CHAPITRE XIII
Suite du séjour de Saint-Martin à Strasbourg. — Ses relations avec le chevalier SUferhlelm. — Nouveaux ouvrages de Saint-Martin : V Homme de désir, le Nouvel Homme. — Saint-Martin et Schelling, — L'Ecce Homo écrit pour la duebesse de Bourbon. — La transformation philosophique de l'auteur.
vLe neveu de Swedenborg, attiré à son tour par la vieille ville impériale du Rhin devenue française, mais recevant avec distinction un grand nombre d’illustres étrangers, y rencontra Saint-Martin et prit sur lui un grand ascendant. Ce fut au commencement du séjour de Saint-Martin à Strasbourg, époque où celui-ci en était encore aux idées et aux ouvrages du théosophe Scandinave. 11 se lia donc avec Silferhielm dans l’intérêt de ses plus chères études, et écrivit d’après ses conseils son ouvrage, le Nouvel Homme. Plus tard, initié à la science de Bœhme, il aurait suivi dans la composition de son écrit la direction de ce dernier, qui s’occupait d’un monde spirituel très-difTérent de celui de Swedenborg.
En effet, c’est avec les esprits des défunts que le savant minéralogiste de Stockholm entretenait volontiers son
S1LFERIUELM.
commerce le plus intime, tandis que les aspirations de Bœhme s’élevaient beaucoup plus loin, et que ses inspirations descendaient de plus haut. Mais à cette époque, Swedenborg était encore pour Saint-Martin un guide d'autant mieux suivi qu’au moment même où il se rencontrait avec le parent du célèbre Voyant, on venait de publier, sinon le plus complet , du moins le plus facile des Exposés de sa doctrine que l’on ait en français, Y Abrégé des ouvrages d Emmanuel Swedenborg . Cet ouvrage, publié à Stockholm d’après le titre qu’il porte, me semble réellement avoir paru à Strasbourg, si j’en juge par tout l’aspect typographique.
Il y avait alors dans cette ville une forte clientèle pour le merveilleux de tout genre. C’était peu d’années auparavant que Strasbourg avait reçu Cagliostro avec un enthousiasme qui effaçait toutes les manifestations les plus éclatantes dont le célèbre Sicilien avait été l’objet ailleurs. On comprend, d’après cela, les sympathies qui accueillirent le voyageur suédois et l’ascendant qu’exerça dans certains cercles le neveu de l’homme du siècle qui partageait encore, même après sa mort, avec Cagliostro et Lavater les hommages que les amis de la science céleste prodiguaient si généreusement à ceux qu’ils croyaient bien initiés aux mystères de l’éternité. Le chevalier Silferhielm plaisait par lui-même, abstraction faite de la personne de son oncle ou des attraits de sa doctrine. Ses paroles étaient empreintes elles-mêmes de cette simplicité qui distingue le volume que je viens d’indiquer et qui parle de la vie des cieux sans aucune affectation de mystère , ni dans les idées ni dans le langage. Loin de là, c’est un singulier lais-
SWEUENBORG.
ser aller qui y domine. D’abord toute cette dogmatique céleste est tirée des textes de Swedenborg et , en place de toute démonstration savante, appuyée uniquement sur les visions qu’il a eues. Puis, ces visions n’ont rien de bien mystérieux ni de très-étrange. C’est d’une part la terre avec ses habitudes, ses idées, ses mœurs, son idiome et son écriture, transportés dans les cieux ou dans les enfers. Ce sont d’autre part les enfers et les cieux avec leurs habitants, leurs vues et leur langue, transportés sur la terre. Il en résulte que, loin de s’y sentir trop surpris, on ne se trouve pas assez dépaysé.
Or telles ne sont pas du tout les allures ordinaires de Saint-Martin, ni celles de son maître dora Martinez et de ses amis. Ils aiment les termes abstraits et mystérieux. Ils ont un style de convention ; ils prennent les mots astral , centre , incréé , cause active et intelligente , nombres , mesures et autres en leur sens. Dans l’exposé de la doctrine de Swedenborg, au contraire, chaque chose est nommée par son nom reçu. Le mystère n’y est pas absent; mais il est dans la pensée plutôt que dans la phrase. En effet, Swedenborg dit expressément : « Le sens spirituel est caché dans tous les termes et dans tous les passages de l’Écriture ; voilà pourquoi elle est sainte et divinement inspirée. »
Il y avait donc dans le commerce du baron de Silferhielm et dans la doctrine qu'il professait, dans ces commentaires surtout que transmet la tradition orale, un double attrait, le mystère dans la pensée et la simplicité dans le langage. Voilà l’ascendant que Saint-Martin subit quand il composa, à la demande du chevalier, son quatrième ouvrage, le Nouvel Uomme.