‹ Saint-Martin, le philosophe inconnu, sa vie et ses écrits, son maitre Martínez et leurs groupes d'après des documents inéditsChapitre 269 sur 360 · ET SAINT-MARTIN · texte numérisé non relu

ET SAINT-MARTIN

Il n’est pas possible de se faire une morale plus commode à la fois et plus modeste. Celle de Saint-Martin, £u contraire, est très-haute, et je dirai volontiers trèsambitieuse. Les mystiques, que Maine de Biran suit en ce point, distinguent dans la nature humaine une vie triple : la vie animale, la vie psychique, la vie disine. C’est à celle-ci, qui est loin de se borner à la morale sociale, à l’opinion des mieux sensés sur ce qui est bien ou mal, que s’attache Saint-Martin. Disons-le, c’est là la vérité ; car pour tout le monde- elle est là, elle n’est ailleurs pour personne. Pour lui, cette morale céleste est la fille légitime de sa métaphysique. « Où Dieu est, ditelle, il doit régner. (Voir le Tableau naturel.) Or, il est encore plus dans l’homme qu'il n’est dans le monde; il doit donc y régner d’une manière encore plus sensible qu’il ne règne dans la nature. Il est bien dans celle-ci aussi, et tout ce qui vient d’un Principe supérieur rélléchit ce principe, et en offre l’image comme un miroir; mais le monde offre de son principe une image moins parfaite que ne fait l’homme. Et fort heureusement pour celui-ci; car sans cela, n’ayant point de raison d’ètre, il n’existerait pas. Sa raison d’étre, c’est sa mission de révéler complètement son principe. Tel est aussi son privilège. Contenant Dieu mieux que ne le contient le monde, il ne doit pas le demander à celui-ci. Et c’est pour cela qu’aucun argument tiré de la nature n’a la paissance de démontrer Dieu à l’homme. Ainsi, d’une démonstration aussi externe, l’homme n’a que faire ; la meilleure de toutes, il la porte en son sein : C’est l'empreinte de Dieu de qui il est émané. »

En effet, Saint-Martin enseigne, un peu comme Ma-

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lebranche, qu’il a trop l’air d’ignorer, la présence ou l’immanence de la peusée divine dans la pensée humaine ; mais il ne va pas, avec le panthéisme de l’Aile-, magne, jusqu’à l’identification de la conscience divine avec la conscience humaine. J’ai déjà dit que Saint- Martin a quelquefois d’ étonnantes rencontres avec Schelling, mais elles ne sont pas des emprunts faits par l’un des penseurs contemporains à l’autre. Le théosophe français aurait pu connaître les écrits publiés dans la période panthéiste du philosophe allemand, car cette période coïncidait avec celle où Saint-Martin apprenait l’allemand à Strasbourg, mais ces airs d’analogie s’expliquent d’une autre manière : ou par la source commune où les deux penseurs ont puisé , les écrits de Jacques Bœhme, pour lesquels Schelling finit par partager l’enthousiasme de Saint-Martin, ou par cette communauté d’idées qui forme, pour ainsi dire, l’atmosphère spirituelle de certaines époques de l’humanité.

Quoi qu’il en soit de ces rencontres, Saint-Martin n’est pas panthéiste. Il n’admet dans la pensée humaine qu’une présence très-aflaiblie de la pensée divine; et s’il est sage de ne pas se laisser abuser ailleurs par des artifices de langage, il est ici sage aussi de ne pas s’abuser soi-méme par des maladresses de style. Saint-Martin a de ces maladresses, mais elles sont rares ; et quand il veille, il distingue si bien entre les deux pensées, celle ■de Dieu et celle de l’homme, qu’il dit celle de Dieu peu sensible dans l’homme, et celui-ci très-enclin à la chercher dans le monde matériel. Et la raison qu’il en donne, c’est que le rapport primitif entre Dieu et l’homme s’est altéré. Telle est cette altération, dit-il, que nous prenons

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volontiers le monde matériel pour le seul réel. Toutefois, le monde spirituel ne nous est pas fermé du tout. Loin de là, pour que la primitive harmonie se rétablisse entre Dieu et l’homme, il ne s’agit pour nous que d’entrer dans les voies de la régénération qui nous sont ouvertes par la manifestation de la vie divine dans la personne de celui qui, Fils de Dieu, est devenu le type suprême de l’humanité. Rendre notre vie conforme à ce type, et, pour ce qui est de certaines œuvres, aller même au delà, en vertu de certains dons ; dans tous les cas, rentrer par la renaissance spirituelle en possession de notre grandeur primitive : voilà l’idéalité morale à laquelle chacun doit aspirer. Et chacun peut y atteindre. En dépit de sa chute, la grandeur qui reste en l’homme est attestée par le fait qu'il a encore un esprit. Aussi n’aura-t-il qu’à rentrer dans son rapport normal avec son principe pour s’élever haut, très-haut : pour voir Dieu spirituellement et pour revoir la nature entière en son vrai jour. Ce n’est pas tout. Connaître son principe mène à l’union avec lui, et l’union mène à l’action commune. C’est la fin de l’homme d’aller jusque-là. Pour être à même d’agir comme son principe, il n’a qu’à désirer, qu’à obtenir par ses désirs et par ses aspirations, qui sont de grandes forces, ce point essentiel, à savoir que la volonté divine, qui est la puissance divine, s’unisse à sa volonté. Or, elle le fera, et il participera aux œuvres et aux forces, sinon aux attributs suprêmes. Dans la mesure où la volonté divine opère dans l’homme, image de Dieu, il est bien autorisé à dire que cette volonté le fait participer à sa puissance.

C’est ici la clef de toute l’anthropologie de Saint-

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