésiastiques servaient naturellement de prétexte aux prieurs commendataires po-ur laisser les églises et les monastères confiés à leurs soins dans l'état de délabrement et de dévastation où les avaient mis les hérétiques.
Or, nous dirons bientôt jusqu'à quel point avaitété barbare leur fureur dévastatrice à Ligugé. En attendant, signalons seulement un témoignage en faveur du droit toujours subsistant de rendre la justice, exercé par les prieurs sur la paroisse de Ligugé.
C'est un jugement rendu, le jeudi 30 avril 1579, par Me Pierre Maisonnier, licencié es droits, sénéchal de la cour de Ligugé, pendant les assises tenues par lui « en la court du flef^ terre et seigneurie duiit « Ligugé pour noble et vénérable Messire Jehan de « Bideran, seigneur prieur dudit Ligugé. » Il y fait défense aux habitants, sujets de la juridiction seigneuriale, d'avoir un plus grand nombre de chèvres que ne le permet la coutume du pays. Dans d'autres assises tenues le 19 juin 1581 , le même sénéchal entend les réclamations des habitants contre la sentence précédente, à lui adressées par l'intermédiaire de M*^ Rabellay sergent royal *.
Ces vestiges de l'ancienne prospérité de notre
doyen, avec son frère Jean de Bidercm, dit le Jeune (22 juin 1 572) ; mais il conserva jusqu'à sa mort son prieuré de Ligugé. 1. ArcMves de la Vienne (loc. cit.).
monastère étaient plus que suffisants pour exciter les convoitises de plus d'un jeune aspirant à de riches prébendes. Jean de Bideran vivait encore, et déjà un jeune clerc, appelé Michel Bazanier, obtenait de la cour de France Vexpectative du prieuré. Mais la mort le surprit avant que le vieux prieur n'eût rendu son ârae à Dieu. Ce moment vint cependant le 14 avril de l'année 1586. Aussitôt, grand concours autour de la riche proie. D'abord l'évêque de Maillezais, Henri d'Escoubleau de Sourdis, jeta son dévolu sur le bénéfice, et pourvut, sans perdre un instant, un certain Antoine Guenisse^e. Mais il avait compté sans le roi de France. Le 22 du même mois d'avril 1586 , un autre jeune clerc, du nom de François Thibault, se présentait muni d'un induit royal, pour prendre possession du bénéfice, prétendu * vacant. Et l'évêque de Maillezais de se récrier et de s'armer d'une consultation d'avocats et de savants jurisconsultes pour débouter Vindultaire de ses prétentions. Comme on objectait à celui-ci que la date de son induit était postérieure à la collation du prieuré faite par l'évêque de Maillezais, qui d'ailleurs devait être prévenu par la cour au moins un mois avant la vacation, d'après la Bulle Pauline du 19 juin 1538, la Pragmatique et les Concordats, le jeune clerc répondit que son induit n'était qu'une suite de l'expectative possédée par Michel Bazanier, et, partant, antérieur à toute collation.
Les avocats n'eurent pas de peine à réfuter cette raison, en démontrant que ce droit successif était nul, attendu que Michel Bazanier était mort avant Jean de Bideran, et que, en conséquence, son expectative expirait avec lui.
Ces arguments convainquirent- ils les juges devant qui la cause fut portée? Nous le croyons; car le jeune prétendant disparait de la scène.
Mais notre prieuré ne jouit pas pour cela de la paix. Deux autres concurrents se présentèrent. A ({uel titre? nous Tignorons. Sans doute les six mois de vacation étant écoulés , avant qu'il y eût eu prise de possession réelle , le Pape se saisit du droit de collation, et pourvut de ce bénéfice, ou Jean Thenot, dont nous parlerons tout à l'heure, ou Messire Barthélémy Aubert, chanoine de Saint-Hilaire-le-Grand, abbé de Saint-Cyprien de Poitiers , conseiller-clerc à la cour du présidial de la même ville , etc., personnage important qui jouissait, et par lui-même et par sa famille, d'une grande considération dans la cité poitevine et dans le parti de la Ligue. Nous ne savons comment Jean Thenot fut mis en posses- ' sion de notre prieuré, dès le commencement de Tannée Î587. Peut-être n'était-il que le confidentiaire* de l'abbé de Saint-Cyprien? On sait qu'à cette époque les confidences étaient la plaie générale de l'Église de France *. Ce qui rend probable cette conjecture, c'est que le chanoine-abbé ne prenait pas ostensiblement le titre de prieur de Ligugé, ce secret officiel (car pour le public il n'existait pas) étant commandé
1. On appelait ainsi un homme qui n'était revêtu d'un titre que pour la forme, le bénéfice étant en réalité possédé par un autre personnage, une famille, une femme même, qui en percevait les revenus sous le nom du confidentiaire. Celui-ci, pour ce service, recevait une pension annuelle.
2. On peut voir, dans la Colleetio-n des procès-verbavx des Assemblées générales du clergé de France, tome I. p. 626, le douloureux tableau dejla situation de l'Église de France, sous ce rapport.
par les arrêts de proscriptions civils et canoniques portés contre les confidences *.
Quant à Jean Thenot, à la date du là novembre 1587, il convoquait, au son de la- cloche , avec toutes les formes usitées dans les maisons conventuelles, les membres formant la communauté du prieuré de Ligugé , dans le but de délibérer sur le paiement de la somme de 19i écus sol à laquelle le prieur avait été taxé pour sa quote-part des décimes octroyés au roi par le Souverain Fontife. Encore que ce couvent ne fût qu'un fantôme, il n'est pas sans intérêt d'en faire connaître les membres. Il se composait donc de « vénérable rnaistre « PatU Bienassis^ prestre^ tenant le lieu et place de c< segretain (sacristain), et de messires Martial Pey- « reau * et Lmas Gay^ aussi prestres, tenant le lieu eP a places de relligieux ondit prieuré, » Il y fut résolu que pour le susdit paiement on aliénerait le quartier des moulins.
Cette taxe imposée à Jean Thenot prouve qu'il était recojfinu comme légitime possesseur parl'au^ torité ecclésiastique, du moins par l'évêque de Poitiers. Mais il faudrait bien se garder d'en conclure qu'il jouît paisiblement de son bénéfice. Trois ans ne s'étaient pas écoulés depuis cet acte capitu- Jaire, qu'il avait sur les bras jusqu'à deux préten-
1. Nous ne connaissons ce titre de prieur de Ligugé, pour Messire Barthélémy Aubert, que par le chanoine Rapaillon ; mais il devait être bien informé. (D. Fonteneau, xxxv ; Chafioines de Saint- Hilalre faits abbés ) ^
2, Il était sans doute pai-ent de Louis Peyi*eau, qui fut désigné par le corps de ville de Poitiers pour offrir à Henri IV la soumission de la ville (juin 1594).
daiits à la fois, qui lui disputaient le prieuré de Saint- Martin. ^
Pour se rendre compte de cette étrange situation . il est nécessaire de se rappeler qu'à lepoque où nous sommes parvenus (1590-1591) trois partis se disputaient le pouvoir en France : les protestants, les ligueurs et les modérés, autrement appelés royalistes , parce qu'ils s'étaient ralliés à Henri de Navarre, qui devait être Henri IV. Chacun de ces partis cherchait naturellement à grossir le nombre de ses adhérents , et, pour atteindre ce but, distribuait à pleines mains les bénéfices ecclésiastiques vacants ou non vacants. Il suffisait qu'un bénéficier eût été nommé par un partisan de la Ligue pour que la cour de Henri de Navarre, encore uni aux protestants , le conférât à un autre; et à cet égard, le roi huguenot ne se faisait pas scrupule de les donner en récompense même à des hérétiques puissants, comme Sully, ou à des familles dévouées, comme les Chasteignier de la Rocheposay, les Du Plessis-Richelieu , les d'Escoubleau deSourdis, et autres familles du Poitou, qui accaparèrent ainsi à leur profit la plupart des abbayes et des prieurés de cette province.
Or, révê([ue de Poitiers, Geoffroi de Saint-Belin. étant un ligueur ardent, le prieur de Ligugé, soil protégé, ne pouvait être accepté par les.partisans du roi de Navarre. Il fut donc facile à Henri d'Escoubleau de Sourdis d'attaquer Jean Thenot : car à l'îippui de la raison politique il pouvait alléguer son droit incontestablement lésé. II présenta un certain Etienne Deniau, qualifié religieux de l Ordre de Saint-Benoit, probablement de 1 abbaye de Maille-
zais, et le fit déclarer prieur légitime par arrêt du Parlement, eu date du 15 octobre i591, écartant à la fois, et le possesseur Jean Thenot, condamné à restituer au nouveau prieur les fruits, proufflts^ revenus et esmoliuments dudit prieuré qu'il avait perçus depuis qu'il en avait joui ; et un certain Guy l'Infernal, autre religieux bénédictin, qui revendiquait le même bénéfice, on ne sait en vertu de quel induit; et Antoine Guenissée, qui avait eu d'abord, ce semble, l'appui du prélat collateur. On voit quel désordre épouvantable réj^nait dans les affaires de l'Église, en ces temps malheureux entre tous.
Cependant le prieur Jean Thenot,ou ne put ou ne voulut pas se soumettre à la restitution qu'on lui ioiposait, et il se contenta de résigner un bénéfice (jui ne devait plus lui causer que des ennuis et des dommages. Alors les prétendants abondent sur la proie. C'est d'abord un Mathurin Sourdeau qui s'en empare. Etienne Denisfu cède alors ses droits à Nicolas Prévost, d'une famille noble- du Bas-Poitou, doven de Saint-Laurentsur-Sèvre, et jouissant de toute la confiance de l'évêque de Maillezais. Mais bientôt., succombant à la fatigue d'une lutte inutile, ce nouveau prieur s'empresse de résigner son bénéfice sans profit à un homme plus puissant que lui, à Jean de Gaucourt, iils de Louis de Gaucourt, et de Jeanne d'Escouhleau, sœur de l'évêque de Maillezais (1595).
Les temps étaient favorables pour ce prélat. Le roi de Navarre, ayant prononcé solennellement son abjuration dans la basilique de Saint-Denis (2o juillet 1593;. avait donné, par cet acte, un coup mortel à
la Sainte Ligue, en sorte que les principales villes du royaume s'étaient successivement rangées sous ses drapeaux. Poitiers, malgré quelques résistances de la part de l'évêque et du duc d'Elbeuf , avait suivi cet exemple, et avait accepté les conditions royales (juillet 1594)*. Or, parmi ces conditions, il eu était une qui permettait à Tévêque de Maillezais de faire révoquer toutes les provisions du prieuré de Ligugé faites contrairement à son droit de collateur. C'est ce qu'il ne manqua pas de faire. Fortement attaché au parti du roi de Navarre, qui l'avait créé chevalier du Saint-Esprit dans la promotion du 28 février 1594, il n'eut pas de peine à obtenir de ce prince gain de cause dans une affaire qui le touchait personnellement.
Son neveu fut donc mis en possession du monastère , malgré les eiforts des autres prétendants et même du jeune comte de Beaufort *, qui , après s'être emparé de ce riche bénéfice par la violence, en avoir enlevé les fruits et perçu les revenus , menaçait, malgré un arrêt de prise de corps, de s'y établir avec une troupe de vauriens comme lui (1595).
Cette invasion nouvelle des gens de guerre dans notre pauvre moustier de Saint-Martin, avait achevé sa ruine. Jean de Gaucourt songea moins à en reconstruire les bâtiments qu'à en percevoir les émoluments.
1. Mém. Soc. Antiq, Ouest, t. XXI, 227. — D. Fonteneau, xxxv, 125.
2. Il était fils de Jean de Beaumanoir-Lavardin , neveu du sieur de Malicorne, gouverneur du Poitou, et que le roi de Navarre créa maréchal de France , chevaUer de ses ordres, gouverneur du Maine, etc.
Après s être assuré la libre possession du bénéfice à lexclusion de tous autres, il le fit mettre aux enchères, qui furent proclamées à la messe paroissiale de Ligugé et d'Iteuil le 1«^ juin 1595. Non content de ce profit immédiat, il obtint un arrêt du Conseil privé du roi qui condamnait les héritiers de Jean Thenot, le prieur commendataire imposé par les ligueurs, à restituer au nouveau bénéficier les fruits , dommages et intérêts provenant de la possession indue de leur parent défunt.
En dehors de ces questions d'intérêts matériels, le gouvernement du neveu de Henri d'Ëscoubleau de Sourdis ne présente aucun fait historique digne d'être raconté. Le dernier acte connu de. son administration est une adjudication faite, en janvier 1598, aux prônes des messes paroissiales de Ligugé, Iteuil et Ândillé, de certaines terres du prieuré qu*il désirait donner à ferme.
Ce prieur paraît avoir été un homme sans valeur personnelle. Aussi, malgré l'immense influence dont jouissaient les familles de son père et de sa mère à la cour de Henri IV, il uq put jamais obtenir que l'abbaye de Méobec , au diocèse de Bourges ; et encore lui imposa-t-on, ce semble, de résigner, à cette occasion, son riche prieuré de Ligugé entre les mains de Gaspard Le Franc, chanoine de la cathédrale de Poitiers.
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