LE DUC DE BOUILLON
<( Macdonald, ancien camarade à moi, étiait retiré chez le duc, dont il était parente II y était bienvenu parce que le duc était en effet un excellent homme, et surtout avait une bien grande sensibilité. Je vis en lui un contraste bien frappant : il souffrait de voir seulement égorger un poulet ; mais il a assisté d'un bout à Tautre au supplice de Damiens, parce que ce Damiens était Tassassin de son ami intime. »
C'est là réellement un trait de stoïcisme, car on sait quel fut ce supplice, et quel déluge de propositions barbares le crime de Damiens et la question du mode de sa punition provoquèrent de toutes parts.
Le duc une toute l'attention du théosophe dans la société ; et ses excellentes dispositions pour les choses abstraites le charment à ce point, qu'à l'exception d'un seul et trop fameux personnage, il mentionne à peine le reste de la société.
L'on n'a pas besoin de dire que les choses abstraites que le duc de Bouillon saisissait si bien sont les choses du monde supérieur, les grands objets du théosophe. Il était tout simple que celui-ci fût heureux de voir sa pensée si bien accueillie par l'ami intime de Louis XY, puisque le duc de Bouillon jouissait de cette rare faveur avec une grande dignité. On sait que Louis XV s'attachait à peu d'hommes, même d'entre ceux que leur rang élevait le plus.
Sous le point de vue de l'œuvre, si ce n'est des études,
1 . Ce n'est pas le duc de Tarente, sans doute, qui ayait vingt ans de moins que Saint-Martin, et qui fit sa première campagne à l'âge de dix-neuf ans, dans le régiment irlandais de Dillon. /^
't02 SAINT-MARTIN RECHERCHÉ.
<;ette époque est, en général, une des plus belles de la vie de Saint-Martin, Et c'est une merveille de voir ainsi un gentilhomme de petite naissance et de fortune mé^ diocre, un simple officier, sans doute très-studieuï , mais peu instruit encore, philosophe peu remarqué comme tel et écrivain sans éclat, jouer, au seul nom de ses hautes aspirations et d'une piété peu mûrie, peu sensible, un rôle aussi considérable dans un si grand nombre des premières ou des meilleures maisons du pays. Sa sphère d'activité a des limites assez étroites; son influence y est bornée , et si recherché qu'il soit dans le monde , il n'y est pas secondé , il n'y est pas compris. Les femmes, qui l'accueillent si bien, abaissent son esprit, dit-il, et sauf de rares exceptions, les hommes l'écoutent et le laissent comme une espèce de singularité. Dans la littérature, il n'a pour lui aucun des écrivains si nombreux, si brillants, si écoutés de cette génération sceptique ici, incrédule plus loin, matérialiste par-ci par-là, sensualiste partout. Au contraire, de ceux que tout le monde lit, chacun combat SCS opinions et se& tendances. Dans ce siècle si charmant, tous convoitent la lumière sans doute, mais tous la veulent douce et agréable. On la rejette, si peu qu'elle soit austère de forme ou dure à entendre ; on la fuit surtout si elle se présente un peu nuageuse ou mystique. Or celle qu'apporte Saint-Martin dans son premier ouvrage est précisément cela. Elle est d'ailleurs si vieille qu'on la croyait morte.
Tout cela est vrai, et malgré tout cela Saint-Martin, à cette époque et au milieu de ce monde si- frivole, fut recherché de ceux-là mêmes qui étaient le plus décidés
l'obscurité. 103
à ne pas le suivre. On se plaignait sans doute de Tobe- €urité de sa doctrine, et Ton avait raison ; mais ce sent 4'ordinaire ces voiles un peu calculés de la part de Tau.teur qui piquant le plus la curiosité aristocratiqpae. Quand on est du nombre des élus, on serait fâché que la doctrine fût plus claire ; elle ne serait plus alors un privilège ; accessible à la foule indiscrète , elle ne vaudrait plus Thonneur de la recherche.
Toutefois le petit nombre des élus, les véritables initiés du spiritualisme de Saint-Martin et tous ceux quiaspiraient à le devenir à leur tour voulaient sérieusemyent un enseignement plus net et plus direct. Jusque-là il n'avait exposé sa doctrine que dans un langage qui en dérobait la prompte et facile intelligence, si bien que le grand critique du siècle avait pu, au moment de mourir, sans trop d'injustice , frapper ensemble la forme et le fond de la même foudre. Il importait que la pensée du maître fût mieux posée, avec plus de clarté, moins de termes de théologie et surtout de théurgie. Les amis du théosophe eux-mêmes le lui disaient ainsi que ses amies. Madame de la Croix et madame de Lusignan étaient «llefr*mémes à la tête de ces dernières. Du moins ce fut chez elles, partie chez la première, partie chez la seconde, qu'il se mit à rédige un nouvel ouvrage, toujours dans le même sens que le premier, autre de forme^ mais n'offrant pour le fond que le développement et la confirmation du poemier.
Il y acquiesça et développa cette idée fondamentale, fii'il faut expliquer les dioses par l'homme, et non pas l'homme par les choses.
Au premier aspect , ce n'est là qu'un paradoxe ambi-