LE CALME
Cette correspondance, que je ne compare à aucune autre qui soit publiée, mais qui a de singulières analogies avec celle de Young-Stilling et de Salzmann , inédite, et que j’ai entre les mains, fut un grand bien pour le cœur comme pour l’esprit de Saint-Martin, je l’ai dit. Ce fut son meilleur travail et sa plus grande distraction au milieu des émotions du temps et au sein des regrets que ne cessait de lui donner le séjour de Strasbourg.
Ces regrets continuèrent longtemps à dominer toute sa pensée. Au 10 juillet 1792, il écrit encore ces mots : « Je dois dire que cette ville de Strasbourg est une de celles à qui mon cœur tient le plus sur la terre, et que, sans les sinistres circonstances qui nous désolent dans ce moment, je m’empresserois bien vite d’y retourner. » Àvouons-le, il fallait des trésors d’amour pour certaines personnes et les plus généreuses aspirations vers certaines études pour entretenir à ce point sa douleur ou le sentiment de ses privations.
D’ailleurs sa fermeté fut absolue, et si l’idée de calmer ses regrets en retournant à Strasbourg lui vint plus d’une fois, celle de fuir les orages du jour au delà des frontières de la république ne lui vint jamais. D’une impassibilité stoïque à l’endroit des plus grands et des plus terribles faits du temps, ou plutôt d’une entière confiance en la protection toute spéciale dont il était l’objet de la part de Dieu. Calme et même radieux, d’une sérénité extraordinaire au sein de tout ce qui pouvait être péril pour d’autres, Saint-Martin voyait sans effroi, sinon sans émotion, la main de la Providence s’appesantir sur le pays et sur la dynastie, sur les institutions vieillies, les chefs
l’ espérance.
et le peuple égarés. Espérant toujours au nom de ces lois étemelles dont il avait préféré l’étude à celle de la jurisprudence vulgaire, dès l’école de droit ; le regard élevé vers un horizon supérieur et beaucoup plus reculé que celui de la multitude, il traversa les plus brûlantes années de la révolution, profondément touché, mais pas troublé un seul instant. Il méditaitles mêmes problèmes,
11 poursuivait la môme mission , il gardait les mêmes amitiés. 11 n’avait pas besoin, pour demeurer fidèle au sol de la pairie, des nécessités qui l’enchaînaient à Àmboise, des devoirs qui le liaient au palais Bourbon , de l’autorité des opinions de son père ou de l’ascendant des sympathies de sa royale amie. C’est à peine si les violentes commotions qui ébranlent la terre de France à cette époque, font de temps à autre abréger les lettres des deux correspondants. Dès l’origine de la révolution, quand elle n’était encore qu’une tentative de belles réformes, Saint-Martin s’est attaché aux nobles inspirations du pays. Cela n’étonne personne. Ce qui surprend, c’est qu’il en parle avec la même fermeté en 1792 qu’en 1789. Lorsque tant d’autres philosophes, gens de lettres, hommes d’État et hommes de guerre, se détournent avec effroi d’événements pleins de terreur, il ne voit encore que des principes à distinguer d’accidents. Le
12 août 1792, il écrit à son ami de Paris, où il s’est trouvé le 10 à l’hôtel de madame la duchesse de Bourbon, une lettre qui est à la fois un monument de prudence dans la conduite et de fermeté dans les principes. Il est profondément frappé, mais point abattu; il n’est pas même étourdi du coup qui l’a atteint ; il écrit non pas en philosophe qui pose , ni en historien ému , mais en
LE 10 AOET. 190
homme religieux et en citoyen convaincu, qui sait ce qu’il doit, ce qu’il veut et ce qu’il peut.
Lettre de Saint-Martin à Kirchberger.
Par», tï août I7»l.
« Je ne puis vous écrire qu’un mot, Monsieur, dans les circonstances présentes que le bruit public fera sans doute parvenir à votre connoissance. Je me borne à vous dire que je me tuouve enfermé, dans Paris, y étant venu pour y rendre des soins à une sœur à moi qui y passoit, et je ne sais ni quand, ni si j’en sortirai. J’ai besoin de toutes mes facultés pour faire face à l'orage, ainsi je n’ai pas le loisir de répondre à votre lettre du 25 juillet, ce sera pour un autre moment. Je vous dirai seulement que j'ai connu M. d'Hauterive, et que nous avons fait nos cours ensemble ; j’ai connu aussi M. de La Croix : ce sont toutes des personnes de beaucoup de mérite.
« Au sujet de la lumière cachée dans les éléments, lisez, 47e Epiter de Bœhme; 1.3-16, quand vous aurez ses trois principes, lisez, ch. 15, 2, 48, 50, et ch. 10, 41.
« Adieu, Monsieur, une autre fois je vous en dirai plus long. Vous pouvez cependant m’écrire si vous avez quelque chose à me ceflununiquer, et je recevrai vos lettres avec plaisir, mais n’y parlez que de notre objet. »
Les lettres de Berne adoucissaient les amertumes du séjour d’Amboise , elles ne les ôtaient pas de dessus le cœur de Saint-Martin. Il alla souvent au château de Petit - Bourg ; mais son père le rappelait sans cesse, et il fallut le courrier de Strasbourg pour soutenir son courage. Nous avons déjà dit qu’il se laissa aller quelquefois aux tristesses et au découragement, aux secousses de néant, et qu’il n’a fallu pour le consoler et