‹ Saint-Martin, le philosophe inconnu, sa vie et ses écrits, son maitre Martínez et leurs groupes d'après des documents inédits (volume 2)Chapitre 89 sur 266 · GALITZIN · texte numérisé non relu

GALITZIN

la naissance. Peu lui importait, en effet, rélévation du rang ou toute autre circonstance, quand il s^agissait de ses grands objets. Pour servir sa cause, il ne dédaignait aucune relation ni aucune classe de la société, bien décidé, comme il nous Ta dit au sujet du maréchal de Richelieu, à ne s'attacher qu'à ceux qui s'attachaient à lui et à Fobjet de ses prédilections, laissant là les autres, en Angleterre comme en France.

Voilà pourquoi il préféra, à Londres même, les Russes aux Anglais.

Les Russes, comme tous les peuples de race slave, se montraient, à ce qu'il parait, ce qu'ils sont toujours, plus naturellement enclins que d'autres au mysticisme, et non-seulement spiritualistes, mais volontiers théosophes. Saint-Martin s'affectionna surtout au prince Alexis Galitzin et à un M. Thieman, qu'il met sur la même ligne que le prince.

Dans ses notes sur l'Angleterre , il se promettait de revenir sur les Russes en général ; mais il n'entendait s'occuper que de ceux qui s'étaient pris à ses grandes aspirations. Il a tenu parole, et son Portrait donne les noms des Russes les plus distingués qu'il avait vus à Londres. Il cite à leur tête ce même comte de Kachelof qu'il revit un an après dans le pays de Montbéliard, et qui fit avec lui la charmante excursion d'Étupes, dont il sera question tout à l'heure. Mais quel était ce seigneur? Le nom de Kachelof, me dit un écrivain d'une autorité toute spéciale, ne se trouve pas dans les listes de la noblesse russe. Faut-il lire Kouchelof ou Kochelef ? Saint- Martin, qui s'autorisait des habitudes de son temps pour ne pas y regarder de trop près, joint à ce nom

13') VOROKTSOF.

ceux d'un Zinovief, de deux Galilzin, d*uQ Maskof, d'un Stavronski, d'un Yorontsof et d'une comtesse Râsoumoski.

Ce Mascof n'est peut-être autre que le comte Markof qui a joué, au commencement de ce siècle, un rôle considérable à Paris. Stavronski était ambassadeur ou ministre de Russie à Naples. Celui des Yorontsof ou Woronzow que Saint-Martin connut et qu'il crut trèsdigne de le suivre sur ses hauteurs spéculatives, se nommait Simon Romanovitch. Il était à Londres depuis qu'il avait quitté Venise, en 1784, et il s'y trouvait encore en 1789, au moment où éclatèrent les premiers grands faits de la révolution française. Il faut le distinguer de son frère Alexandre, le chancelier, avec lequel la Biographie universelle semble le confondre. Leurs deux sœurs figurent d'une manière éclatante dans la chronique du palais et dans Thistoire des grandes catastrophes de Saint-Pétersbourg : l'aînée, comme favorite de Pierre III et sur le point de devenir impératrice ; la cadette, la princesse Dasclikow, qui a laissé des mémoires , comme favorite de Catherine II. C'est elle qui conseilla à sa maîtresse de se défaire de son mari pour éviter une répudiation, et d'oser occuper seule le trône impérial.

Ces Russes qui firent à Saint-Martin un accueil si empressé à Londres, étaient-ils des martinistes ou des martinézistes? En d'autres termes, étaient-ce des amis personnels de Saint- Martin seulement, ou bien des adeptes initiés à ce qu'on appelait alors l'École du Nord, c'est-à-dire cette vaste affiliation rattachée à dom Martin nez qui comptait dans le Nord des Loges ou des sociétés

CÂTIIËKINE II. i37

diverses et un centre à Copenhague ? C'est ce qu'on nous laisse ignorer. Toutefois un fait que Saint-Martin met en avant à cette occasion semble prouver qu'il s'agit d'amis ou de sectateurs de dom Martinez. En effet, il ajoute à sa note ce curieux détail : « Leur impératrice, Catherine II, a jugé à propos de composer deux comédies contre les martinistes, dont elle avait pris ombrage. ».

Il parait évident que Saint-Martin, dans cette note, ne parle pas de ses adhérents à lui en employant le mot de martinistes. Il ne se voit pas attaqué lui-même comme chef de ce parti. Il entend donc, sous le nom de martinistes, ce qu'alors tout le monde entendait sous ce nom, c'est-à-dire les martinézistes. Ce n'est qu'un peu plus tard, en effet, qu'on a confondu les uns et les autres sous la même désignation^ sous ce nom mal fait de martinistes y qui jette dans l'erreur.

Saint-Martin est d'ailleurs blessé du fait qu'il reproche à Catherine IL II se voit personnellement compris dans les épigrammes de l'impératrice. Et il avait raison de penser qu'il l'était^ puisqu'il passait pour martinéziste au point que, peu d'années après, Martinez ayant disparu, il fut pris réellement pour le chef de la secte. Le mot leste, leur impératrice^ laisse percer son humeur. Ami de la tolérance, du plus grand principe de son siècle, il ajoute, peut-être avec quelque plaisir : « Ces comédies ne firent qu'accroître la secte. » Il y avait là un succès né d'une agression, et par conséquent de quoi flatte^ un ami de la liberté.

Toutefois ce qui suit est écrit avec plus de plaisir encore.

138 l'ÉVÊQDE PLATON.

« Alors Fimpératrice chargea M. Platon, évéque de Moscou, de lui rendre compte du livre des Erreurs et de la Vérité j qui était pour elle une pierre d'achoppement. Il lui en rendit le compte le plus avantageux et le plus tranquillisant. Malgré cela, quelque instance que m'aient faite mes connaissances pour aller dans leur pays, je n'irai pas pendant la vie de la présente impératrice. Et puis j'arrive à un âge où de pareils voyages ne se font plus sans de sérieuses réflexions.

(( Plus l'homme avance en âge, moins le temps est sa propriété. »

C'est là une de ces belles pensées que le théosophe jette dans ses pages comme les génies sèment les perles, un peu partout. Mais aller en Russie, où il trouvait d'excellentes dispositions, n'était-ce pas, à son point de vue, une belle mission à remplir? Et devait-il se dérober à l'invitation au nom de ces considérations personnelles qui arrêtent le vulgaire? Fallait-il , en rejetant les vœux de l'aristocratie russe, ressembler à l'un de ses plus grands adversaires, à Diderot refusant de se rendre à ceux de la souveraine qu'il proclamait la Semiramis du Nord ? On n'est pourtant pas mieux inspiré que ne le fut Saint-Martin en résistant à ses amis de Russie. Car les mêmes personnages qui , à Londres, voyaient si assidûment le théosophe dans l'intimité, ne jouissaient plus de la même liberté ni à Saint-Pétersbourg, ni à Moscou, ni même dans leurs terres.

Les grands procédés du prince Alexis Galitzin , qui ût avec Saint-Martin, ou plutôt qui lui fit faire à ses frais et en sa compagnie un voyage en Italie, n'en sont que plus beaux ; ils montrent un attachement sincère pour

IIEREFORD. 139

l'homme dont rautocratrice raillait le mattre et un rare degré d'indépendance à Tégard de sa souveraine.

Saint-Martin, n'écrivant sur sa vie intime que des notes rapides, des notes pour lui seul, ne nous dit pas jusqu'à quel point il a trouvé accès pour ses idées spéculatives auprès des Anglais eux-mêmes, Law et lord Hereford exceptés. Il ne nous peint non plus ni l'Angleterre politique ni l'Angleterre ecclésiastique.

L'une ou l'autre a-t-elle sérieusement fixé son attention ou ses sympathies?

L'anglicanisme ou l'Église anglicane ne pouvait pas lui aller. Dans les institutions du pays il trouva avec joie la réalisation de quelques-uns de ses principes; mais il s'en éprit beaucoup moins que plusieurs de ses amis. Le fait est qu'au bout de quelques mois il se laissa facilement entraîner d'Angleterre en Italie , à la différence de son ami Divonne, qui ne voulut plus se séparer du digne Williams Law, une fois qu'il l'eut vu. Il fit son voyage d'Italie dès 1787, et ce séjour à Londres fut réellement trop court pour les nombreuses relations que Saint-M«irtin y forma, soit avec des familles d'Angleterre, où les intimités ne se nouent qu avec le temps, soit avec des familles de Russie, où elles suivent des voies plus françaises. Pour cultiver tant soit peu ces rapports, il eût fallu y consacrer un temps beaucoup plus considérable. Or Saint-Martin nous dit lui-môme, dans une note datée de 1787, qu'il fut en Italie dès cette année.

Il nous apprend une chose plus étrange : c'est que, dès 1787, il vit à Chambéry une nombreuse société venue là de France par suite de la révolution française.

Page 1