‹ Saint-Martin, le philosophe inconnu, sa vie et ses écrits, son maitre Martínez et leurs groupes d'après des documents inéditsChapitre 102 sur 360 · LES COURS DE DIPLOMATIE · texte numérisé non relu

LES COURS DE DIPLOMATIE

blerait singulièrement à ce qu’il avait fait à Londres, à Rome, àToulouse, à Lyon ou à Versailles.

Et pourtant il s’y est passé quelque chose de plus; car cette môme note, qui débute d’un ton si maussade et si peu flatteur, se termine ainsi :

« Je dois dire que cette ville de Strasbourg est une de celles à qui mon cœur tient le plus sur la terre. » Que s’y est-il donc passé pendant les trois ans qu’il l’a habitée? et quels charmes la vieille cité des bords du Rhin avait-elle pu offrir à son cœur, pour qu’il y tint plus qu’à nulle autre sur la terre?

A cette époque la jeunesse russe, allemande et Scandinave de la plus haute aristocratie s’y rencontrait aux cours d’histoire et de diplomatie de Koch, futur législateur et futur tribun , avec la jeune aristocratie de France. Mettemich s’y coudoyait avec Galitzin et Narbonne. Une grande aisance, une ample et cordiale hospitalité, des mœurs peut-être plus douces et plus pures qu’ailleurs régnaient encore dans les plus honorables familles de la société. Un reste d'institutions électives et délibérantes demeurait à l’ancienne ville libre et impériale. Tout cela pouvait plaire à l’esprit de Saint-Martin ou se prêter à ses vues de propagande, s’il voulait renouer ses relations avec la noblesse russe, qui l’avait comblé d’hommages à Londres et appelé à Saint- Pétersbourg. Mais tout cela n’a pas dû suffire pour le charmer au point qu’il l’a été.

On n’est pas davantage dans la vraie voie quand on s’imagine qu’il faut chercher son secret dans une comie phrase de sa note que je n’ai pas encore signalée, et qui nomme, parmi les personnes qu’il voyait, la baronne de

i 52 . LES PRÉDILECTIONS

Rosembprg, «qui voulait m’emmener à Venise pour fuir la révolution de France; la belle comtesse de Potoka, qui m’avait promis de m’écrire et qui n’en a rien fait. » Sans doute, Saint-Martin aimait la société des femmes distinguées par de hautes aspirations de mysticisme ou de piété. 11 s’y attachait profondément et même avec enthousiasme : il nous le dira et le prouvera tout à l’heure. Mais il se défiait beaucoup de celles qui n’arrivaient pas à un sérieux progrès dans la spiritualité, ou qui ne s’y prêtaient pa . 11 ne se passionnait pas le moins du monde pour celles qui l’arrêtaient dans son développement propre, si. sincère que fût, d’ailleurs, son amitié pour elles, témoin madame la duchesse dô Bourbon elle-même, dont il parle toujours avec estime, jamais avec chaleur. Il nous faut même remarquer que cette princesse se trouvait à Strasbourg en même temps que lui , et qu’il ne la nomme pas même. Or, si jamais elle eût mérité une mention exceptionnelle, c’eût été en ce moment. Elle venait d’Étupes et s’était établie sur les bords du Rhin pour des raisons de famille et des raisons politiques. Quoique séparée de son mari, qui émigra de bonne heure avec son père, le prince de Condé et son fils le duc d’Enghien, elle était avec lui dans les meilleurs termes où elle pouvait être. De plus, et sans nul doute, le désir de trouver à Strasbourg les pieuses consolations de M. de Saint-Martin , dont elle aimait la direction, avait pesé dans la balance pour lui faire prendre le chemin de l’Alsace. Aussi Saint-Martin, qui avait pour elle une de ces amitiés qui ne se démentent jamais , lui faisait-il habituellement à Strasbourg le sacrifice des heures de recueillement qu’il aimait le

Page 1