‹ Saint-Martin, le philosophe inconnu, sa vie et ses écrits, son maitre Martínez et leurs groupes d'après des documents inédits (volume 2)Chapitre 104 sur 266 · LES CURES · texte numérisé non relu

LES CURES

ments qui se passaient à de grandes distances, et il circulait à ce sujet, dans le cercle des intimes de Saint- Martin, des récits fort extraordinaires. Dans sa note, le théosophe prend d'abord à l'égard de la voyante une attitude de réserve. Il lui donne avec un peu de dédain Tépithète de cordonnière, étrange dans la bouche d'un admirateur enthousiaste de Bœhme, le cordonnier. Il semble mettre le crédit qu'il lui accorde sous le pavillon d'un autre, en disant qu'elle avait la confiance de Salzmann. Le fait est qu'il change un instant après, qu'il ne manque pas lui-même de la consulter, sur l'avis de madame de BœckUn, lors de l'aventure romanesque^ et qu'il finit par constater qu'on lui répondit a^sez juste^ mais qu'il ne dit pas un mot sur cette aventure.

Le troisième personnage mystique qu'il nomme, le baron de Razenried , noble étranger arrivé en France très-souffrant , à l'époque où l'on opérait à Strasbourg sous l'installation de M. de Puységur les grandes cures magnétiques, avait trouvé dans cette ville un médecin d'une vive clairvoyance, une jeune fille d'une rare beauté, et avait fini par lui offrir sa main et son nom. A la grande joie de la famille, la jeune baronne, d'origine très-bourgeoise, n'avait pas tardé à prendre le ton et les manières de la meilleure compagnie, le goût des lettres et des saines études. Nous avons sous les yeux des Vues sur le ciel étoile qu'elle doit avoir écrites d'inspiration, comme Jacques Bœhme écrivait la plupart de ses traités. Elles ne portent pas plus le cachet de la science que celui de la révélation ; mais quand l'astronomie était moins avancée, elles ont pu faire le charme du cercle intime de la belle baronne. Si elles ne font

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plus celui de personne par leur valeur scientifique, elles peuvent plaire à tout le monde par rélévation de la pensée et même par Téclat d'un style que madame de )\azenried était loin de mettre dans ses pages ordinaires, 3es lettres familières, par exemple.

Le major de Meyer, que Saint-Martin met à la tête de tous ses amis de Strasbourg, querellait ces Vues au nom de Vastronomie savante, U leur accordait cependant, comme aux expérimentations magnétiques, un intérêt sérieux. A la différence de son neveu, Frédéric de Meyer, écrivain plus connu, il était d'une nature mi-sceptique, mi-croyante; mais dans sa correspondance, que j'ai sous les yeux , il cite des textes de Saint-Martin avec autant de sympathie que son neveu le fait lui-même dans ses lettres et dans ses Feuilles périodiques pour la culture supérieure de l'intelligence.

Le personnage qui fut, je crois, le principal initiateur de Saint-Martin à Tétude du philosophe teutonique, Rodolphe de Salzmann, conune l'appelaient ses correspondants d'Allemagne depuis qu'il avait reçu de la cour de Saxe-Meiningen des lettres de noblesse et un brevet de conseiller de légation, titres dont il n'a jamais fait usage pour son compte , — Salzmann était un savant avancé dans le mysticisme ordinaire et dans la haute théosophie. n faut le distinguer de son cousin Daniel Salzmann, Tanû de Goethe et de Herder, singulièrement célébré par le premier et par les biographes de l'incomparable poète. Insister ici sur la distinction des deux Salzmann, dont aucun n'a marqué dans les lettres firançaises, quoique l'un des deux ait été journaliste pendant quarante ans, serait chose inutile. Qu'il nous soit permis

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seulement de dire ei) passant , dans Fintérêt de la critique historique et pour l'appréciation de la valeur réelle de ce qu'on appelle Tautorité du témoignage , que lep propres concitoyens et les amis des deux les ont si souvent confondus ensemble qu'en&n ils les ont fondus en un seul et même personnage. L'excellent Schubert, un des principaux mystiques de notre temps et celui-là même qui s'est fait remarquer en France par une touchante biographie de madame la duchesse d'Orléans, raconte très-sérieusement qu'il a visité en 1 820 le mystique Salzmann , l'ami de Goethe. Or, l'ami de Goethe était mort en 1812 , et Schubert n'avait jamais eu avec lui le moindre rapport; il n'en connaissait le nom que par les mén^oires si poétiques de Goethe, et il était persuadé que son ami véritable, Salzmann le mystique, qu'il a réellement visité en 1820, portait encore sur sa noble physionomie à^ aigle les traces du génie qui avait charmé le poète. Or, Rodolphe Salzmann n'avait jamais eu de relations avec Goethe.

Si Saint-Martin se rendit à Strasbourg pour y étudier le mysticisme allemand, et en particulier les écrits de Bœhme, traduits en anglais par son ami Law, il n'y pouvait mieux s'adresser qu'à Rodolphe Salzmann. Issu d'une de ces anciennes familles de sa ville dont la plus haute ambition était de figurer dans le ministère évangélique, dans une chaire de l'université ou sur la chaise curule d'un Quinze ou d'un Treize^ le jeune théosophe, après de solides études de droit et d'histoire, avait habité l'Allemagne et fréquenté la plus savante de ses écoles, celle de Goettingue, avec son élève, le baron de Stein, depuis le célèbre ministre de Prusse. Jouissant

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d'une fortune indépendante et partageant ses loisirs entre des travaux de religion et de politique, il dirigeait, quand Saint-Martin le rechercha, un journal et écrivait des volumes de haute piété, c'est-à-dire de mysticisme et de théosophie. Il publiait beaucoup sans jamais mettre son nom à aucun de ses ouvrages. Une correspondance assez étendue , mais très-intime, avec les mystiques de Lyon, de Genève, de la Suisse allemande et de l'Allemagne en général , le mettait d'autant mieux au courant, qu'il dirigeait lui-même a la librairie académique. »

Toutes ces études lui avaient donné une entière familiarité , d'une part avec les textes sacrés , d'autre part avec ceux de Jane Leade, de Pordage, de Law, de Swedenborg et de Jacques Bœhme. Il possédait surtout les interprètes des écrits apocalyptiques et il affectionnait particulièrement les questions qui jouent un rôle si considérable dans ces textes. Rien n'allait mieux à Saint- Martin. La scrupuleuse exactitude de l'érudition germanique ne Telfarouchait pas. Grandes furent un instant les sympathies des deux théosophes. Mais il y avait des divergences sur des questions essentielles, soit de théorie , soit de pratique , et même sur le principe trèsmystique de la fuite du monde, fuite que Saint-Martin, homme du monde, voulait tempérée, et que Salzmann, homme de cabinet, voulait absolue; fuite que le premier aimait plus en théorie, le second plus en pratique. D'un autre côté, Salzmann voulait contenir le mysticisme dans ces limites évangéliques où se mouvait l'âme à la fois tendre et ambitieuse de Fénelon, un peu entraînée par les extases de madame Guy on ; Saint-

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