LE MONDE
qu’il a de sa mission une opinion plus haute , est aussi ce qui répand le jour le plus vrai sur sa sévérité pour les autres : ce u’estpas la froideur qu’ils lui inspirent, c'est une profonde compassion, une charitable tendresse, attestée par toutes les amertumes d’une sainte douleur. Quand sa rigueur s’appesantit sur les hommes, ce n’est pas l’individu, c’est l’humanité qu’il rudoie. Sa plume se trompe quand elle déclame contre le monde . Elle ne distingue pas les diverses acceptions de ce mot. Le monde qu’elle entend, c’est celui qui est synonyme du mal. C’est le monde du démon, ce n’est pas la société que Saint-Martin hait. Sa véritable pensée se montre, malgré la confusion des termes, dans cet aveu : « J’abhorre l’esprit du monde, et cependant j’aime le monde et la société. » ( Portr., 776.)
Le monde ou la société qu’il aime surtout, c’est le grand monde, c’est la société élégante, c’est cette aimable et spirituelle compagnie qu’on appelle la bonne. Quand la bonne compagnie est spiritualiste, c’est sa famille. Le monde qu’il abhorre, c’est, comme il le dit, l’esprit du monde , c’est-à-dire l’esprit humain à ce point absorbé dans les choses mondaines ou terrestres, qu’il est inaccessible aux autres ; c’est, en un mot, cet affligeant ensemble de tendances et d’aspirations égoïstes, de vices et de passions , ce tissu d’intérêts et de jouissances vulgaires auquel l’Évangile donne pour chef l’emblème du vice absolu, le prince du monde. Ce mondelà, non -seulement Saint -Martin l’abhorre de toute l’indignation de sa belle âme, mais il lui est étranger, il l'ignore. Cela est encore plus beau que de le haïr.
Cependant cette ignorance, il se la reproche; elle l’a
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empêché de combattre des hommes comme il aurait dù le faire. « Si les écrits que m’inspira ma tendresse pour les hommes ont porté si peu de fruits, c’est que j’ai trop peu connu leur manière d’être et l'insouciance où ils se laissent croupir. »
Plus tard il connut mieux les hommes, les traita plus rudement et s’imagina qu’il eu était haï : « 11 n’est pas étonnant, dit-il, que mon métier de balayeur du temple de la vérité en ait soulevé contre moi les ordures. » Les mots sout vifs, et ils sont peu justes. Saint-Martin n’a jamais connu ni inspiré autre chose que des haines abstraites. Jamais son public, peu nombreux et très-mystique, ne fut son ennemi. 11 se reproche une sorte de guerre générale qu’il aurait faite à tout le monde. C’est à tort. Puisqu’il était réformateur, il fallait bien en faire le métier. La guerre qu’il a faite réellement est Ja gloire de sa vie, par les sentiments qui la lui dictèrent et par les armes qu’il y employa. (Juel est le mortel un peu éminent, philosophe, moraliste, publiciste, ou tout simplement honnête homme , dont la vie ne soit pas la guerre?
Au surplus, celle que le tendre mystique croit avoir • faite à son temps n’eût été que trop légitime. Mais Saint- Martin lui-même, dans un moment de désenchantement peut-être, nous apprend ce qu’il en était, quand il dit :
« Je n’ai qu’un seul emploi à remplir dans le monde, celui de pleurer. » Voilà réellement le rôle auquel il se résignait. Mais pleurer n’est pas combattre, et son œuvre n’était pas aussi belliqueuse qu’il le pensait. Ce qui était réel, c’était sa douleur spirituelle : c’est ainsi qu’il appelle sa grande compassion pour les hommes ; mais
l’iEL’VBE •
c’était là un sentiment tendre et doux plutôt que \iolent et amer. C’était une des gloires de sa \ie, car c'était à ses yeux le plus vrai et le plus précieux des trésors que Dieu lui eût donnés. Aussi voulait-il le faire valoir par tous les moyens, ce qui devait nécessairement avoir des difficultés. Mais s'il eut à subir dans ce travail « Lieu des suspensions, des privations et des tribulations môme, » comme il dit, on ne trouve cependant dans sa carrière aucune de ces vives polémiques qui sont comme les comp ignés naturelles d’un grand talent, ni aucune de ces animosités brûlantes que soulève parfois un grand caractère. S’il pleura beaucoup, cela tenait réellement à son organisation très-délicate et très-féminine, autant peut-être qu’à sa mission.
D’ailleurs , ce qu’il ne nous dit pas, et je l’en loue, c’est que nul sur la terre n’a plus goûté que lui les jouissances de l’amitié et de ses plus vives tendresses. Aussi ne se découragea-t-il que par instant, ayaut en Dieu un puissant auxiliaire : «Mon œuvre a sa base et son cours dans le divin,» dit-il. 11 ajoute, à la vérité, qu’il est comme « un homme tombé à la mer, » mais « il tient à la main une corde attachée au vaisseau, et il sent qu’il va bientôt y rentrer, quoiqu'il soit le jouet des Ilots qui l'inondent et celui des vagues qui, par-dessus sa tête, menacent de l'engloutir. » (Porte., 3G2.)
On a quelquefois reproché à Saint-Martin de n’avoir point de carrière bien marquée à l’cpoque môme qui demandait le plus de dévouement. On a eu doublement tort. 11 est très-vrai que sa vie n'offre pas une éclatante participation aux grands débats de son époque, aux grandes crises de son pays ; mais d’abord il tenait de
lit l’homme.
toutes les puissances de son Ame aux questions du jour, à celles qui furent posées par les corps savants, à celles que soulevèrent les événements du temps; ensuite il poursuivait sans relâche son œuvre spéciale, telle qu’il la concevait en vertu de tous ses principes.
La régénération de tous ceux qui nous entourent, comme la nôtre propre, voilà, suivant lui, l'œuvre de l’homme. (Portr., 795.)
C’était la sienne, (Portr., 353.) Et nul n’y fut jamais plus fidèle.
Vrai théosophe, Saint-Martin n’a fui ni les questions, ni ses adversaires naturels , ni le monde ; mais il faut dire que de tout cela il a fait peu de cas en principe. Tous ses attachements humains, il les a subordonnés à ses attachements divins. (Portr., 31.)
Toutefois, nul ne sait aimer les hommes mieux que lui, ni plus moralement ni plus intimement. C’est une de ses afflictions constantes de s’être mal pris au début pour leur faire prendre les bons sentiers. (Portr., 013.)
Nous demandons aujourd’hui, et nous apportons dans nos relations avec les hommes une grande largeur. Cela nous est aisé avec des convictions à ce point adoucies, que si nous en avons de fortes encore , il n’y parait guère. 11 n’en était pas de même quand il y paraissait beaucoup. Eh bieu, Saint-Martin était à notre hauteur : il sut aimer les hommes distingués de toutes les tendances. Dans les commencements du dernier siècle on proclamait un peu la tolérance ; on la pratiquait un peu vers la fin ; mais qu’est-cc que la tolérance auprès de ce que fait Saint-Martin? Catholique très-pieux, jamais il ne mentionne même d’un mot les nuances qui difl'éren-
l'£galité.
cient les communions chrétiennes; dans sa vie, comme dans ses écrits, il n’y a que deux classes d’hommes : ceux qui veulent être à Dieu et ceux qui ne le veulent pas.
Les premiers sont ses frères, de quelque nation qu’ils soient; les seconds ses ennemis, quelque nom qu’ils portent. Voilà sa théorie. Mais il recherche Lalande et Voltaire. Il proclame Rousseau bien meilleur que lui. Il aime tous ceux qu’il voit. Et quelles affections que les siennes ! L’amitié est pour lui d’origine et de famille céleste , c’est la communion spirituelle née de la « conjonction individuelle avec Dieu. » (Portr., H37.)
J’ai marqué parmi les ombres de sa vie ses prédilections féminines. Je ne veux pas faire disparaître cette ombre, en tant qu’elle se projette sur la vie des gTands mystiques de tous les temps et de tous les pays, amenée et expliquée partout par la nature même des saintes aspirations qui remplissent leur âme. Mais, pour être juste à l’égard de Saint-Martin, je veux constater que si ses nobles et saintes amies occupent une grande place dans sa vie, ses amis n’en prennent pas une petite.
L’égalité est proclamée dans cette conlidence toute extatique : « 11 y a deux personnes, dont l’une est une femme, en présence de qui j’ai senti que Dieu m’aimoit. » (Portr., 7.) Si l’une était une femme, l’autre était un homme.
En général, je ne prétends pas effacer toutes les ombres de cette vie. Pour être vrai, il faut y laisser celles que le théosophe n’en a pas ôtées ; mais pour rester vrai, il faut en écarter celles qu’y a jetées une injuste prévention. 11 s’y trouve d’ailleurs assez de lumières pour que toutes les ombres en soient adoucies.