LETTRE
nôtres, tout citoyen s'honore en s'offrant à la patrie pour les fonctions où le portent son patriotisme et ses talents , et tout publiciste peut aspirer à s'asseoir parmi les penseurs du pays qui ont mission d'élucider la science des mœurs ou charge de voter les lois les meilleures que demande le pays. L'art d'améliorer les unes et les autres par les seuls moyens qu'indique la raison, est la plus belle d'entre toutes les œuvres humaines. Mais si bien que Saint-Martin comprît cette ambition, ce ne fut pas pour arriver au Corps législatif ou à l'Institut qu'il s'occupa de politique à la sortie de l'École normale, puisqu'il s'en était occupé dès 1784. Or, dès lors, au lieu de suivre le programme de l'Académie de Berlin, il avait suivi le sien. Ce fut dans les mêmes sentiments d'indépendance et de dignité personnelle qu'il s'en occupa en 1795 : en effet, ce ne fut pas selon le courant des idées du jour, ni pour s'assurer les suffrages de son district, ce fut selon les inspirations de sa conscience et pour faire tomber sur les débats du temps quelques-unes de ces vérités éternelles qui sont le flambeau de toutes les autres. Jeter'au milieu de ces utopies toutes terrestres qui n'ont pour but que la prospérité matérielle, et pour mobile que ce bien-être qui ne saurait donner le bonheur, jeter au milieu d'elles des théories morales et religieuses propres à montrer que le but de la vie et la santé du corps social sont dans les voies spirituelles, voilà l'ambition qui l'entraîna.
Il avait surtout celle d'indiquer d'autant plus sûrement le remède qu'il prétendait mieux révéler l'origine du mal qui travaillait la société, mal qui, suivant lui, la travaillera tant qu'elle n'aura pas pris la loi divine pour
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règle suprême de toutes les lois humaines. Tel fut le véritable but de sa Leilre à un ami sur la Révolution française.
Saint-Martin n'y donne pas une science sociale trèsfacile, d'application directe, immédiate. Mais il y est à la même hauteur, dans la théorie comme dans la pratique. Son point de vue est le suprême. Il est tout à Dieu, de qui tout vient et à qui tout doit aUer. Les hommes, rois ou prêtres, ne sont ni rois, ni prêtres, ils ne sont ni autorités, ni lumières, s'ils ne sont pas dans cette voie, qui est pour lui la seule vraie.
C'est là de la théocratie, et de la plus caractérisée, sans nul doute. Toutefois la théocratie de Saint-Martin est comme son spiritualisme, sui generis. On l'a dit le véritable précurseur de la théocratie contemporaine, de celle de Joseph de Maistre et de ses disciples, qui ont plus emprunté de lui qu'ils n'en ont l'air. Cela peut se soutenir comme on a soutenu que Saint-Martin fut le véritable précurseur du spiritualisme de Royer-CoUard. Il a été dans la voie où ces deux hommes éminents sont entrés avec tant d'autorité et ont figuré avec tant d'éclat. Mais s'il a été dans la même voie que le célèbre chef de l'école spiritualiste, avant lui, il ne se voit pourtant nulle trace d'une influence exercée par l'un sur l'autre. Maine de Biran peut avoir lu Saint-Martin, mais j'ignore si Royer-CoUard a pu le lire avec quelque sympathie. Leurs principes étaient opposés en ce point du moins, que Saint-Martin rejetait ce qui était reçu généralement , tandis que Royer-Collard l'adoptait plus volontiers. De là 1 éclectisme de l'un et le mysticisme de l'autre. Quant à M. de Maistre, sa politique est de la théo-
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cratie ullramouiaiae, et non - seulement sacerdotale, mais essentiellement pontificale, tandis que celle de Saint-Martin n*a rien de commun ayec Rome, avec le pape, avec le sacerdoce. C'est la politique du christianisme, je ne dis pas le plus pur et cherché le plus haut, mais je dis le plus exagéré, porté le plus loin. En effet, cette politique, c'est le règne de Dieu transporté du ciel sur la terre, c'est le gouvernement de l'homme par la loi divine, c'est le rétablissement entre Dieu et l'homme du rapport primitif. Or, suivant l'Évangile, c'est bien là le règne de Dieu et sa monarchie céleste, mais ce n'est pas la monarchie terrestre, ou le règne des lois humaines.
Si donc on a été injuste à l'égard de Saint-Martin en ne pas lui revendiquant les théories auxquelles M. de Maistre n'a fait, dit-on , que mettre le cachet de son génie, on a été plus injuste encore en lui prêtant les idées sacerdotales de rillustre auteur de l'ouvrage du Pape.
Sans doute il y a de certaines analogies de foi et de tendances morales entre le théosophe et le diplomate de Saint-Pétersbourg; mais limitées aux choses secondaires, elles n'ont point d'importance réelle, et pour apprécier la politique du premier il faut nettement le séparer du second.
La première des pubUcations politiques de Saint- Martin, la Lettre à un ami sur la Révolution française^ n'est pas un ouvrage; ce n'est qu'une brochure. Il ne la pubUa qu'en 1795 , mais elle fut écrite avant son entrée à l'École normale, imprimée et en partie distribuée avant sa sortie. Et loin d'avoir été inspirée par l'ambition, elle avait été demandée par quelques amis de l'auteur. C'est, sur un si grand sujet, une publica-