‹ Saint MartinChapitre 105 sur 317 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

voyant arriver de loin, entra en fureur et demanda qui avait osé l'introduire. Martin était debout devant lui : il ne se leva point. Tel était le respect témoigné ordinairement par les princes envers les dignitaires de l'Église, que l'historien semble scandalisé de cette manière d'agir. Il se hâte de nous dire que le feu, ayant pris instantanément dans la chambre, gagna en un clin d'œil le siège où Valentinien était assis, que force lui fut alors de le quitter et de rendre au pontife l'honneur qui lui était dû. La frayeur causée par cet accident, jointe sans doute au prestige irrésistible de l'homme de Dieu, changea subitement les dispositions du potentat. Lui qui voulait le repousser avec mépris, qui, un moment auparavant, l'eût volontiers chassé, le voilà qui se jette à son cou, l'embrasse, lui déclare qu'il a senti que Dieu était avec lui et que toutes ses demandes sont exaucées d'avance. Martin n'eut donc pas la peine de parler; il obtint tout ce qu'il désirait. Admis ensuite à la table de l'empereur, il devint pendant quelques jours son familier, et lui fit entendre les conseils de la sagesse. La politique ultérieure de Valentinien, la persistance qu'il mit à protéger les catholiques malgré les suggestions de sa femme, sans cependant persécuter les ariens, tout nous montre que les paroles du pontife l'impressionnèrent vivement et durent exercer sur sa conduite une puissante influence ; car cette fermeté et cette tolérance réunies constituaient précisément, comme nous le reconnaîtrons tout à l'heure, l'esprit de saint Martin. A son départ, le prince voulut lui faire accepter des présents magnifiques : fidèle à ses chères habitudes de pauvreté, il refusa tout '.

Mais c'est principalement sous le règne de Maxime que son rôle à la cour prit une importance et un caractère de grandeur extraordinaires. Ici le théâtre des exploits du héros chrétien va s'élargir encore, et nous allons voir son nom mêlé à la plus grave des questions sociales et religieuses de son

1 Sulp., Dial. II, 3.

SAINT MARTIN ÉVÈOUE

temps, à celle qui accapare dans cette période toute Tattention des annalistes sacrés. Son intervention dans l'affaire des priscillianistes, l'action salutaire et prépondérante qu'il exerça dans cette occasion, seul contre un certain nombre de prélats courtisans, marquent le point culminant de sa carrière publique. Il convient donc d'exposer les faits avec quelque détail. Je glisserai cependant sur les origines de la secte de Priscillien, dont la recherche nous entraînerait trop loin. 11 me suffira de rappeler en deux mots ce que l'histoire en connaît. Les doctrines grossières des gnostiques, importées d'Égypte en Espagne, y avaient récemment engendré une hérésie nouvelle, fortement mélangée de manichéisme. Un homme distingué, mais de mœurs suspectes, lui donna son nom. Ses disciples enseignaient comme lui que l'âme humaine est de la même substance que la Divinité, et que le monde a été créé par un pi'incipe malfaisant. Ils proscrivaient de leur table la chair des animaux et condamnaient le mariage, exaltant en paroles la continence, mais, dans la pratique, tenant des assemblées nocturnes qui étaient de véritables écoles de débauche. Une première condamnation solennelle fut prononcée contre eux par le concile de Saragosse , en 381 ; ses canons défendirent notamment aux femmes de former des sociétés secrètes avec des hommes étrangers , aux uns et aux autres de se réunir clandestinement dans les cavernes ou les maisons particulières. A ce concile furent convoqués les prélats d'Aquitaine. La cité des Turones, bien que fort éloignée, appartenait à cette région, dont elle était le point extrême : son évêque devait prendre part à l'assemblée; et, en effet, un auteur espagnol, cité par Gervaise , et très rapproché de l'époque des événements , affirme qu'il en fut ainsi. Sulpice ne parle point du voyage de saint Martin à Saragosse, et les actes du concile ne portent pas sa souscription. Toutefois, comme le premier a passé sous silence, dans sa biographie, plus d'une circonstance importante, et comme, d'autre part, les seconds nous

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