LA HARPE
« Il me prend un remords : j’ai parlé de M. de Saint- Martin avec un peu de moquerie; je m’en repens. M. de Saint-Martin était, en dernier résultat, un homme d’un grand mérite, d’un caractère noble et indépendant. Quand ses idées étaient explicables, elles étaient élevées et d'une nature supérieure. Je ne balancerais pas à effacer les deux pages précédentes, si ce que je dis pouvait nuire le moins du monde à la renommée grave de M. de Saint-Martin et à l’estime qui s’attachera toujours à sa mémoire. »
Voilà la vérité dans un style digne d’elle et telle qu’il fallait l’écrire le lendemain du 27 janvier 1803. Elle était meilleure à dire dix mois avant la mort de Saint- Martin que quatre ans après.
Le plus rude et le plus vaillant apologiste de la religion rétablie par la loi du pays était à cette époque un illustre professeur de littérature, Laharpe. Saint-Martin l’estimait en raison de ses graves tendances ; son courage un peu bruyant et son ton presque toujours passionné n’allaient pas aux goûts simples et aux nobles habitudes du théosoplie, cela est vrai, mais c’était un adversaire du matérialisme et il eût désiré le voir. Il se flattait même qu’un jour ils pourraient s’entendre ; mais il en fut encore de ce vœu comme de celui de voir Voltaire et Rousseau. Saint-Martin consola ses regrets conformément à sa pensée constante sur la valeur des hommes.
« La mort de Laharpe, dit-il, arrivée dans le commencement de l’année 1803, est une perte pour la littérature. Sa lin a été très-édiflante. Je n’ai jamais eu de liaison avec lui ; mais je n’ai jamais douté de b sincérité de sa conversion, quoique je ne la croie pas dirigée
MADAME d’aLUANV.
par les vraies voies lumineuses. La mort de cet homme célèbre est également une perte pour la chose religieuse, parce qu’il étoit un épouvantail pour ceux qui la déprisent. Je crois que nous aurions liai par nous entendre, lui et moi, si nous avions eu le temps de nous voir. Madame D. T. nous a peints l’un et l’autre d’une manière assez significative , en disant qu’il mordait jusqu’au vif les adversaires de la vérité, et moi, que je leur prouvois évidemment qu’ils, avoienl tort. »
Saint-Martin fit la même année quelques connaissances qui ne dédommageaient pas son cœur aimant des pertes qu’il ne cessait de faire. 11 eut quelques relations avec madame la comtesse d’Albany, la veuve du prétendant d’Angleterre, qui vint à I’aris à cette époque sans obtenir la permission d’y rester. Il en eut avec madame la baronne de Krudener, qui en était dès lors à la publication de sou célèbre roman, et qui ne devait pas tarder à passer d’une vie trop agitée par les passions les plus mondaines à une phase plus belle et plus grave, grâce à des épreuves et à des leçons profondes. 11 se lia aussi avec madame de Lahouse, qui m’est inconnue, mais qui doit avoir eu du mérite, puisque Saint- Martin l’assimile aux deux femmes distinguées que je viens de nommer, et qu'il le fait en ces mots : « Toutes les trois étoient intéressantes, chacune dans un genre différent. »
Pas plus que ses anciennes amies, madame de Bourbon et madame de Bœcklin, les nouvelles ne purent remplacer auprès de son esprit le frère incomparable qu’il avait perdu. Loin de se plaindre de son sort ou