SAINT-MARTIN RECHERCHÉ
cette époque est, en général, une des plus belles de la vie de Saint-Martin. Et c’est une merveille de voir ainsi un gentilhomme de petite naissance et de fortune médiocre, un simple officier, sans doute très-studieux, mais peu instruit encore, philosophe peu remarqué comme tel et écrivain sans éclat, jouer, au seul nom de ses hautes aspirations et d’une piété peu mûrie, peu sensible, un rôle aussi considérable dans un si grand nombre des premières ou des meilleures maisons du pays. Sa sphère d’activité a des limites assez étroites; son influence y est bornée, et si recherché qu’il soit dans le monde, il n’y est pas secondé, il n’y est pas compris. Les femmes , qui l’accueillent si bien , abaissent son esprit, dit-il, et sauf de rares exceptions, les hommes l’écoutent et le laissent comme une espèce de singularité. Dans la littérature, il n’a pour lui aucun des écrivains si nombreux, si brillants, si écoutés de cette génération sceptique ici, incrédule plus loin, matérialiste par-ci par-là, sensualistc partout. Au contraire, de ceux que tout le monde lit, chacun combat ses opinions et ses tendances. Dans ce siècle si charmant, tous convoitent la lumière sans doute, mais tous la veulent douce et agréable. On la rejette, si peu qu’elle soit austère de forme ou dure à entendre ; on la fuit surtout si elle se présente un peu nuageuse ou mystique. Or celle qu’apporte Saint-Martin dans son premier ouvrage est précisément cela. Elle est d’ailleurs si vieille qu’on la croyait morte.
Tout cela est vrai, et malgré tout cela Saint-Martin, à cette époque et au milieu de ce monde si frivole, fut recherché de ceux-là mêmes qui étaient le plus décidés
l’obsclbité.
à ne pas le suivre. On se plaignait sans doute de l’obscurité de sa doctrine, et l’on avait raison ; mais ce sont d’ordinaire ces voiles un peu calculés de la part de l’auteur qui piquent le plus la curiosité aristocratique. Quand on est du nombre des élus, on serait fâché que la doctrine fût plus claire; elle ne serait plus alors un privilège ; accessible à la foule indiscrète , elle ne vaudrait plus l’honneur de la recherche.
Toutefois le petit nombre des élus, les véritables initiés du spiritualisme de Saint-Martin et tous ceux qui aspiraient à le devenir à leur tour voulaient sérieusement un enseignement plus net et plus direct. Jusque-là il n’avait exposé sa doctrine que dans un langage qui en dérobait la prompte et facile intelligence, si bien que le grand critique du siècle avait pu, au moment de mourir, sans trop d’injustice , frapper ensemble la forme et le fond de la même foudre. Il importait que la pensée du maître fût mieux posée, avec plus de clarté, moins de termes de théologie et surtout de théurgie. Les amis du théosophc eux-mêmes le lui disaient ainsi que ses amies. Madame de la Croix et madame de Lusignan étaient elles-mêmes à la tête de ces dernières. Du moins ce fut chez elles , partie chez la première, partie chez la seconde, qu’il se mit à rédiger un nouvel ouvrage, toujours dans le même sens que le premier, autre de forme 5 mais n’olfrant pour le fond que le développement et la continuation du premier.
H y acquiesça et développa cette idée fondamentale, qu’il faut expliquer les choses par l’homme, et non pas l’homme par les choses.
Au premier aspect , ce n’est là qu’un paradoxe ambi-