L IDOLATRIE
sont à ses yeux la plus grande condamnation de l’humanité.
« En effet, dit-il, il faut que l’homme soit devenu roc ou démon pour n’avoir pas profité plus qu’il n’a fait de ce trésor envoyé au monde, il y a cent quatre-vingts ans. » (Portr., 334.)
Le culte de deux initiateurs si différents en amena un troisième très-reprochable dans l’homme en général, mais plus reprochable dans Saint-Martin qu’eu tout autre. De l’admiration de ses maîtres, Saint-Martin, sans s’en rendre compte, passe à celle de leur commun disciple. La transition n’était que trop aisée. A force de vivre dans l’intuition mystique et dans les vérités supérieures, dans le commerce de leurs prophètes, on finit par respecter en soi-méme un de ses oracles les plus fidèles ; ou finit par avoir, moins pour .sa personne que pour sa pensée peut-être, précisément ce même respect qu’on reproche au rationaliste d’avoir pour sa raison. Ou critique le culte de celle-ci, qui est faillible, mais on professe avec orgueil la déférence légitimement due à l’illumination divine : elle ne saurait ni tromper ni se tromper. Saint-Martin, sans parler du culte de sa personne et du privilège qu’il s’attribue au milieu des excès de la Terreur, « dont nul ne pouvoit atteindre le lieu où il se trouvoit personnellement,» — Saint-Martin, il faut bien le dire, exagère l'idolâtrie de sa propre pensée au point de s’offrir eu type d’une rare naïveté. Qu’il se dise sans façon l'unique représentant, le Robinson de la spiritualité de son temps, soit (Portr., 458). Mais qu’il oppose sérieusement son autorité en fait de philosophie ou de doctrine à celle de tout le monde, cela ne se con-
LES FHOIDEURS.
voit guère ; cela n’était ni bon à penser ni bon à dire. U le fait avec une admirable simplicité. « On me dit toute la journée dans le monde, s’écrie-t-il, telle idée, telle opinion sont reçues; on ne sait donc pas qu’en fait d’opinions et d’idées philosophiques, j’aime beaucoup mieux les choses qui sont rejetées que celles qui sont reçues. » (Portr., 440.)
Cette époque, il est vrai, était celle des idéologues et des sensualistes , de Destutt deTracy et de Carat; des matérialistes et des athées , de Sylvain Maréchal et de Lamettrie; mais c’était aussi l’époque de Laharpe et de Chateaubriand ; celle de plusieurs des princes du spiritualisme mystique, de Young Stilling, d'Eckartshausen, et celle de Lavater lui-méme, dont Saint-Martin reconnaît les qualités morales si éminentes, et qui n’obtient toutefois de lui, en fin de compte, qu’un certificat aussi modeste que Laharpe et Chateaubriand. « Il eût été fait pour tout entendre, s’il avoit eu des guides, » dit-il.
Qu’à son point de vue Saint-Martin professât peu d’estime pour certaines classes de philosophes (Portr., 031) ou de ministres de la religion, cela se comprendrait; mais qu’il les condamne en masse, les uns comme les autres (Portr., 340, 399), sans proportionner ses dédains à la nature des aberrations qu’il leur reproche, cela ne se comprend pas. En général, rien, pas même l’amour si ardent qu’il porte à Dieu, ne semble excuser les froideurs qu’il affecte pour tout le monde. Du monde il fait trois classes : les fous, les enfants et les méchantes bêtes. (Portr., 1012.) Des deux lois sacrées : Tu aimeras ton Dieu de toute ton âme, et ton prochain comme toi-