‹ Saint Martin et son monastère de LigugéChapitre 95 sur 153 · LE XVI1« SIÈCLE · texte numérisé non relu

LE XVI1« SIÈCLE

Le double consentement du prieur commendataire et de Tévêque de Maillezais, le Brevet du roi et la Bulle du Pape fulminée dans toutes les formes ne suffisaient pas. au xvh® siècle ., pour assurer la paisible jouissance d'une propriété ecclésiastique. Les parlements avaient en mains des armes terribles contre TËglise, et les parlements en général n'aimaient pas la Compagnie de Jésus.

A la mort de Henri d'Ëscoubleau de Sourdis (1615), les Jésuites de Poitiers craignirent que son successeur ne réclamât les droits de son évéché sur le prieuré de] Saint-Martin de Ligugé; qu'il ne portât l'aifaire devant le parlement de Paris , leur ennemi déclaré, et ne réussît à faire amiuler tout ce qui s'était fait précédemment, avec un peu de précipitation, il faut l'avouer. La Providence les servit à souhait. La reinemère , Anne d'Autriche, vint sur ces entrefaites à Poitiers . et y versa avec abondance les bienfaits de sa piété profonde. Les Pères Jésuites s'empressèrent de profiter de l'occasion pour solliciter du gi'and Conseil, qui suivait la cour, et qui était composé d'ecxîlésiastiques et de laïques bien disposés , des lettres patentes confirmatives de l'union du prieuré lie Saint-Martin à leur collège. La reine leur accorda de bonne grâce cette faveur: et dans ses lettres

écrites au nom du roi , et datées de Poitiere, le 12 septembre de Taiinée 1615, après avoir mentionne les craintes qu'avaient alors les Pères Jésuites d'être < molestez par le changement des abbez et titulaires « des lieux d'où dépendent lesdits prieurez (de « Ligugé et de la Carte) , ou par ceux qui seraient « nommez au droict tndult ou vacquance^ par mort ou « devollu , par faute d'avoir obtenu (du roi) la eon- « firmation de ladite unyon , elle ordonne de faire « cesser tout trouble et empeschements qui leur tt pourront estre donnez en quelque façon et ma- « nière que ce soit » , etc.

Cependant , l'enregistrement de ces lettres patentes dans le registre du grand Conseil souffrit des difficultés. Il y eut une enquête de commodo et incommodo, c'est-à-dire sur l'utilité ou non de l'annexion du prieuré. Heureusement, cette enquête se ilt par Messii'es Pierre Rousseau, sieur de la Place, et Jean Pidoux, lieutenant particulier en la sénéchaussée de Poitiers , notoirement dévoués à la cause des Pères (5 juillet 1617). Les notables qui furent appelés par les commissaires, notamment le vénérable Gilles Gillier , doyen du Chapitre de la cathédrale de Poitiers ; le jeune , intelligent et zélé François d'Aubery. abbé de Saint-Hilaire de la Celle; le respectable Jean Filleau, conseiller et aumônier du roi et chanoine de Saint-Pierre de Poitiei's ; Messire Mathurin Dardin , docteur et doyen de la Faculté de théologie de Poitiers, chanoine de Notre-Dame- la-Grande et curé de Sainte-Opportune; Pierre de Brillac, sieur de Mozières, lieutenant général et criminel en Poitou ; René Broehard, sieur des Fontaines, conseiller au présidial ; Jacques Blacvod.

conseiller et juge magistral au même présidial : Pierre Lambert , sieur de la Grange , maire de Poitiers; Pierre Pidoux, chevalier, sieur de Mallaguet; René de la Lande , conseiller du roi , trésorier de France et général de ses finances en Poitou, et Fortuné Nivellet, échevin de la maison commune de Poitiers, témoignèrent tous unanimement de l'importance et de Futilité de Tannexion dont il était question; et leur témoignage détermina enfin le grand Conseil à enregistrer les lettres patentes et la Bulle pontificale (13 mai 1618). Les dépositions trèsintéressantes de ces notables nous initient à la pensée qui avait présidé à la fondation du collège des Jésuites à Poitiers; elles nous dévoilent le prodigieux succès de l'enseignement de ces religieux pendant les neuf années qui [venaient de s'écouler , au point que le nombre de leurs écoliers s'élevait déjà à plus de neuf cents ^ et celui des professeurs à près de trente; et enfin elles nous fournissent de précieux détails sur les œuvres de zèle et de charité auxquels se livraient ces généreux enfants de saint Ignace de I^yola. Non contents de prêcher, de catéchiser et d'exercer les autres fonctions du saint ministère dans la ville de Poitiers, ils se transportaient de temps à autre à Ligugé , et se faisaient un plaisir de s'entourer des enfants du village , de les instruire de la doctrine chrétienne et de les exhorter à l'amour de Dieu.

En dehors de cette donnée générale sur le zèle des nouveaux propriétaires, l'histoire de leur administration ne consiste guère qu'en une série de procédures plus ou moins graves qui ne peuvent que médiocrement intéresser nas lecteurs modernes.

Tantôt c'est le curé de Saint-Paul de Ligugé , Etienne Héraudeau, qui réclame une augmentation de sa portion congrue , et se voit débouté de sa demandé (7 février 16i5) ; tantôt c'est le sieur de Mozières, Pierre de Brilhac, qui, oubliant ses anciennes sympathies pour les Jésuites, leur intente un de ces longs procès de chicanes, tels qu'en savaient faire les tyranniques aristocrates du temps passé. L'affaire est assez curieuse pour mériter une petite place dans ce volume.

C'était en Tannée 1637. Le Père Recteur du collège de Poitiers, Pierre de la Brangelie, était un homme entreprenant autant qu'habile. La pensée lui vint de bâtir un moulin à papier dans une petite île dépendante du prieuré de Ligugé, appelée l'île de Pons, à quelques pas de l'important moulin à papier construit de nos jours à Papau, sur les limites de la commune d'Iteuil. Ce rapprochement nous semble intéressant à noter. Le bon Recteur donc, sans s'in- (juiéter des oppositions qu'il ne pouvait soupçonner, commença par construire un pont pour relier l'île au chemin vicinal, et faciliter ainsi le transport des matériaux nécessaires à la construction dudit moulin à papier. Il se servit pour cela des anciennes assises encore visibles d'un vieux pont, et se mit à bâtir son moulin. Mais tout à coup, un beau matin, les ouvriers de son chantier voient avec stupéfaction l'entrée du pont fermée par une muraille qui s'élevait déjà à une certaine hauteur, et près d'elle, le sieur Pierre de Brilhac, qui leur signifie une défense expresse de continuer leurs travaux de constructions. Il prétendait que ce moulin et ce pont lésaient son droit sur les eaux de la rivière du Clain qu'il possé-

daiten cet endroit (4 juillet). De là, procès interminable, accompagné de violences digues des plus mauvais temps de la barbarie féodale.

Fort de Tappui du lieutenant particulier des eaux et forêts, il brava toutes les enquêtes : si bien que le Recteur obtint contre ledit lieutenant, du chevalier Jean-Baptiste Jouslard , grand maître enquesteur et général réformateur des eaux et forêts, un arrêt de prise de corps qui ne fit qu'aggraver la situation. Le lieutenant se défendit contre le sergent qui voulait l'appr^'hender, et fit incarcérer trois paysans qui coupaient des arbres , avec la permission du grand maître, dans le bois des Loges appartenant au prieuré de Ligugé. Le présidial de Poitiers se mêla aussi de cette affaire; en sorte que les Jésuites, voyant réunis contre eux et le présidial de Poitiers •et le parlement de Paris, furent heureux d'accepter raccommodement qui leur fut proposé, et le moulin demeura inachevé, comme l'attestent les murs encore subsistants.

Ce malheureux procès était d'autant plus fâcheux pour les enfants de saint Ignace qu'il coïncidait avec d'autres actes de violences commis dans le prieuré et le bourg de Ligugé.

Louis XIII avait accordé, le 17 avril 1637, des vlettres de sauvegarde , confirmées par le gouverneur du Poitou, le 10 juin suivant, en vertu desquelles le bourg et prieuré de Ligugé étaient exempts du logement des gens de guerre. Deux ans après, M. de Villemontée, Intendant du Poitou, Ângoumois et Aunis, avait même ajouté à ces lettres d exemption la sanction de son autorité (5 février 1639).

Mais toutes ces recommandations et garanties ne

purent préserver le bourg et le prieuré de Saint- Martin contre la brutalité d'une compagnie commandée par M. de la Roche-Chémerault. Le 5 avril 1639, cet officier arriva à Ligugé avec ses soldats pour y réclamer le logement et la nourriture.

Le R. P. Guillaume Babou, syndic du collège de Poitiers, assisté de Messire Pierre, prêtre, et de Frère Jean Brunetti, coadjuteur audit collège, s'empressèrent de lui présenter les lettres du roi, de M. de Parabère et de M. de Villemontée, et de le supplier de ne pas enfreindre les privilèges concédés par Sa Majesté. Mais le vieux grognard ne voulut rien entendre. 11 se fît apporter les rôles des tailles de la paroisse , et^ sur cette indication, il distribua des billets de logement à tous ses soldats. Or, dans un acte de protestation, rédigé le lendemain par le sieur. Du Temple, notaire à Ligugé, on voit jusqu'à quel point, sous le ministère de Richelieu lui-même, les soldats français portaient encore la licence et la brutalité. Non contents des vivres qui leur furent données en abondance, ils taillèrent à merci les pau\Tes habitants du village, bastonnèrent les hommes et les femmes, enlevèrent leurs poules et leurs agneaux^ et commirent mille autres violences semblables. Du reste, leur brutal capitaine avouait, <& en blasphé- « mant le nom de Dieu, qu'il en voulait aux Jésuites. « entre autres au Père Bonnet, duquel il voudroit tt manger le cœur et les entrailles, et que expressétt ment il estoit venu loger (ici) pour se venger et K les incommoder, et que s'il eust peu loger tout « en ladite mestairie (du prieuré), il l'eust faîct. « Et l'un de sa compagnie ajousta que s'il tenoit

« le Père Morin, il lui coupperoit les oreilles ^ » Nous ne savons si ces violences furent punies autrement que par un procès- verbal. Toujours est-il que, le 20 avril suivant, le roi accordait de nouvelles lettres de protection aux mêmes Pères Jésuites pour leur prieuré de Ligugé, et le même comte de Parabère les paraphait le lendemain (21 avril 1639) : ce qui ne suppose guère qu'on ait fait justice des crimes perpétrés par le capitaine de la Roche-Chémerault et ses soldats.

Nous en avons averti nos lecteurs 1 nous ne vivrons plus désormais que dans les ennuis de la procédure. Le 19 juin de Tannée 16i2, un scandale avait eu lieu dans la paroisse de Saint-Paul de Ligugé. Le curé, qui était toujours Etienne Hérâudeau, sous prétexte que les habitants n'avaient pas voulu obéir à ses injonctions d'aller couper des branchages dans la forêt du prieuré, avait refusé de faire la procession de la Fête-Dieu à travers les rues du bourg, et s'était contenté de porter le Saint-Sacrement autour du cimetière delà paroisse. De là, grand émoi parmi les paroissiens; et le P. Antoine Chambon, syndicdu collège de Poitiers, prenant fait et cause pour eux, se crut obligé de porter plainte contre le curé devant le lieutenant général de la sénéchaussée de Poitiers, et de requérir réparation du scandale, en condamnant ledit curé à porter le Saint-Sacrement, le jeudi suivant, dans tous les lieux marqués par la coutume : démarche fort peu canonique et très-préjudiciable à la liberté de l'Église, comme ne le prouvèrent que trop, au siècle suivant, les conséquences tirées par les parlements.

Page 1