‹ Saint-Martin, le philosophe inconnu, sa vie et ses écrits, son maitre Martínez et leurs groupes d'après des documents inéditsChapitre 81 sur 360 · FRÉDÉRIC LE GRAND · texte numérisé non relu

FRÉDÉRIC LE GRAND

Berlin, dont Mendelsohn, Bailly et Kant avaient animé les concours par leurs écrits. Une question très-grave avait été proposée par elle, en 1779, sur la demande de Frédéric le Grand lui-même, celle de savoir s’il est utile au peuple d'être trompé. L’Académie avait partagé le prix, avec une rare impartialité, entre deux concurrents qui donnaient deux solutions opposées, dont l'une soutenait hardiment qu’il est utile quelquefois de laisser le peuple dans- l’erreur. Le retentissement de ce débat avait été immense.

Saint-Martin rêvait peut-être à une pareille publicité. Une simple Académie de province en avait donné une plus éclatante encore au brillant mais sérieux discours de J. -J. Rousseau, son type admiré. Aussi son parti fut-il pris sur-le-champ, quand son regard tomba sur cette question posée par l’Académie de Berlin : « Quelle est la meilleure manière de rappeler à la raison les nations, tant sauvages que policées, qui sont livrées aux erreurs et aux superstitions de tout genre? »

On critiqua cette question comme on avait critiqué celle de Frédéric 11, dont elle fut comme une sorte de corollaire. Elle serait, en effet, très-sujette à critique si elle avait été formulée comme la rapporte un récent historien de l’Académie , car il met les nations qui se sont livrées aux erreurs et aux superstitions. Or, il n’est guère de sauvages ou de civilisés qui procèdent à ces tristes aberrations de propos délibéré. On fit contre la question des objections d’un autre genre; on la trouva trop vaste à la fois et trop locale. Trop locale, en ce qu’on la crut, d’une part, inspirée par cette tendance à tout rationaliser que représentait alors à Berlin

NICOLAl.

un parti puissant, dont le libraire Nicolal, directeur d’une feuille devenue célèbre, était l’organe le plus ardent; trop vaste, en ce qu’on pensa qu’il était, sinon impossible de rationaliser même les sauvages, du moins très-bizarre d’y songer. Il est facile, quand on veut prendre un peu le change sur le sens ou la portée d’une question, de se donner la satisfaction de juger des juges. Mais, en y regardant de près, Saint-Martin ne prit pas le change. Appréciant la beauté d’une question pareille et sa parfaite convenance, il résolut de la traiter. Une époque où l’esprit général était travaillé par le désir de se débarrasser de toutes sortes d’erreurs, lui semblait très-favorable pour attaquer celle de ces erreurs qui, à ses yeux, était la plus grave : la substitution de la raison humaine à la raison divine. Tout ne lui allait pas dans ce programme, mais ce programme se prêtait à sa grande préoccupation.

L’Académie de Berlin , en vertu de son institution même, devait suivre tout le mouvement de la pensée, appeler l’attention sur le plus grand problème de tous les temps, et s’occuper en particulier de l’œuvre des missions chrétiennes. Elle avait par diplùme le droit de mêler à la philosophie les plus grandes questions de la religion, et sou programme, tout en se tenant dans les limites de son domaine légitime, rentrait parfaitement dans celui de Saint-Martin. Ce u’est pas, sans doute, l’objet essentiel du christianisme d'appeler les peuples à la raison, mais c’est, ce semble, l’effet certain, complet et universel de son triomphe. Or, rien ne répondait mieux que cette vérité à la pensée la plus chère au cœur de Saint-Martin.

l'académie DE BERLIN.

S’attachant à cette belle question posée par une illustre compagnie, Saint-Martin la traita dans toute la profondeur et toute l'importance que lui donnait son point de vue d'illuminé. Il n’abdiqua dans ses pages aucune de ses idées religieuses, de ses vues fondamentales en matière de philosophie; il les exposa, au contraire, trèsouvertement et les proclama bien haut. La considération qu’on ne pourrait peut-être pas le couronner ne l’arrêta pas un instant. Ce n’étaient pas des prix qu’il voulait, c’étaient des juges, de la publicité, c’est-àdire des partisans et des collaborateurs de son œuvre. Cela était si bien dans ses vœux, qu’aussitôt qu’on eut fondé en France une institution plus propre encore que l’Académie de Berlin à servir sa propagande, j’entends la classe des sciences morales et politiques de l’Institut national, il y rattacha autant que possible les grandes tendances de son âme, ses travaux et ses espérances. Car si l’on peut dire que le « philosophe inconnu » fuyait le monde, et s’il le disait volontiers lui-même, ce n’était qu’en ce sens qu’il ne s’y donnait et ne s’y engloutissait pas. Le fait est qu'il suivait avec la plus fine attention ce qui s’y passait, mais qu’il n’y transigeait qu’autant qu’il le pouvait, fidèle à ses principes. Son ouvrage des Erreurs et de la Vérité était à ses yeux un programme auquel il ne devait pas déroger, et, bien qu’il connût parfaitement la pensée de l’Académie de Berlin, non-seulement il était bien décidé à ne pas voiler la sienne, mais encore à abonder dans son sens. Tout son dessein était, non pas de se faire couronner, mais d’introduire dans le monde, sous un illustre pavillon, la grande doctrine qui le préoccupait, la doctrine de la

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