MADAME DE COISLIN
Quant au monde vaincu, en écoutant encore un peu Saint-Martin, nous voyons ce qu’il en était réellement. Il nous apprend, en effet, lui-même qu’il vécut et se répandit à Londres dans le plus grand monde. Avant d’y aller, il s’était déjà trouvé en relation avec madame la marquise de Coislin, la femme de notre ambassadeur à Londres ; et ce fut elle, sans doute, qui l’introduisit, si ce ne fut pas même elle qui l’attira en Angleterre, autant que le pays lui-même. L’intimité de Saint-Martin et de madame de Coislin était assez grande ; et l’iufluence que la dame du monde exerça sur le philosophe fut plus forte que celui-ci ne l’eût voulue. « Elle aurait desséché mon esprit, » dit-il. Et il ajoute, dans son style figuré, qui devient quelquefois un peu bizarre, « Elle le grattait en-dessous et le déracinait. » Cela veut dire, sans nul doute, qu’elle cherchait à l'arracher au sol céleste où il prenait sa nourriture. Mais, si cela est bien vrai, madame de Coislin ne s’en doutait guère, et elle n’en avait certainement pas l’intention ; seulement elle cherchait à bien établir sou ingrat protégé dans le monde. Ou peut en appeler à ce qu’elle fit pour qu’il profitât de son séjour à Londres dans l’intérêt de son œuvre. Et il parait quelle y réussit.
« Avant d’aller en Angleterre, nous dit-il, j’avais fait connaissance, à Paris, chez madame de Coislin, de milord Renu champs, fils de milord Erfort (Hereford), cidevant ambassadeur en France. Je reçus de lui beaucoup d’honnêtetés en Angleterre. Nous allâmes ensemble à Windsor, où nous vîmes le fameux Ilerschell.
« Ce lord ue me cherchait que par rapport à mes objets. Mais je ne restais pas assez longtemps pour lui
LAUZL'N .
faire faire un grand chemin ; d’ailleurs le terrain, quoique bon, n’était pas vif.
« Sa femme était fort belle; mais elle me parut, comme les autres Anglaises, avoir bien peur de perdre son douaire (?). J’ai mangé chez eux avec M. de Lauzun, M. Dutens et M. llorseley. »
Remarquons , eu passant , le duc de Lauzun , fils du duc de Gontaut, et d’abord connu sous le nom de comte de Biron, qui afficha pour la reine Marie -Au toi nette cette passion romanesque qui ne lit-tort qu’à lui, et qui mourut sur l’échafaud en 1794, quoiqu'il eût fait d’une manière brillante la guerre d’Amérique sous les ordres du marquis de Rochambeau.
« Je demeurais chez le prince Galitzin et Thieman, qui eurent tant de bonté pour moi que j’en ai honte.
« Quelqu’un dont j’aurais, je crois, tiré meilleur parti si j’en avais eu le temps, était M. de Woronsow, ambassadeur de Russie à Londres. 11 me fit aussi beaucoup de politesses, et dans le peu de conférences que nous eûmes ensemble je trouvai en lui un fort bon esprit.
« J’aurais plusieurs notes à faire sur les Russes dans ce recueil, dans lequel mon portrait est un peu lié à celui des autres. »
On le voit, en apparence Saint-Martin portait ses vues de conquêtes dans la sphère aristocratique et n’y appréciait qu’une seule chose, la susceptibilité qu’il y trouvait pour ses objets.
Toutefois, en réalité, il était beaucoup moins exclusif qu’il ne se dépeint lui-même. Au besoin, il recherchait encore plus l’aristocratie de la science que celle de
o Aurai. n.
la naissance. Peu lui importait, en effet, l’élévation du rang ou toute autre circonstance, quand il s’agissait de ses grands objets. Pour servir sa cause, il ne dédaignait aucune relation ni aucune classe de la société, bien décidé, comme il nous l’a dit au sujet du maréchal de Richelieu, à ne s’attacher qu’à ceux qui s’attachaient à lui et à l’objet de ses prédilections, laissant là les autres, eu Angleterre comme en France.
Voilà pourquoi il préféra, à Londres même, les Russes aux Anglais.
Les Russes, comme tous les peuples de race slave, se montraient, à ce qu’il paraît, ce qu’ils sont toujours, plus naturellement enclins que d’autres au mysticisme, et non-seulement spiritualistes, mais volontiers théosophes. Saint-Martin s’affectionna surtout au prince Alexis Galitzin et à un M. Thieman, qu’il met sur la même ligne que le prince.
Dans ses notes sur l’Angleterre , il se promettait de revenir sur les Russes en général ; mais il n’entendait s’occuper que de ceux qui s’étaient pris à ses grandes aspirations. 11 a tenu parole, et son Portrait donne les noms des Russes les plus distingués qu’il avait vus à Londres. 11 cite à leur tête ce même comte de Kachelof qu’il revit un an après dans le pays de Montbéliard, et qui fit avec lui la charmante excursion d’Étupes, dont il sera question tout à l’heure. Mais quel était ce seigneur? Le nom de Kachelof, me dit un écrivain d’une autorité toute spéciale, ne se trouve pas dans les listes de la noblesse russe. Faut-il lire Kouchelof ou Kochelef ? Saint- Martin, qui s’autorisait des habitudes de son temps pour ne pas y regarder de trop près, joint à ce nom
VOKON1SOF.
ceux d'un Zinovief, de deux Galilzin , d’un Maskof, d’un Stavronski, d’un Vorontsof et d’une comtesse Rasoumoski.
Ce Mascof u’est peut-être autre que le comte Markof qui a joué, au commencement de ce siècle, un rôle considérable à Paris. Stavronski était ambassadeur ou ministre de Russie à Naples. Celui des Vorontsof ou Woronzow que Saint-Martin connut et qu’il crut trèsdigne de le suivre sur scs hauteurs spéculatives, se nommait Simon Romanovitch. 11 était à Londres depuis qu'il avait quitté Venise, en 1784, et il s’y trouvait encore en 1789, au moment où éclatèrent les premiers grands faits de la révolution française. 11 faut le distinguer de son frère Alexandre, le chancelier, avec lequel la Biotjrapltic universelle semble le confondre. Leurs deux sœurs figurent d’une manière éclatante dans la chronique du palais et dans l’histoire des grandes catastrophes de Saint-Pétersbourg : l’aînée, comme favorite de Pierre 111 et sur le point de devenir impératrice ; la cadette, la princesse Daschkow, qui a laissé des mémoires , comme favorite de Catherine II. C’est elle qui conseilla à sa maîtresse de se défaire de son mari pour éviter une répudiation, et d’oser occuper seule le trône impérial.
Ces Russes qui tirent à Saint-Martin un accueil si empressé à Londres, étaient-ils des martinistes ou des martinézistes? En d’autres termes, élaicnt-ce des amis personnels de Saint- Martin seulement, ou bien des adeptes initiés à ce qu’on appelait alors l’École du Nord, c’est-à-dire cette vaste affiliation rattachée à dom Martinez qui comptait dans le Nord des Loges ou des sociétés
CATHKII1NE II.
diverses et un centre à Copenhague? C’est ce qu’on nous laisse ignorer. Toutefois un fait que Saint-Martin met en avant à cette occasion semble prouver qu’il s’agit d’amis ou de sectateurs de dom Martinez. En effet, il ajoute à sa note ce curieux détail : « Leur impératrice, Catherine II, a jugé à propos de composer deux comédies contre les martinistes, dont elle avait pris ombrage. »
11 parait évident que Saint-Martin, dans cette note, ne parle pas de ses adhérents à lui en employant le mot de martinistes. Il ne se voit pas attaqué lui-même comme chef de ce parti. Il entend donc, sous le nom de martinistes, ce qu’alors tout le monde entendait sous ce nom, c’est-à-dire les martinézistes. Ce n’est qu’un peu plus tard, en effet, qu’on a confondu les uns et les autres sous la même désignation, sous ce nom mal fait de martinistes, qui jette dans l’erreur.
Saint- Martin est d’ailleurs blessé du fait qu’il reproche à Catherine II. 11 se voit personnellement compris dans les épigrammes de l’impératrice. Et il avait raison de penser qu’il l’était, puisqu’il passait pour martinéziste au point que , peu d'années après, Martinez ayant disparu, il fut pris réellement pour le chef de la secte. Le mot leste, leur impératrice , laisse percer son humeur. Ami de la tolérance, du plus grand principe de son siècle, il ajoute, peut-être avec quelque plaisir : « Ces comédies ne firent qu’accroître la secte. » Il y avait là un succès né d’une agression, et par conséquent de quoi flatter un ami de la liberté.
Toutefois ce qui suit est écrit avec plus de plaisir encore.
l’ÉVÊüUE l'LATON.
« Alors l’impératrice chargea M. Platon, évéque de Moscou, de lui rendre compte du livre des Erreurs et de la Vérité , qui était pour elle une pierre d’achoppement. Il lui en rendit le compte le plus avantageux et le plus tranquillisant. Malgré cela, quelque instance que m’aient faite mes connaissances pour aller dans leur pays, je n’irai pas pendant la vie de la présente impératrice. Et puis j’arrive à un âge où de pareils voyages ne se font plus sans de sérieuses réflexions.
« Plus l’homme avance en âge, moins le temps est sa propriété. »
C’est là une do ces belles pensées que le théosophe jette dans ses pages comme les génies sèment les perles, un peu partout. Mais aller en Russie, où il trouvait d’excellentes dispositions, n’était-ce pas, à son point de vue, une belle mission à remplir? Et devait-il se dérober à l'invitation au nom de ces considérations personnelles qui arrêtent le vulgaire? Fallait-il, en rejetant les vœux de l’aristocratie russe, ressembler à l’un de ses plus grands adversaires, à Diderot refusant de se rendre à ceux de la souveraine qu’il proclamait la Sémiramis du Nord ? On n’est pourtant pas mieux inspiré que ne le fut Saint-Martin en résistant à ses amis de Russie. Car les mêmes personnages qui , à Londres, voyaient si assidûment le théosophe dans l’intimité, ne jouissaient plus de la même liberté ni à Saint-Pétersbourg, ni à Moscou, ni même dans leurs terres.
Les grands procédés du prince Alexis Galitzin, qui fit avec Saint-Martin, ou plutôt qui lui fit faire à ses frais et en sa compagnie un voyage en Italie, n’en sont que plus beaux ; ils montrent un attachement sincère pour