LALANDE
C’est nous qui soulignons, pour faire remarquer ce qui préoccupe Saint-Martin dans le monde, qu’il soit à Paris ou à la campagne.
Pour servir avec plus de succès la grande affaire dont il avait fait la sienne, Saint-Martin chercha aussi des relations avec les hommes de science les plus éminents. Il rechercha surtout l’astronome Lalande. Les astres jouent un grand rôle dans la théurgie , et Saint- Martin avait pris goût à ces mystérieuses élucubrations sur les nombres qui préoccupaient alors encore dom Martinez, son maître, et sur lesquelles un des mystiques allemands les plus distingués de cette époque, M. d’Eckartshausen, devait laisser deux volumes pleins des choses les plus étranges. Mais Saint-Martin ne put entretenir l’illustre astronome que du système du monde, et Lalande ne voulut pas entendre la moindre observation sur ce que le théosophe appelle ses puérilités : on se sépara peu satisfait l’un de l’autre, et pour toujours.
Repoussé de ce côté , Saint-Martin rechercha les écrivains distingués dans les lettres, comme il recherchait dans le monde les hommes qui y exerçaient une grande iufluence par leur esprit ou par leur rang. D’ailleurs, il laissait là, sans tenir à nulles satisfactions d’amour-propre, tous ceux qui ne répondaient pas à sa pensée , comme il fit du maréchal de Richelieu. En effet, il eut avec ce grand seigneur si renommé plusieurs conférences chez la marquise de Lacroix , et fut « assez content de sa judiciaire, » nous dit-il ; mais il le laissa là à cause de son âge et de sa surdité, sans nous parler ni de sa gloire militaire si douteuse, ni de sa moralité trop constatée.
LE DEC n’oRLÉANS.
C’est ainsi qu’il vit, sans attachement aussi, le duc d’Orléans, non encore devenu célèbre dans les annales de la révolution, mais déjà le plus grand type, du moins le partisan le plus haut placé, des opinions et des principes qui allaient changer la face de la France. Le chevalier de Boufûers, dont l’esprit ravissait tout le monde, ne lui convint pas davantage.
M. de Saint-Martin vit avec plus de constance le marquis de Lusignan, dont la femme était une de ses meilleures amies et de ses relations les plus constantes.
Je m’arrête à ces noms, par la raison qu’ils suffisent à bien marquer la place que le jeune théosophe rechercha dans le monde. J’ajoute seulement que, dès lors et pendant toute sa vie, il eut peu de rapports avec le clergé. Sauf le curé de Saint-Sulpice et quelques autres prêtres d’un rang aussi secondaire, il ne voyait pas le sacerdoce. Du moins, je ne trouve pas dans ses pages confidentielles une seule mention de cette nature qui me frappe. 11 aimait trop, à cette époque et toujours, la discussion libre de toute autorité pour soumettre ses idées à la plus absolue et la plus impersonnelle de toutes.
Quant à la discussion , la plus sévère des épreuves, loin de la fuir, il la cherchait, par une raison qu'on doit entendre de sa bouche, car il veut bien avouer qu'elle le fortifiait dans ses convictions.
« Quoique mes idées trouvent toujours à s’étendre , nous dit-il , et à acquérir avec toutes les personnes qui me font l'honneur de vouloir bien s’entretenir avec moi, ces mêmes idées n’ont jamais changé dans le frottement, et elles s’y sont souvent grandement confirmées. Je dois beaucoup eu ce genre, particulièrement au mar-
LF.S PASSATiES.
quis de Lusignan , au curé de Saint-Sulpice Tersac , au maréchal de Richelieu, au duc d’Orléans, au médecin Brunet, au chevalier de Roufflers, à M. Thomé, etc., toutes connaissances qui n’ont duré qu’un moment et n’ont été que des passades. » (Portrait 170.)
On n’est pas plus empressé à convenir qu'on aime bien à discuter, mais qu’on ne change pas d’opinion. Au surplus, la phrase emporte le biographe un peu au delà de la stricte vérité. Le marquis de Lusignan, qu’il met dans ces passades, n’y fut pas compris ; Saint-Martin garda pour lui, comme pour madame de Lusignan, un long et profond attachement.
Dès cette époque, Saint-Martin, attiré de tant de côtés , le fut môme hors de France , et sans que ni lui ni personne nous en dise la vraie raison.
En effet, dès 1773 il fit en Italie un voyage dont il parle peu, ne nommant que deux ou trois villes qu’il vit. J’estime que ce fut un voyage de recherche ou d’information en son sens, un essai de propagande. Les craintes qui agitèrent le voyageur semblent bien le prouver. Quelles autres raisons que ses desseins et ses projets avait-il pour se préoccuper, par exemple, de l’inquisition? son premier ouvrage, ou n’avait pas encore paru, ou, s’il était publié, ne le compromettait pas aux yeux du saint office. Or il se surveilla. Écoutons-en l’aveu.
« En 1773 je fis un voyage où je m’embarquai de Nice à Gènes. Il se trouva dans la felouque un inquisiteur de Turin avec qui je liai conversation , et à qui je parlai peut-être un peu trop franchement sur certains objets et certaines gens. Dans la route je lui demandai combien il y avait du lieu où nous nous trouvions à une