LA PHILOSOPHIE
son guide, se félicitant de retirer au moins ce fruit de ses sacrifices.
« Je profile de leur secours (celui de ses camarades de Strasbourg), écrit-il, pour me faire expliquer le mot de notre ami Bœhme que je ne comprends pas. Ce sera toujours un avantage que j’aurai retiré de mon voyage. »
Là-dessus, il se trompait fort heureusement. Un mot allemand bien compris ne fut pas tout ce qu’il gagna à l’École normale; il y devint meilleur philosophe qu'il ne pensait. Ayant lu dans sa jeunesse Descartes, Bacon et Burlamaqui, il apportait aux études spéculatives de grandes facilités. Il avait suivi pendant les belles années de sa vie , en admirateur sincère, les pages les plus charmantes de Voltaire, et tous les écrits de l’homme éloquent dont la politique inspirait les générations révolutionnaires, comme sa morale et sa pédagogie avaient fasciné les générations précédentes. Saint - Martin était au courant des plus grands débats de l’époque. Quand il avait affaire aux gens du monde, il appelait philosophie ce que le monde appelle ainsi, quelques idées sur la liberté de la conscience ou de la pensée, et cet ensemble de croyances très-tempérées que le dernier siècle empruntait à toutes les religions et que nous désignons par le mot de déisme. Avec les représentants de la science sérieuse, Saint-Martin comprenait fort bien l’étendue et la gravité des problèmes de la pensée humaine. L’art de la méditation haute et sûre, de l’investigation féconde et digne de confiance, grâce aux règles infaillibles d’une infaillible méthode, avait tous ses hommages. Mais l’histoire de cette science lui était étrangère, et je ne sais pas si je dois dire bien
l’erreur du temps.
franchement, qu’à cet égard il ressemble à tous les gens du monde, qui croient avoir trop d’esprit eux-mêmes pour avoir besoin d’en demander encore à d’autres, ces autres fussent-ils Platon ou Leibnitz.
En somme Saint-Martin n’apprit pas à fond la science de l’enseignement sérieux , mais il entrevit au moins à l’École normale les moyens de l’acquérir.
Il prit un tel goût à la discussion méthodique que lui avait un peu montrée le collège, qu’il s’y essaya toutes les fois qu’il put , et un jour avec beaucoup de confiance, trop d’empressement peut-être. La philosophie n’était pas professée par un philosophe : Garat, esprit distingué, lucide et facile, assez éloquent et trop satisfait de lui-même, trop imitateur de Condillac et des professeurs d’Édimbourg, réduisait sa science à l’étude de l’entendement humain, sur lequel on publiait traité sur traité depuis le commencement du siècle. Le titre même de la chaire de Garat ne demandait que cela, et l’ancien ministre enseignait, non pas une maigre psychologie, mais une très-maigre théorie de l’intelligence. Il faisait abstraction des autres puissances de l’àme, de sa nature véritable et de ses rapports avec les êtres de même classe ou analogues, inférieurs ou supérieurs, comme de son origine et de ses fins, de ses destinées présentes ou à venir. C’était l’erreur du temps. L’Allemagne elle-même avait vu Kantaccomplir en son sein une révolution singulière, et lui démontrer que la critique de la raison pure était toute la philosophie. En effet, cette critique n’autorisait ni une sérieuse théologie, ni une psychologie spéculative, les arguments contre l’existence de Dieu et l’immortalité de l'ûme ayant tout juste le même poids