CHAPITRE XXV
GASPARD LE FRANC, CHANOINE DE LA CATHEDRALE DE POITIERS, PRIEUR DE LIGUGÉ.
Le premier acte où apparaît le prieur Gaspard Le Franc est le procès-verbal de visite de notre prieuré par Geoffroi de Saint-BeliU;, évêque de Poitiers. Nous y lisons que « ledit évêque estant à la porte de l'église dudit lieu , s'est présenté vénérable Messire Gaspard Le Franc , lequel a dict audict sieur révérend evesque qu'il est prieur commendataire d'icelluy , et qu'il en a cy devant esté pourvu à la résignution de vénérable Messire Jehan de Gaticourt dernier prieur commendataire d'icelluy prieuré, comme il a faict présentement apparoir par ses Bulles et provisions dudict prieuré, qu'il a exhibées audict sieur Révérend. »
Le prélat ayant constaté la pauvreté et le petit nombre des ornements sacrés, le prieur répondit « que les soldats et ceulx qui ont cy devant jouy. « durant les dernières guerres, dudit prieuré, avoievt « gasté et emporté ce qui y est oit, ou la plus part, » A la question du nombre d'ecclésiastiques composant la communauté, le prieur répondit « quily avoit « deux prestres residans avecq ung relligieux faisant « Voffice de secretain, lesquels faisoient ordinairement « ledit service divin. La pénurie de livres de chants. « de missels et autres nécessaires », fit insister le visiteur sur l'obligation d'y apporter un prompt remède.
Mais ce qui parut encore le plus urgent, furent les réparations à faire à Téglise et aux bâtiments du monastère. Le prélat donna au prieur un an pour exécuter ces réparations, et relever les cloîtres en ruine. Il était accompagné, dans sa visite, par Messire Nicolas de Blonde-Fontaine^ habitant de Poitiers, et Pierre Sueur, chanoine de Saint-Hilaire-le Grand.
On ne peut nier que l'obligation imposée au nouveau prieur commendataire ne fût une lourde charge pour les épaules d'un bénéficier qui voulait retirer quelque profit de son bénéfice. Gaspard Le Franc s'en tira habilement.
Il demanda et obtint facilement du lieutenant •i^énéral du Poitou qu'unje commission, composée du chanoine Pierre le Sueur, son ami, dont nous venons de parler, et d'un certain nombre d'ouvriers experts de tous les métiers, qu'il faudrait employer pour une restauration complète du monastère, viendrait à ses frais, à lui prieur, faire une visite en règle de tous les bâtiments , depuis l'église jusqu'aux diîpendances immédiates du prieuré , et qu'un notaire dresserait un procès-verbal des dépenses approximatives auxquelles s'élèveraient les i éparalions jugées utiles ou nécessaires par les experts, r/est ce qui eut lieu le 15 juillet de la même année 1598 K
Après avoir prêté serment de dire la vérité entre les mains du sieur Du Temple, notaire de cour lay, sous la baronnie de la Celle-VÉvescaut, pour le sei-
neur baron dudit lieu, et demeurant au bourg dudit
1. Archi/ces de la Vienne, D. 3. Prievré de Zi^vgé, liasse 8.
Ligugé^ les experts pénètrent de la cour d'entrée aujourd'hui appelée le plan, dans l'église de Saint- Martin, dont ils trouvent la porte et le portail délabrés. « Ce faict, ajoute le notaire, sommes entré en « ladicte église que nous avons trouvée en fort « pauvre estât , pour estre , tous les vitraulx, sans « verre, bouchés seullement de brandes, jetietz, et « paille, les deux hostelz (sic) tout à fentour d'iceuhr « casses ; et nous ont dict les dessus dicts charpentiers « et masson qu'il seroit nécessaire autour desdicis « hostels mettre des carrés de bois et retailler la « taille d'iceulx hostelz, comme aussv racoustrer « et remassonner en divers lieux plusieurs trous et « pavés de ladicte église , mesme qu'il ne seroit que « bon remassonner et boucher aulcuns des vitrauk « de ladicte église pour n'y avoir que trop d'ouvertu- « res, (Nous subissons encore aujourd'hui les con- « séquences des conseils de ces massons et char- « pentiers du xvi® siècle ou d autres gens qui ont « pensé comme eux).
« Ce faict, sommes sortis de ladicte église par une « porte bastarde estant au costé droict, en entrant. « de la susdicte grande porte, pour aller soubs la « vouste du clocher de ladicte église, sous laquelle « vouste,. s'est trouvé y avoir heu naguères, comme « ont raporté lesdicts massons, ung escallier de pierre « de taille, qui servoit pour descendre du corps de « logis à ladicte église, et lequel il estoit besoin faire « refaire tout à neuf..... comme iaussi réparer. € refaire de massonnerie plusieurs grands trous ■ autour et soubs la vouste dudict clocher, laquelle • vouste auroit mesme besoin en ung endroit, où « elle est mesme fondue, d 'estre réparée! Plus c'est
• trouvé sous ladicte vouste une entrée pour aller au « revestier, où n'y avoit aulcune porte de bois, et... « estoit nécessaire y en mettre une et réparer celle « pour aller de soubs ladicte vouste dans le « cloistre »
« Ce faict, sortans par ladicte grande porte ronde « de dessoubs ladicte vouste pour entrer auxdicts
« cloistres ont trouvé lesdicts experts tous
< lesdicts cloistres par terre et ruinés, et n'y rester « plus que deux randz de pilliers, lesquelz mesme s il « n'y est promptement pourvu, sont près de tomber par « terre: et estre tes allées desdicts cloistres et préau. « au milieu duquel est lepuy, toutremply de villanie « et ruines desdicts cloistres... Ce faict, nous a, ledict « sieur Le Sueur, fait veoir le lieu que l'on appelle « le chappitre , qui est en vmiste et n'est autrement « ruiné., si ce n'est pour le carrelage, portes et vi- « traulx »
« Ce faict, nous a , ledict sieur Le Sueur , mené « d'une aultre costé dudit cloistre, au duvani dudit « chappitre, et nous a montré une porte massonnée,
• qu'il a'dict estre la porte de la cave, où le feu avoict (( cy devant esté mis, tant au dedans que au dessus « d'icelle.» Les experts constatent les dégâts faits par cet incendie. Ils avaient déjà visité les environs du clocher, en ce comprins une petite chapelle joignant et contigue ladicte église. Ils se dirigent ensuite vers le petit logis de derrière (le corpsprincipaldes bâtiments actuels) regardant sur les jardrins du prieuré, en sortant du cloître par rentrée principale dudit cloistre . du costé du chappitre, et n'y rencontrent que des ruines; ni portes, ni fenêtres; cheminée et fourneaux délabrés , dans la cuisine , qui est une grande vieille
salle basse. Même dévastation au premier étage, qu'ils parcourent jusqu'à l'entrée du clocher. Ils rencontrent à l'extrémité du corps de logis une tour pouvant servir de garde robe avec un escallier , etc. Ils sortent ensuite par la basse-court pour aller au grand corps de logis ^ qu'ils rapportent avoir esté totalement ruiné par le feu et ny estre que les murailles. Ils visitent la fuie^ les granges, les écuries, les jardins.
« Ce faict, nous a, ledict sieur Le Sueur, conduictz « et menés en une chappelle estant au derrière de la- « dicte église, que Von nomme la chappelle Saint-Martin, « que les dicts experts ont veu et visitté ; laquelle ils « ont trouvé totallement ruinée » ; et pour la rétablir en un état convenable, ils demanderaient la somme de 400 livres. « Plus ont visité les faulcez (sic) qui « auroient esté faictes autour dudit logis par gens de guerre, comme y voulant tenir fort. »
Tel était l'état lamentable de l'antique monastère de Saint-Martin à la fin de ce xvi^ siècle si bouleversé l
De cette enquête officielle il ressortit que les réparations les plus urgentes de l'église, du prieuré et de ses dépendances exigaient une dépense de près de 9,000 livres : somme énorme pour ce temps-là. C'était ce que désirait le chanoine-prieur Gaspard Le Franc. Il acquérait par là le droit de réclamer, auprès de l'évêque de Poitiers , un sursis pour s'acquitter d'une obligation si onéreuse ; et, auprès des collecteurs des décimes du clergé, de requérir une diminution de taxe.
Intelligent et habile, il avait, du reste, fait ses preuves. Ardent ligueur, il avait eu le courage d'accepter la mission difficile de représenter le clergé
du Poitou à la fameuse Assemblée de 1593 ^, qui eut, comme on sait, une si grande influence sur ]a coiiTersion de Henri IV. II s'y était rendu au milieu du plus rigoureux hiver, à travers mille périls, et y avait défendu avec énergie les intérêts catholiques. Chanoine et chantre de Téglise cathédrale de Poitiers, Tune des premières dignités du Chapitre, il jouissait d'une grande considération dans la ville. Aussi fut-il choisi, avec Pierre Berthonneau *, archidiacre de Thouars, officiai et grand vicaire de Tévêque Geoffiroi de SantBelin , pour faire partie de la députation municipale chargée de porter à Henri de Navarre, récemment converti, l'assurance de la soumission de sa bonne ville de Poitiers (juin 1594) : démarche qui valut à la cité et à la province les plus larges concessions en faveur du catholicisme. En acceptant ce mandat si différent de celui qu'il avait reçu l'année précédente, 6aspard«Le Franc montra, comme plusieurs ecclésiastiques de cette époque, avec quelle répugnance il avait combattu jusquelà dans les rangs des adversaires du roi de Navarre.
La lassitude était dans tous les esprits. Aussi vit-on la plupart des membres du clergé de France embrasser, avec un empressement plus ou moins- justifié, les espérances de plus en plus fondées sur la sincérité de la conversion du prince béarnais; et les préjugés gallicans, venant s'ajouter aux avantages politiques, leur tirent oublier le devoir d'attendre la décision pontificale.
1. Documents inédits : HtaU génèravx de 1693 , p. 7. — M. Aug. Bernard s'est trompé en donnant le surnom de ^^^■ola^ k notre chanoine.