‹ Saint Martin et son monastère de LigugéChapitre 99 sur 153 · rchiv. de la Vienne , &èrie Q, Ligugé · texte numérisé non relu

rchiv. de la Vienne , &èrie Q, Ligugé

« la première criée, 54,000 livres, ce lot s'éleva « jusqu'à 107,000 livres.

Cette somme considérable, jointe aux prix du moulin du prieuré et de la métairie de Givray, eût certainement été au-dessus des forces financières du sieur Veron , si la loi eût exigé un paiement immédiat. Mais, d'après l'instruction annexée au décret du 14 mai 1790, l'acquéreur n'était astreint à payer comptant qu'une partie assez modique du prix de l'immeuble; et, bien que cette disposition de la loi eût été tant soit peu modifiée par le décret du 3 novembre suivant^ ce dernier laissait encore les achats de biens nationaux à la portée de beaucoup de bourses de bonne volonté. D'après ce dernier décret, le prix des acquisitions était partagé en dix parties, dont deux seulement devaient être immédiatement versées dans la caisse de l'extraordinaire, et les huit autres de six mois eu six mois ^.

Le lot compris sous le nom du ci-devant prieuré était considérable. Outre les bâtiments de l'abbaye actuelle de Ligugé, les écuries, le four, le fournil, les jardins, le réservoir, il contenait encore une bergerie touchant à la maison de la Foresterie^ une prairie nommée le Pré-Moines, une autre appelée le Grand- Pré^ contenant 80 boisselées , touchant d'un côté à la

1. D'après la loi du 14 mai , l'acquéreur n'était tenm à payer qu'à 30, 20 ou 12 pour cent ; et le reste du paiement était divisé en douze annuités égales. Comme le décret restrictif du 8 novembre ne s'applique qu'aux biens ruraux consistant en terres labourables, prés,, vignes, pâtis, marais salants, et les bois, hâtimente et autres objets attachés avx fermes et métairies et qui servent à leur exploitation , on pouvait épiloguer sur la signification de ces termesy relativement à notre priearé.

rkière du Clain et des autres parts renfermé de fossés et haie vive; une pièce de terre touchant au citoyen Joulard^ d'autre à la citoyenne La Brosse (aux terres du comte de Jouslard et à celles de Mademoiselle Gaborit de la Brosse), les terres appelées le Grand - Vignaux, le Chilloux, le Petit-Vigiiaux, et plusieurs autres pièces sans noms particuliers.

Ainsi fut consommée pour le Vénérable monastère fondé par saint Martin la grande iniquité de la Révolution française.

Le lecteur aura sans doute remarqué que Téglise de Saint-Martin n'avait pas été comprise dans le lot de la vente du prieuré. La raison de cette exception se trouve suffisamment expliquée par la double destination à laquelle on 1 avait employée depuis le commencement de Tannée 1790. On en avait fait à la fois et Téglise de la paroisse et la salle des séances du Conseil municipal : profanation manifeste, qui démontre avec quelle rapidité les autorités constituées par la Révolution avaient oublié les notions les plus élémentaires du respect religieux dû aux sanctuaires consacrés à Dieu.

Mais, pour comprendre cette situation, il est nécessaire de revenir sur nds pas et de jeter un coup d'œil d'ensemble sur les graves événements qui s'étaient accomplis à Paris pendant l'année 17Ô0, avant d'en étudier les lamentables conséquences sur le théâtre restreint de notre paroisse de Ligugé.

Depuis le mois d'octobre 1786 , un digne prêtre liommé R(ené?) M(athurin?) Verdin gouvernait la paroisse de Ligugé, lorsq n'éclatèrent les premiers coups de tonnerre de la Révolution sociale et reli-

gieuse. Nous avons dit plus haut comment TËglisc s'était vue dépouiller de deux de ses droits imprescriptibles : le droit de pb^éder et le droit de pratiquer les conseils évangëliques. L'Assemblée nationale ne s'arrêta pas à ces actes de spoliation. Le 12 juillet 1790, elle proclama sa fameuse Constitution civile du clergé , loi tyrannique qui enfanta le schisme et inaugura l'ère de la persécution.

En eifet, cette constitution bouleversait, sans l'assentiment du Pape, les circonscriptions ecclésiastiques dans leur hiérarchie, leur étendue et leur nombre ; livrait à des électeurs laïques le choix exclusif des évoques et des curés : soumettait les autorités religieuses à la surveillance et à la censure des autorités civiles, administratives et judiciaires; interdisait aux évéques élus d'après ce nouveau système d'obtenir la confirmation de leur nomination par le Souverain Pontife ; imposait à tout ecclésiastique recevant un traitement de l'État , l'obligation de prêter , sous peine d'être déchu de ses fonctions sacrées , le serment d'être fidèle à cette loi inique et à la Constitution de la France, qui n'existait paa encore. En vain quelques députés, se constituant de leur propre autorité docteurs en théologie ; essayèrent-ils , dans une longue apologie, de prouver que la nou^^elle Constitution ne faisait qu'appliquer les doctrines de l'Église gallicane et ne touchait ni aux dogmes ni aux rites substantiels de l'Église ; le bon sens public et la conscience de tous les évéques et de tous les prêtres dignes de ce nom protestèrent contre cette œuvre schismatique et hérétique. Et cependant le roi la sanctionna le 24 août! Cet acte de faiblesse enhardit les ennemis deT^lise.

Le 27 novembre, T Assemblée décréta que les évêques et les curés qui étaient restés à leur poste seraient tenus, dans la huitaine, de prêter le serment constitutionnel: faute de quoi, passé ce délai, les récalcitrants seraient censés avoir donné leur démission ; , et s'ils continuaient à s*immiscer dans leurs anciennes fonctions , ils seraient poursuivis pardevant les tribunaux du district , réputés rebelles à la loi, perturbateurs du repos public, et, comme tels, privés de leurs traitements, déchus des droits de citoyens actifs, rendus incapables d'occuper tout emploi, et exposés même à l'application de peines plus fortes , suivant l'exigence et la gravité des cas. Après bien des hésitations. Louis XYI apposa sa sanction à cette iniquité (26 décembre). Mais la lutte était trop vive dans le sein de FAssemblée constituante pour que, dans les provinces , on songeât à presser l'exécution d'un pareil décret. Le curé de Ligugé put donc rester à son poste sans s'exposer aux pénalités énoncées dans cette loi de proscription.

Nous ne dirons rien ici de la fameuse séance du 4 janvier 1791, dans laquelle Tévêque de Poitiers se distingua par la sublime réponse qu'il opposa à l'interpellation du président de l'Assemblée constituante : « J'ai soixante-dix. ans, s'écria-t-il ; j'en « ai passé vingt-cinq dans l'épiscopat, où j'ai fait « tout le bien que je pouvais faire. Accablé d'ant nées et d'études , je ne veux pas déshonorer ma « vieillesse : je ne veux pas prêter un serment « qui... » Et sa voix se perdit dans un eiFroyable tumulte. Pour toute réponse, l'Assemblée décréta l'application urgente delà loi du 24 août précédent;

et du 24 février au !«*' mai 1791, les quatre-vingts évêques des nouveaux départements furent élus et sacrés.

Les curés fidèles à leur devoir furent chassés de leurs paroisses ; celui de Ligugé fut de ce nombre.

Le dernier acte de baptême qu'il rédigea est daté du 21 avril 1791. Jusqu'au 9 mai suivant, les registres de la paroisse restent muets. Mais, à cette dernière date, un intrus apparaît : c'est le citoyen Bathélemy-BIaise Derazay, ancien vicaire de Notre- Dame d'Aslonnes.

Que devint alors le pieux et fidèle Verdin? Fut-il interné, comme tant d'autres, dans la ville de Poitiers? et eut-il l'honneur d'être du nombre des confesseurs de la foi qui furent jetés, en vertu de la loi des 27 mai et 26 août 1792, sur la terre d'exil, pour avoir persisté dans leur refus d'un serment sacrilège? Nous l'ignorons *. Mais, quelle que fût sa destinée , il eut du moins la gloire de souffrir pour la cause de la foi et de la justice. Quant à l'intrus Derazay, le registre des délibérations du Conseil municipal de Ligugé nous le montre entouré d'abord d'une certaine considération par la population ignorante qui participait aux élections.

f^e ler novembre 1792, il est nommé l'un des trois scrutateurs du bureau des élections municipales. Le 9 décembre suivant, il joue un rôle encore plus inconvenant. Il s'agissait de renouveler les ofiiciers municipaux conformément au décret du 19 octobre précédent. Il avait été convenu que les citoyens élec-

1. Son nom ne figure pas dans la liste des prêtres déportés (le la Vienne qui se trouve à la Bibliothèque publique de Poitiers et dans les Archives de la Vienne.

teurs se réuniraient « à V issue de la tnesse paroissiale « qui, pour cet effets avoit été' avancée de deux heures; « mais rassemblée s'étant trouvée trop peu nom- « breuse, elle fut renvoyée à deux heures après « midy, à l'issue des vêpres (et dans Téglise de « Saint-Martin devenue paroissiale). Le citoyen Bris- « sonnet, maire, ayant exposé le sujet de l'assemblée, « invita les citoyens René Grégoire, journalier, Léon « Bobin, laboureur, et Barthélemi-Blaise^Derazay ^ « curé, à prendre place au bureau , comme plus an-

< ciens d'âge, parmi ceux qui savaient écrire : pour « ouvrir et dépouiller les scrutins pour la nomina- « tion des président , secrétaire et scrutateur. Après « qu'ils eurent fait serment d'être fidèles à la répu- « blique et de maintenir de tout leur pouvoir la « liberté et Tégalité, ou de mourir en les défendant, c chaque citoyen répéta : je le jure î en déposant son « billet dans le vase (sic),

« Dépouillement fait de ce premier scrutin, le « citoyen Derazay, curé , dit le procès- verbal , a été « élu président à la majorité absolue des voyes (sic).

« Passant au second scrutin , dépouillement fait « d'icellui, le citoyen Brissonnet , maire , a été éla

< secrétaire, aussi à la majorité absoluedes \o\es{sic). « Et pour le résultat du scrutin de liste, les citoyens « René Grégoire, Léon Bobin et Pierre RouUeau ont

< été élus scrutateurs. »

Après quoi , suit la nomination du maire .

et le citoyen Jean-Joseph Brissonnet est confirmé dans sa charge. Puis les citoyens Vincent Lebon, charpentier; Louis Pichaud, cultivateur, sont élus officiers municipaux. Enfin on procède à la nomination des six notables de la commune ; et de l'urne

sort le nom de Bàrthélemy-Blaise Derazay, curé, en compagnie de René Grégoire, journalier ; de René Bardy, charpentier; de Jacques Hivonnet, aussi char pentier ; Sébastien Royaux, laboureur, et François Moreau, journalier.

Et tous ces conseillers et notables de Ligugé, réunis, élisent pour secrétaire le citoyen Pierre Roulleau, qui ne manquera plus désormais d'accoler à son nom son nouveau titre de greffier. Ainsi les électeurs du bourg de Ligugé avaient daigné accorder à leur curé intrus la dignité non pas de maire, ni de procureur, ni d'officier , mais de notable de la commune. Cela était appelé aloi*s : progrès social, moral et religieux î

Cependant les questions du culte avaient encore leur place marquée parmi celles qui intéressaient les agents du pouvoir local. Le 23 décembre 1792, ceux-ci adressèrent aux administrateurs du district de Poitiers une pétition, signée, entre autres, par le maire Brissonnet et le curé Derazay^ notable^ dans laquelle ils sollicitaient l'autorisation : 1» de faire démolir l'ancienne église paroissiale, d'en vendre les matériaux au profit de la paroisse ; 2» d'employer le prix de cette vente à faire des réparations au clocher de l'église du ci-devant prieuré, alors convertie en église paroissiale ; et d'y faire placer les deux petites cloches encore suspendues dans le clocher de l'église de Saint- Paul ; 3» de s'emparer, pour en faire un cimetière, d'un terrain de deux boisselées, attenant à l'église et à la chapelle de Saint-Martin, « lequel, dit l'acte de la délibération, t était autrefois en charmille et est aujourd'hui en « luzerne appartenante à la nation » ; 4<^ enfin de

réunir l'ancien cimetière, qui deviendra inutile par rétablissement du nouveau, ainsi que l'emplacement de l'ancienne église de Saint-Paul, au jardin de la cure : ce qui ne complétera pas encore le demi-arpent que la loi accorde à chaque curé.

Appuyée par l'architecte Penchaud et par les administrateurs du district , cette pétition ne fut accueillie qu'en partie par le Directoire du département, qui , le 20 février 1793, borna sa sanction au transfert du cimetière et à l'adjonction de l'ancien cimetière au jardin de la cure, ajoutant qu'il n'y avait pas lieu de faire droit sur les autres chefs de la demande, attendu que l'administration était incompétente pour en juger. C'était en effet une question purement communale. Aussi, le 8 avril suivant, le Conseil municipal de Ligugé prit-il sur lui la responsabilité de faire réparer le clocher et les couvertures de l'église Saint-Martin. Quant à la vente des matériaux de l'église de Saint-Paul deLigugé,ellen'eutpas lieu pour des causes que nous ignorons. Peut-être les nombreux accidents dont furent alors victimes ceux qui osèrent démolir les anciens édifices consacrés au culte catholique effrayèrent-ils les ouvriers chargés de l'œuvre projetée de destruction. Quoi qu'il en soit, ce ne fut que le 2 août 1818 que furent déûnilivement vendus au plus offrant les matériaux de cette église paroissiale, dont nous avons raconté l'origine au xm« siècle *.

Pendant que ces petits intérêts préoccupaient les esprits de notre village , de graves événements avaient achevé la Révolution en France. Le 17 juin

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