‹ Saint-Martin, le philosophe inconnu, sa vie et ses écrits, son maitre Martínez et leurs groupes d'après des documents inéditsChapitre 297 sur 360 · LE TRI0MF1IE · texte numérisé non relu

LE TRI0MF1IE

La moralité est le bon gouvernement de soi-même, et le plus sûr moyen de se bien gouverner, c’est de se bien connaître. Cela implique l’art de s’observer avec suite et de se juger avec droiture, de ne rien se passer, de ne rien souffrir en soi qui ne soit amené à la vie, à la pureté et à l’énergie voulues.

Cet art complet, qui prime tout ce qui peut occuper la pensée humaine, Saint-Martin'lc pratiquait avec une sincérité et une constance dignes d’admiration. Observateur profond et fin, il aimait le bien et se reprochait ses fautes, non pour les pleurer — ce qui est bon, mais ce qu’il ne faut pas prolonger, car ce n’est qu’un début — mais pour ne plus y retomber, ce qui est l’amendement et le triomphe. Ce triomphe, Saint-Martin prend la bonne voie pour l’obtenir. Pour être bien gouverne, il se donne à Dieu, et se laisse gouverner par lui à ce point que ce n’est plus l’homme qui vit en Dieu, mais Dieu qui vit en l’homme. « Ne triomphe que celui, dit-il, à qui Dieu donne la vertu et l’intuition des choses divines, et dont la vertu est la condition préalable. »

Remarquons cette place faite à la vertu . Le moraliste rationnel aspire à vaincre le monde; le moraliste mystique à être vaincu de Dieu ; Saint-Martin confesse avec une sublime aisance qu’il a eu le courage de se faire vaincre.

« J’ai dit quelquefois à Dieu : Combats contre moi, comme l’ange contre Jacob, jusqu’à ce que je t’aie béni. » (Portr., 953.)

Oui ne sent que c’est ici le cri d’une àme sincère, sérieuse et réellement avancée ?

Une fois soumis et vaincu parfaitement au gouverne-

LKS VERTCS

nient de son divin Maître, à sa discipline, Saint-Martin fut tout à lui, et s’en trouva si bien qu’il osa dire, avec une étrange confiance : « J'ai dit quelquefois que Dieu étoit ma passion ; j’aurois pu dire, avec plus de justice, que j’étois la sienne. » Ce cri de joie, qui serait un blasphème si l'Ame était à elle, n’est qu’une de ces saintes témérités qu’autorise l’union mystique. Suivons-la un pas encore, car nous n’en saisirions pas le véritable caractère si nous n’allions pas jusqu'au bout. 11 ajoute aux mots : « C’est moi qui étois la sienne, « ces autres : « par les soins continus qu’il m’a prodigués, et par ses opiniâtres bontés pour moi malgré toutes mes ingratitudes ; car s’il m’avoit traité comme je le méritois, il ne ra’auroit seulement pas regardé. » (Porte., 901.)

Et voici un argument qui justifie bien aux yeux de Saint-Martin la croyance, que c’est bien Dieu qui fait ses affaires :

Un apôtre éminent nous a laissé cet aveu, que souvent il n’a pas fait le bien, mais fait le mal qu'il ne voulait pas. Saint-Martin, plus heureux, loue Dieu du contraire. « Car c’est une vérité, dit-il, que sa bouté a été quelquefois assez grande envers moi pour me faire faire le bien lorsque je voulois le mal. » (Portr., 784.)

Ce degré de perfection n’est pas commun, je crois, môme dans la haute mysticité, et je pense qu’il est peu de mots qui caractérisent la véritable moralité de Saint- Martin mieux que les paroles qu’il vient de nous dire.

11 faut ajouter à ces traits généraux que sa vie offre à un degré qui n’apparaît pas dans tous les siècles, les vertus singulières qui découlent comme d’elles-mêmes, pures et vives, d’une source ainsi purifiée et vivifiée,

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