LA TRANSPARENCE
prouvé qu’il y avoit sur moi un décret qui me condamnoil à ne faire qu’approcher#de mon but et à ne le pas toucher; mais je n’avois pas encore découvert l’esprit de ce décret. C’est aujourd’hui, 31 janvier 1792, que cette connoissance m’a été donnée. Elle m'apprend que ce décret a été porté sur moi par une prudence de la sagesse; car si j’avois eu des circonstances aussi favorables que mon esprit étoit facile, j’aurois percé plus loin qu’il ne convient à un être en privation, et j’aurois communiqué ce qui doit peut-être rester encore caché, t;int mon astral étoit transparent. Je ne parle pas des sciences humaines dans lesquelles j’aurois pu aussi trop séjourner, et qui m’auroient pu nuire en plus d’un sens. y> *
Pour comprendre le risque sublime que lui faisait courir sa céleste transparence , il faut se rappeler ce que nous avons dit de son astral dès notre premier chapitre ; et il faut convenir, à la vue de ces appréciations de soi-même, qu’on ne se résigne pas de meilleure grâce ni avec plus d’esprit au bénéfice de son amour-propre.
Mais, ô les vaines illusions que celles de l’homme! Saint-Martin n’est pas résigné du tout, et bientôt nous touchons à une recrudescence de nostalgie. Rappelezvous ce texte : « À Pâques tout étoit arrangé , écrit-il dans son Portrait, pour retourner auprès de son amie, lorsqu’une nouvelle maladie de mon père vint encore, à point nommé, arrêter tous mes projets. » Et voyez ce que valent les consolations les plus ingénieuses qu’on se prodigue : tant que votre cœur est malade, véritable Rachel des montagnes d’Éphralm , il ne veut
PETIT— B0DRG .
pas être consolé. Tout à l’heure, c’était par suite d’un admirable décret de Dieu que le philosophe avait été retiré de Strasbourg, où son esprit allait inévitablement trop loin. 11 en était bien convaincu, et pourtant, sans cette circonstance qu’il déplore, il allait à Strasbourg ; il risquait hardiment d’atteindre « au but dont il était dans sa destinée d’approcher sans y atteindre. » L’homme le plus pur est un abîme d’inconséquences tant qu'il n’a pas eu son 31 janvier !
Il y eut pour Saint-Martin d’autres consolations pendant ces années de privations; il alla souvent de son enfer en son purgatoire, à Paris, et il y publia, cette année, le Nouvel Homme et YEcce homo, écrits à Strasbourg, comme nous l’avons dit.
Il y vit souvent sa pupille spirituelle, madame la duchesse de Bourbon, qui, après avoir quitté Strasbourg, résidait tantôt au palais Bourbon, tantôt à sou château de Petit-Bourg. Saint-Martin se rendant tour à tour au château et au palais, y demeurait, du moins au palais, lors même que sa royale amie en était absente. Il s’y faisait adresser ses lettres. Il ne retournait à Àmboise que dans les intervalles de ces voyages, continuant partout ses études favorites, la lecture du grand mystique allemand.
Il se trouvait à Paris auprès de son illustre hôtesse, lorsque le plus enthousiaste de tous ses lecteurs, le baron Kirchberger de Liebisdorf, entama avec lui cette correspondance si remarquable de mysticité, de confidences et de réticences théosophiques, qui se prolongea pendant sept ans , et qui , roulant d’abord sur les premiers ouvrages de Saint-Martin et sa première école, eut
LIEBISDORF.
bientôt pour principal objet les écrits de Bœhrae. S’ajoutant à sa correspondance avec madame de Bœcklin, si malheureusement demeurée introuvable jusqu’ici, ces communications si régulières et si constantes furent pour Saint-Martin la source de grandes satisfactions et peut-être celle de quelques études qu’il n’aurait pas faites sans l’impulsion reçue de son adepte. Liebisdorf, membre du conseil souverain de Berne et de plusieurs commissions cantonales ou municipales, était un homme de beaucoup d’esprit, très-instruit , d’une vive curiosité, questionneur comme un Allemand qui veut savoir tout ce qu’on sait, sans façon avec de bonnes manières, possédant bien son Kant et les sciences naturelles; mais gûté par d’illustres amitiés, par celle de Bernoulli surtout et par les éloges prématurés que Bousseau avait donnés à sa jeunesse. Tout cela cependant ne laissait pas que de plaire à Saint-Martin , cela embellissait singulièrement une relation née du sein d’une admiration sincère. Sa correspondance très-consciencieuse avec le spirituel et croyant Bernois devint une des grandes affaires de sa vie. Ceux qui en ont eu de semblables les ont quelquefois considérées comme une de leurs missions les plus sérieuses, et d’autres ont rompu les leurs de peur de ne pas suffire à des occupations moins douces mais plus impératives.
Dès sa première lettre (28 mai 1792), le savant baron aborde les questions qu'ont fait naître dans sa pensée les écrits de Saint-Martin.
« Vous avez souvent, dit-il, couvert d’un voile des vérités importantes; l’auteur des Erreurs et de la Vérité ne se refusera pas à quelques éclaircissements. Je crois