LIGUGÉ PENDANT LA% RÉVOLUTION
L'ami de Voltaire, Tirapied'Alembert, au moment où la condamnation de la Compagnie de Jésus était arrêtée en principe dans le Parlement, écrivait (4 mai 1762) : « Pour moi qui vois tout, en ce moment, f couleur de rose, je vois d'ici les jansénistes mou- « rant Tannée prociiaine de leur belle mort, après « avoir fait périr cette année-ci les Jésuites de mort « violente; la tolérance s'établir, les protestans rapt pelés, les prêtres mariés, la confession abolie et « le fanatisme écrasé sans qu'on s'en aperçoive *. »
Les jansénistes ne moururent point, ei]e fanatisme surtout (lisez le catholicisme) ne fut point écrasé sans qu'on s'en aperçût; mais l'enfer, on doit l'avouer, réalisa autant qu'il peut les réaliser, pour un temps du moins, ses desseins de destruction contre l'Église de France.
En effet, après la dissolution de l'Institut des Jésuites, l'Église deFrance se trouva en face de trois ennemis : le libéralisme, forme adoucie du protestantisme, le jansénisme et le despotisme parlementaire; et ces trois forces, se coalisant contre elle , réussirent à pervertir les meilleurs esprits, à détruire sa puis-
1. Le P. Carayon : Introdtictwn aux Mémoires du président i^EguiUcy p. CLII.
sauce temporelle, à lui imposer des lois subversives de ruiiité catholique et de la discipline générale, à envoyer sur la terre d'exil ou à 1 echafaud ses prêtres fidèles, et à renverser dans la boue ses autels et ses ministres infidèles.
Nous ne dirons rien ici des phases diverses par lesquelles cette œuvre satanique s'accomplit ; comment le Poitou envoya aux États généraux, en ma* 1789, les trois curés qui, les premiers, donnèrent l'exemple de la fusion entre les trois ordres de l'État , et contribuèrent ainsi puissamment à la formation de l'Assemblée nationale (17 juin 1789) ; comment cette Assemblée jeta la France dans la voie de la Révolution par la Déclaration des droits de l'homme, l'abolition de tous les privilèges sans distinction, la saisie, au nom de la nation, de tous les domaines du clergé dans le royaume (2 novembre 1789), et enfin la suppression des vœux et des ordres religieux ^18 octobre 1789 et 13 février 1790).
En moins de neuf mois, l'Église avait été dépouillée de deux de ses droits les plus imprescriptibles : le droit de propriété et le droit de pratiquer les conseils évangéliques. Un trop grand nombre de catholiques, et même d'ecclésiastiques , acceptèrent avec une imprévoyance déplorable la violence qui était imposée à leur conscience. Quant à notre prieuré de Saint-Martin, il ne subit en apparence aucun changement, provisoirement du moins. Seulement les fermiers généraux continuèrent à en administrer les domaines, non plus au nom de l'économat général du clergé , mais au nom de la nation française.
Cependant, cet état de choses ne tarda pas à disparaître. Dès le 21 juin 1789, l'Assemblée nationale
avait décrété en principe la vente d'une partie des biens ecclésiastiques et monastiques; le 14 mai 1790, cette mesure provisoire se transforma en décret général et déiinitif, sanctionné par le roi le 17 du même mois. Ët'dans le but de rendre Tachât de ces biens prétendus nationaux plus accessible aux petites fortunes, TÂssemblée, par ce décret et par un grand nombre d'autres postérieurement édictés, mdonna de les diviser en le plus de fractions p03siblés et d'offrir les plus larges concessions pour le paiement. Néanmoins , chose remarquable , et qui prouve combien, à cette époque, malgré le bouleversement de toutes choses, le respect de la propriété ecclésiastique était profondément gravé dans les coeurs, plus de trois ans s'écoulèrent avant que Ton parvînt à consommer la complète aliénation de ces domaines î Et encore cette opération ne put-elle se faire que par le moyen des assignats, papiermonnaie déprécié , qui permit à ceux qui en possédaient, d'acquérir, à peu de frais, des biens considérables.
Conformément à ces dispositions légales, lesdomaiues appartenant directement ^ à notre prieuré de Saint-Martin furent divisés en seize lots d'inégales valeurs et vendus aux enchères, à diverses personnes de Poitiers et de Ligugé.
Le 12 mai 1790, la municipalité de Poitiers, ayant fait sa soumission, comme on disait alors, d'acquérir pour six millions de biens nationaux dans son arron-
. 1. Nous disons dvrectcmewtj pour les distinguer des bénéfices qui en dépendaient en dehors de Ligugé, comnie Buffignj . Bonillety etc.
dissement, envoya, en 1791 et 1792, des experts pour examiner et estimer les diverses portions des domaines du monastère et de la cure de Ligugé. Mais ce ne fut que le 18 mai 1793 que se présentèrent des acquéreurs solvables. Le sieur Magne, marchand de Poitiers, acquit la grange du prieuré avec différentes propriétés annexées au même lot. La dame Mercier du Paty de Clam, qui habitait alors Paris, mais qui, pendant la Terreur, vint se réfugier à Ligugé, acheta pour 65,000 livres, par son procureur Brissonnet, maire de Ligugé, les domaines de la cure de Ligugé^ consistant en maison, jardin, prés haut et bas , terres et vignes, chènevières , bois taillis, etc., ainsi que la maison dite métairie de Pdntaigon^ diverses pièces de terres dépendant du prieuré et la borderie de Château-Gaillard.
Mais le principal acquéreur des biens de Saint-Martin fut le sieur Nicolas Veron, de Poitiers. Les trois principaux lots lui furent adjugés : à savoir, 4e fief de Givray^ le moulin du prieuré ^ et les bâtiments du monastère^ avec toutes les dépendances qui composaient chacun de ces lots. Avaient été exclus du lot des bâtiments du prieuré 2 c Favant-cour qui communique c à l'église et aux maisons adjugées à la citoyenne « de Clam et les arbres qui y sont, non compris € également le morceau de terre qui a été accordé € à la commune de Ligugé pour faire un cimetière , c ainsi que le clocher où était l'horloge. » Estimé, à
1 . Paimi les dépendances de ce moulin, est mentionnée la maison dit« la Foresterie, aujourd'hui possédée par M. le docteur Ribault.