‹ Saint MartinChapitre 108 sur 317 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

seul le disait assez. Mais, à Trêves, nul n'osait encore élever la voix avec lui. La grandeur de cette attitude, la majesté de cet isolement furent précisément ce qui acheva de captiver l'honnête Maxime. Ce ne fut plus l'homme de Dieu qui supplia, ce ne fut plus l'empereur qui commanda : les rôles se trouvèrent renversés. Le premier présenta toutes ses requêtes, et ses désirs furent accomplis. Le second formula une prière, et la vit repoussée. Que demandait -il pourtant? Une très légère faveur : que le pontife voulût bien s'asseoir à sa table et honorer de sa présence, pour une fois, le repas impérial. Martin refusait obstinément, et la raison qu'il donnait paraîtra peut-être singulière pour l'époque. Il ne voulait point, disait-il, partager le pain d'un homme qui avait fait périr un souverain et qui occupait injustement le trône d'un autre. Qu'un évêque se montrât clérical à la cour, c'était bien naturel; mais qu'il fît profession d'attachement aux princes légitimes en face de l'usurpateur, et cela en pleine décadence romaine, c'était, je crois, moins ordinaire. Le tyran, n'en concevant que plus d'estime pour sa personne, entreprit de se justifier à ses yeux, ne fût-ce que pour le décider à accepter son invitation. Il lui exposa (ce qui était, du reste, assez vrai) qu'il n'avait pas saisi spontanément la pourpre, que ses soldats la lui avaient jetée sur les épaides, et qu'il avait dû soutenir son parti par les armes. C'était bien la volonté de Dieu qu'il régnât, car son succès avait été tout à fait extraordinaire. Enfin, pas un de ses adversaires n'avait été tué en dehors des champs de bataille; il était innocent de la mort de Gratien. Il y avait au moins dans ses paroles un grand accent de sincéiité; car le saint, après avoir longtemps résisté , se laissa persuader par ses raisonnements , ou plutôt toucher par ses instances, et finit par lai promettre d'accéder à son désir'.

1 Vita 8. Mari , 20.

Aussitôt Maxime, enchanté, met tout son palais en mouvement. Il fait apprêter un dîner magnifique, comme pour une grande solennité. Il invite de hauts dignitaires, des viri inluslrcs, Evodius, consul et préfet, magistrat austère, deux comtes de l'empire, investis d'une puissance considérable , dont l'un est le propre frère du prince et l'autre son oncle. Le jour du festin arrivé, Martin pénètre sous les portiques de marbre avec sa pauvre tunique de birre, accompagné d'un de ses clercs, un humble prêtre qui le suit partout. Ils sont introduits tous les deux dans une salle somptueuse. L'empereur prend place sur son siège; l'évêque s'assied à sa droite, mais sur un simple escabeau : pas plus dans un palais que dans sa cathédrale, il n'entend renoncer à ses pratiques d'humilité. A la gauche de Maxime, le consul; en face, de l'autre côté de la table, les deux comtes; et au milieu d'eux, le pauvre clerc. Vers la moitié du repas, un des serviteurs, suivant l'usage du temps, offre au maître une patère remplie de vin. Celui-ci, par déférence, fait signe de la présenter au pontife, pour qu'il y trempe ses lèvres et la remette ensuite au convive le plus honorable après lui : c'est encore une très vieille coutume, qui s'est perpétuée presque jusqu'à nos jours dans certaines contrées de l'Europe, notamment dans la Flandre. Il croit naturellement que son hôte va lui repasser à lui-même cette coupe; il avance déjà la main. IMartin, après avoir bu, jette les yeux autour de lui; et n'apercevant aucun personnage plus digne de respect que son prêtre, il lui tend la patère avec une noble assurance. Tous les assistants sont saisis de stupeur devant une telle violation de l'étiquette. Mais le prince le premier, et ses officiers ensuite, donnent une marque d'approbation. Ils ont compris la leçon; ils admirent cette saijjte audace, et elle devient aussitôt l'objet d'un éloge unanime. Le lendemain, on répétait par toute la ville que l'évêque de Tours venait de faire au dîner de l'empereur ce qu'aucun de ses collègues

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