‹ Saint-Martin, le philosophe inconnu, sa vie et ses écrits, son maitre Martínez et leurs groupes d'après des documents inéditsChapitre 202 sur 360 · LES CAPRICES · texte numérisé non relu

LES CAPRICES

solution, il croit qu’on ne l’acceptera pas. Son devoir est de l’indiquer, et il écrira; mais ce sera un petit nombre de pages. Dieu fera le reste quand il le voudra.

Dans ce sentiment, qui est sa foi, sans égard pour les circonstances et abstraction faite des juges, il traite son sujet comme il a traité la question pour l’Académie de Berlin dès 1784. Le haut enseignement que douze années de révolutions sanglantes, de débats immenses, de discussions vives, impétueuses et passionnées, ont ajouté à la pensée de l'observateur, a singulièrement mûri ses anciennes méditations. Mais son ùmc est restée la même. Dévoué h sa patrie, plein de tendresse pour ses frères, il sait parler à sa nation, présenter les vérités les plus simples, et les revêtir, quand il veut s’en donner la peine, des grâces les plus charmantes ; mais il choisit son heure, et loin d’adresser un pareil langage aux âmes fatiguées par de si longues déceptions, et loin de condescendre un peu à leurs excusables faiblesses, il fut, dans sa brochure, dogmatique comme avec des écoliers, hautain comme avec des ennemis et exclusif comme un homme de parti. Cela fut d’autant plus fâcheux, qu’il n’y eut pas cette fois d’Ancillon qui traitât la question reproduite l’année suivante. En effet, l’Institut, qui ne pouvait réellement couronner aussi peu le travail de Saint-Martin en 1797, que l’Académie de Berlin avait pu couronner celui de 1784, eut le malheur de ne pas recevoir de mémoires sérieux, ni l’an vi, ni l’an vu, ni l’an ix, sur la plus grande question du jour.

Fut-il trop exigeant ou trop exclusif?

On a quelquefois parlé de la rigueur des Académies, et plus souvent de leurs caprices. A entendre les uns, il

LE VRAI SACE.

suffit de heurter une préoccupation pour être éconduit; selon d’autres , il suffit d’en flatter une pour être accepté. Où les faits parlent, les suppositions sont au moins gratuites; et, s’il est vrai que peu de corps savants auraient couronné le discours qui illustra en même temps l’Académie de Dijon et Rousseau, il est vrai aussi que les exceptions confirment la règle. Ce qui est certain, c’est que toute Académie s’honore en couronnant le mérite, soit l’éloquence, soit la pensée, soit la nouveauté de la découverte, soit l’autorité démontrée de la raison méconnue et de la loi violée, sous quelque bannière que ce soit. Or les sociétés ne manquent pas plus volontiers que les individus l’occasion de s’illustrer. Aussi faut-il regretter, dans ce concours, que Saint-Martin n’ait pas cru à l’Académie, ni aspiré sérieusement à ses couronnes.

Ce qu’on aime à voir dans la vie d’un penseur qui vient d’éprouver un échec d’écrivain ou de théoricien, c’est qu’il soit au-dessus d’une défaite. Saint-Martin était vraiment philosophe. Il se prenait lui-même, et personnellement, d’aussi haut que l’humanité. Si d’autres sont au-dessous de leurs théories, pour lui il valait son système, et ce qui est toujours le caractère du penseur sincère, sa vie fut la fidèle expression de sa doctrine, sa profession de foi mise en pratique. A la fin du chapitre précédent, nous avons vu sa simple et profonde bonté dominer tous les autres sentiments. S’il fut le vrai sage dans ses rapports avec un adversaire, un matérialiste qui avait écrit contre lui, il se montra encore philosophe en pratique l’année suivante dans une occurrence plus grave.

Frappé par le coup le plus sensible qui puisse nttein-

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l’inqcisitiox.

dre une âme religieuse, il le supporta avec toute la modération d’une raison ferme, tout le calme d’une conscience sure d’elle-même. Écoutons-le lui-même :

«Le 18 janvier 1798, jour où j’ai atteint ma cinquantecinquième année, j’ai appris que mon livre des Erreurs et de la Vérité avoit été condamné en Espagne par l’inquisition, comme étant attentatoire à la Divinité et au repos des gouvernements. »

Je n’ai pas pu me procurer la sentence du grand tribunal d’Espagne, ni voir comment le premier ouvrage du théosophe fut trouvé par des juges espagnols attentatoire au gouvernement de Dieu et à celui des hommes. Je suis donc hors d état d’apprécier au juste l’impression qu’elle a pu produire sur le penseur si profondément religieux qui en était l’objet.

On peut dire qu’aimant peu l’Église et le sacerdoce, il a pu supporter aisément ce qui en aurait troublé bien d’autres, et Descartes lui-même avec lequel il se plaît parfois à se mettre en parallèle; mais c’est lui ôter une vertu pour lui prêter des pensées que sa foi désavoue. Ce qu’il combat, ce n’est pas l’Église et le sacerdoce, ce sont les imperfections de l'Église et du sacerdoce, sentiment qui lui est commun avec les plus grands docteurs de tous les temps. Il est donc plus juste de lui laisser ensemble la vertu du sage et la foi du fidèle.

En France on ne paraît pas avoir tenu grand compte de cette sentence qu’explique l’esprit du temps, comme il explique l’accueil qu’elle obtint en deçà des Pyrénées, où le fait même serait ignoré si l’auteur frappé n’en parlait pas. Nous n’en parlerons nous-même que pour louer les juges de leur sage lenteur, car le livre

était publié depuis vingt ans quand ils le condamnèrent, et féliciter l’auteur de sa modération, car il relate le fait sans un mot d’apologie ou de ressentiment.

Ce point mérite d’autant plus d’être remarqué que Saint-Martin pris à l’endroit de ses livres, était homme comme un autre. Plus il se donnait dans ses écrits, plus il les aimait. 11 les aimait au point de les porter toujours dans sa pensée comme dans son cœur. Us se suivaient, sous sa plume, et se soutenaient en frères ; témoin chacune de ses publications : chacune reproduit, continue, perfectionne la précédente. 11 n’est pas jusques à la plus désavouable d’entre elles qu’il n’aime. Et cependant il ne s’irrite jamais d’une critique et jamais il ne s’en prend à l’homme qui le frappe : il n’y voit qu’un instrument du mal, de la mauvaise doctrine, du système qui le porte à frapper. C’est là se montrer philosophe en pratique comme en théorie, et plus l’harmonie entre la pensée et la vie est rare, cette complète possession de soi qui sied si bien à l’enivrante possession de la science, est une exception dans le monde des philosophes, plus elle doit êlre remarquée.

C’était d’ailleurs pour M. de Saint -Martin le moment d’être sage. Il avait cinquante-cinq ans; et il lui en restait peu d’autres à vivre. Aussi il entra dans cette dernière période avec toute la solennité d’un grave pressentiment. « J’ai goûté, dit-il, à cette période cinquante-cinquième de ma vie, une profonde et vaste impression sur ce nouveau pas que je faisois dans la carrière ; il m’a semblé que j’entrois dans une nouvelle et sublime région qui me séparoit comme tout à fait de

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