‹ Saint-Martin, le philosophe inconnu, sa vie et ses écrits, son maitre Martínez et leurs groupes d'après des documents inéditsChapitre 163 sur 360 · L AMBITION · texte numérisé non relu

L AMBITION

leurs suffrages. Ces suffrages donnés, il y déféra avec une grande docilité.

Aurait-il fait de même si les électeurs l’avaient porté à la députation? Je n’en doute pas.

« Être électeur, ce n’est pas être député, et je ne serai employé que pendant huit ou dix jours, » dit-il à son ami de Berne. Cela prouve qu’il appréciait le temps, mais non pas qu’il eût refusé de le donner à son pays.

Mais puisque les marques de confiance qu’on lui donna en le chargeant du classement des livres du district, en le désignant pour l’École normale et en le portant dans le corps électoral, indiquent qu’avec les soins' nécessaires il pouvait devenir le collègue de Garat dans les Chambres , pourquoi ne prit-il pas ces soins ?

Par la seule raison qu’il laissait Dieu seul disposer de lui. Ce n’est assurément pas l’ambition qui lui a manqué, ce n’est pas non plus le dévouement. S’il allait à la représentation nationale, il lui était très-facile aussi de devenir le confrère de son professeur à l’Académie des sciences morales et politiques; malgré les préventions qu’inspiraient ses tendances, son mérite personnel le portait infailliblement à l’aréopage des sciences spéculatives. 11 ne l’ignorait pas, mais il respecta son principe.

En le voyant s’occuper tout à coup de questions politiques et publier ses réflexions sur les plus graves problèmes, les plus débattus d’entre ceux du temps, on dirait bien qu’il ambitionnait sérieusement les deux plus hautes positions où pouvait l’appeler son génie. Et, certes, il ne faut pas dire le contraire dans la seule vue de ne pas le compromettre. A ses yeux, comme aux

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nôtres, tout citoyen s’honore en s’offrant à la patrie pour les fonctions où le portent son patriotisme et ses talents , et tout publiciste peut aspirer à s’asseoir parmi les penseurs du pays qui ont mission d’élucider la science des mœurs ou charge de voter les lois les meilleures que demande le pays. L’art d’améliorer les unes et les autres par les seuls moyens qu’indique la raison, est la plus belle d’entre toutes les œuvres humaines. Mais si bien que Saint-Martin comprit cette ambition, ce ne fut pas pour arriver au Corps législatif ou à l’Institut qu’il s’occupa de politique à la sortie de l’École normale , . puisqu’il s’en était occupé dès 1784. Or, dès lors, au lieu de suivre le programme de l’Académie de Berlin, il avait suivi le sien. Ce fut dans les mêmes sentiments d’indépendance et de dignité personnelle qu’il s’en occupa en 1793 : en effet, ce ne lut pas selon le courant des idées du jour, ni pour s’assurer les suffrages de son district, ce fut selon les inspirations de sa conscience et pour faire tomber sur les débats du temps quelques-unes de ces vérités éternelles qui sout le flambeau de toutes les autres. Jeter au milieu de ces utopies toutes terrestres qui n’ont pour but que la prospérité matérielle, et pour mobile que ce bien-être qui ne saurait donner le bonheur, jeter au milieu d’elles des théories morales et religieuses propres à montrer que le but de la vie et la santé du corps social sont dans les voies spirituelles, voilà l’ambition qui l’entraîna.

11 avait surtout celle d’indiquer d’autant plus sûrement le remède qu’il prétendait mieux révéler l’origiue du mal qui travaillait la société, mal qui, suivant lui, la travaillera tant qu’elle n’aura pas pris la loi divine pour

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règle suprême de toutes les lois humaines. Tel fut le véritable but de sa Lettre à un ami sur la Révolution française.

Saint-Martin n’y donne pas une science sociale trèsfacile, d’application directe, immédiate. Mais il y est à la même hauteur, dans la théorie comme dans la pratique. Son point de vue est le suprême. Il est tout à Dieu, de qui tout vient et à qui tout doit aller. Les hommes, rois ou prêtres, ne sont ni rois, ni prêtres, ils ne sont ni autorités, ni lumières, s’ils ne sont pas dans cette voie, qui est pour lui la seule vraie.

C’est là de la théocratie, et de la plus caractérisée, sans nul doute. Toutefois la théocratie de Saint-Martin est comme son spiritualisme, sui generis. On l’a dit le véritable précurseur de la théocratie contemporaine, de celle de Joseph de Maistre et de ses disciples, qui ont plus emprunté de lui qu’ils n’en ont l’air. Cela peut se soutenir comme on a soutenu que Saint-Martin fut le véritable précurseur du spiritualisme de Royer-Collard. Il a été dans la voie où ces deux hommes éminents sont entrés avec tant d’autorité et ont figuré avec tant d’éclat. Mais s’il a été dan» la même voie que le célèbre chef de l’école spiritualiste, avant lui, il ne se voit pourtant nulle trace d’une influence exercée par l’un sur l’autre. Maine de Biran peut avoir lu Saint-Martin, mais j’ignore si Royer-Collard a pu le lire avec quelque sympathie. Leurs principes étaient opposés en ce point du moins, que Saint-Martin rejetait ce qui était revu généralement , tandis que Royer-Collard l’adoptait plus volontiers. De là l’éclectisme de l’un et le mysticisme de l'autre. Quant à M. de Maistre, sa politique est de lathéu-

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cratie ultramontaine, et non - seulement sacerdotale, mais essentiellement pontificale, tandis que celle de Saint-Martin n’a rien de commun avec Rome, avec le pape, avec le sacerdoce. C’est la politique du christianisme, je ne dis pas le plus pur et cherché le plus haut, mais je dis le plus exagéré, porté le plus loin. En effet, cette politique, c'est le règne de Dieu transporté du ciel sur la terre, c’est le gouvernement de l’homme par la loi divine, c’est le rétablissement entre Dieu et l’homme du rapport primitif. Or, suivant l’Évangile, c’est bien là le règne de Dieu et sa monarchie céleste, mais ce n’est pas la monarchie terrestre, ou le règne des lois humaines.

Si donc on a été injuste à l’égard de Saint -Martin en ne pas lui revendiquant les théories auxquelles M. de Maistre n’a fait, dit-on, que mettre lecachetde son génie, on a été plus injuste encore en lui prêtant les idées sacerdotales de l'illustre auteur de l’ouvrage du Pape.

Sans doute il y a de certaines analogies de foi et de tendances morales entre le théosophe et le diplomate de Saint-Pétersbourg; mais limitées aux choses secondaires, elles n’ont point d’importance réelle, et pour apprécier la politique du premier il faut nettement le séparer du second.

La première des publications politiques de Saint- Martin, la Lettre à un ami sur la Révolution française , n’est pas un ouvrage; ce n’est qu'une brochure. Il ne la publia qu’en 1795, mais elle fut écrite avant son entrée à l’École normale, imprimée et en partie distribuée avant sa sortie. Et loin d’avoir été inspirée par l’ambition, elle avait été demandée par quelques amis de l’auteur. C’est , sur un si grand sujet, une publica-

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