‹ Saint-Martin, le philosophe inconnu, sa vie et ses écrits, son maitre Martínez et leurs groupes d'après des documents inéditsChapitre 82 sur 360 · LE MÉMOIRE · texte numérisé non relu

LE MÉMOIRE

profonde rupture qui tenait l’humanité éloignée de ses rapports primitifs avec son auteur.

Le mémoire qu’il envoya au concours s’attachait d’abord à donner une bonne définition de la raison, à montrer que pour y soumettre les hommes il faut les ramener à la condition et à la science primitive de l’espèce humaine. Cette science fut longtemps secrètement transmise de sanctuaire en sanctuaire et d’école en école, et elle établissait fortement cette spiritualité qui distingue l’homme de la béte, et qu’a si bien proclamée « Rousseau de Genève. « Puis l’auteur cherchait à dire « ce qui manque à l’homme lorsqu’il arrive sur la terre pour y remplir la loi commune à son espèce. » C’est, suivant lui, la connaissance «d’un lien secourable qui unisse l’homme et sa source par des rapports évidents et positifs. » Il cite encore le « philosophe de Genève » à l’appui de cette thèse, et conclut « que des lumières certaines sur uos relations primitives sont les seules connaissances qui aient sur nous des droits assurés. » Or, c’est en nous-mêmes que nous trouvons la clef de cette science, ce sont les rayons de la lumière divine qui éclairent notre intérieur. Faites reconnaître ce divin rayonnement, ce rapport primitif de l'homme avec Dieu, et vous aurez résolu le problème, vous aurez banni du sein de l'humanité les erreurs qui lui voilent le vrai, et ramené à la raison les peuples qui se sont livrés aux superstitions. Mais pour cela il faut que ceux qui doivent les guider s’éclairent les premiers. « Tant que vous regarderez, s’écrie-t-il, la nature et l’homme comme des êtres isolés, en faisant abstraction du seul principe qui les vivifie tous les deux, vous ne ferez que les défi-

l'apostrophe.

gurer de plus en plus, et tromper ceux à qui vous entreprendrez de les peindre. » Encore, quand le point de vue de Saint-Martin aura été adopté, ne faut-il pas s’imaginer qu’un homme ait le pouvoir de faire beaucoup pour le bien d’un autre. « De môme qu’un arbre n’a pas besoin d’un autre arbre pour croître et porter ses fruits, mais qu’il porte en lui tout ce qu'il faut pour cela, de même chaque homme porte en lui de quoi remplir sa loi sans rien emprunter d’un autre homme. »

L'auteur termine par cette apostrophe à ses juges : «Si l’homme ne remonte pas lui-même jusqu’à cette clef universelle (qui a été indiquée), personne sur la terre ne viendra la déposer dans votre maiu, et je croirai vous avoir assez répondu si je vous ai persuadé que l'homme ne peut pas vous répondre. »

En un mot, il était impossible de faire une réponse plus originale, mais plus éloignée de la question.

Ce mémoire, Saint-Martin le sentit bien, fut donc tout autre chose qu’une solution, et il dit haut qu’il eût été au-dessous de lui d’en fournir une dans le sens du rationalisme dominant. Ce qu’il offrait, c’était un manifeste. Ce fut celui d’un spiritualisme bien antique, bien tombé, mais aspirant à l’empire sous des formes régénérées. Ce fut donc une déclaration de profonde dissidence avec l'Académie. On pense bien qu’elle ne voulut pas donner le prix à un travail qui lui faisait la leçon plutôt que de solliciter des sympathies, et qui déclarait, avec le ton du plus chevaleresque défi, que, si éloquente que pût être l’œuvre de l’auteur, et si supérieure à celle de ses concurrents , l’Académie ne devrait pas le récompenser « dès qu’il ne lui aurait pas apporté le se-

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