‹ Saint MartinChapitre 109 sur 317 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

n'avait jamais ose à la table du plus infime des magistrats

De tels incidents, et l'impression profonde qu'ils produisaient, n'étaient pas faits pour rendre l'espoir au parti des ithaciens. Et non seulement Maxime semblait maintenant dominé par leur adversaire, qui prolongeait d'une façon inquiétante son séjour dans la métropole, mais l'impératrice professait pour sa personne une admiration, un enthousiasme encore plus prononcés, et, contrairement à la femme de Valentinien, elle travaillait à le rendre plus cher à son mari. Cette princesse était, à ce que l'on croit, la fille d'un roi indigène du pays de Galles, et s'appelait Elena. Épousée par l'officier romain dans le cours d'une expédition en Bretagne, elle l'avait suivi en Gaule, et, en montant avec lui sur le trône, elle n'y avait apporté ni les passions ni les préventions de Justine. Elle devait se laisser fasciner entièrement par l'éclat d'une sainteté aussi extraordinaire. Tandis que Martin, mandé à chaque instant par l'empereur, s'entretenait avec lui des sujets les plus élevés, des choses présentes et des futures, de la gloire des élus, de l'éternité des récompenses et des peines; tandis qu'il recevait ses confidences et cherchait à le détourner d'une ligne politique funeste (car, mis au courant de ses projets d'attaque contre le jeune Valentinien II, il lui prédit un commencement de succès, suivi d'une mort prompte, ce qui se réalisa de point en point), la fille des rois bretons, suspendue à ses lèvres, dévorait en silence chacune de ses paroles. Assise à terre devant lui, elle ne pouvait s'arracher à cette humble posture. On la voyait par moments si émue de

1 Vila S. Mari., 20. C'est peut-être en souvenir de ce repas que le suint avait rapporté à Tours une patère couleur de saphir provenant du trésor do l'empereur Maxime, et dont Grégoire de Tours nous parle comme d'une reli(|ue précieuse, {yirt. S. Mart., IV, 10.) La Vie de S. Lambert, évêque d'Utieclit au vm* siècle, rapporte un trait de courage du même genre accompli par ce prélat à la table de Pépin le Grand, et rappelle à ce propos l'exemple de S. Martin. [Acla SS. sep<.,, V,397.)

ses touchantes exhortations, que, pareille à la pécheresse de l'Évangile, elle arrosait de ses larmes les pieds du saint et les essuyait de ses blonds cheveux. Le pontife, qu'aucune femme n'avait jamais approché, supportait avec peine ses assiduités : il lui était impossible de les repousser; mais c'était pour lui, on le conçoit, une véritable servitude. Il fallut qu'il cédât de nouveau lorsqu'elle le supplia d'accepter un repas intime, où elle le recevrait seule avec son mari, loin de tout importun : son rêve était de jouir en liberté de sa conversation, de le vénérer à son aise, de le servir comme une esclave. Au festin solennel succéda donc une agape d'un caractère tout privé. L'impératrice voulut mettre elle-même la table, préparer les mets de sa main, verser l'eau sur les doigts de l'homme du Seigneur, suivant l'usage de Marmoutier, approcher le vil escabeau auquel il attachait tant de prix; et, tandis qu'il mangeait, elle se tenait respectueusement à distance, debout, immobile comme la plus modeste servante, mêlant le vin et le lui offrant. Dès que l'évêque et le prince eurent pris une légère nourriture et qu'ils se furent levés, elle recueillit pieusement les miettes de pain que le premier avait laissées devant lui, préférant ces restes aux plats les plus recherchés. Heureuse femme! s'écrie Sulpice, plus admirable que la reine de Saba, qui vint des extrémités de la terre pour entendre Salomon; car elle ne se contenta pas d'écouter le sage : elle voulut s'abaisser devant lui et le servir. Elle servit comme Marthe, elle écouta comme Marie. Belle leçon pour les femmes autant que pour les clercs ! Ce n'était pas une veuve, ce n'était pas une vierge dont Martin tolérait ainsi le contact : c'était une épouse joignant ses prières à celles de son mari, c'était une princesse se réduisant au rôle d'esclave pour lui faire honneur; et elle lui prêta ses services de loin, sans oser s'asseoir à table avec lui; et pareille chose n'arriva au saint qu'une seule fois dans sa vie; et il était dans sa soixante -dixième année! Comprenons

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