ART DE LA RENAISSANCE (XVI" SIÈCLE) ÉCOLE ALLEMANDE
" Saint Martin près de la Vierge et de l'enfant Jésus. »
Tableau d'Holbein ( 1498-li354). Les ornements des deux demi -tympans sont l'œuvre de M. Rousseau.
Gravé par Rousseau, d'après une rpreuve photographique dont le cliché appartient à MM. Braun et Cie.
Les antimartiniens ne perdirent pas de temps. Soit qu'ils fussent restés autour de l'empereur après Texécution de Priscillien pour assurer leur victoire, soit qu'ils fussent revenus à Trêves en 386, à l'occasion de l'élection d'un nouveau métropolitain , ils tinrent alors dans cette ville une assemblée synodale, où ils déclarèrent d'abord, pour répondre aux accusations qui commençaient à s'élever contre Ithace, que ce prélat n'était coupable d'aucune faute. Puis, afin de mettre leurs actes d'accord avec cette déclaration, ils agirent auprès de Maxime pour le décider à englober tous les priscillianistes , anciens ou nouveaux , dans une poursuite rigoureuse et à les faire mourir comme leur chef. Le faible prince, voué désormais corps et âme à leur faction, les écouta. Il décréta, sur leur conseil, que des tribuns, armés des pouvoirs les plus étendus, partiraient sans retard pour l'Espagne, qu'ils rechercheraient les hérétiques, les arrêteraient, leur enlèveraient leurs biens et la vie. C'était une véritable inquisition civile qui allait sévir sur ce malheureux pays; la dureté, l'avidité des officiers impériaux faisaient redouter de sa part bien d'autres abus que ceux qu'on a si légèrement reprochés à l'inquisition ecclésiastique du moyen âge. Tout un peuple allait être mis en suspicion, et une foule d'innocents se trouvaient exposés à périr avec les coupables; car, suivant Sulpice, la couleur du visage, la forme des habits pouvaient suffire à établir une présomption d'hérésie. La mesure fatale venait d'être signée, lorsqu'une nouvelle désastreuse pour ses instigateurs se répandit tout à coup dans la ville : Martin revenait; Martin n'était qu'à une journée de Trêves; le lendemain même, ce fâcheux allait faire sa réapparition à la cour. Aussitôt la panique se met dans tout le camp des ithaciens. Un homme qui a tenu le prince sous sa domination tant qu'il a été présent peut renverser d'un souffle tout leur ouvrage. 11 doit certainement savoir ce qui s'est passé depuis son départ, et il en gémit; mais, quand il apprendra la décision
:HAPITRE IV
prise la veille par Maxime, n'esl-il pas à craindre qu'il ne lui fasse encore une fois changer d'avis, qu'il ne repousse de sa communion tous les évèques du parti, et que son ascendant sur le clergé des Gaules ne les fasse condamner par l'Eglise? Bel hommage rendu au caractère et à l'influence souveraine de l'homme de Dieu, que cette frayeur subite de ses adversaires !
Donc il faut aviser au plus vite. Une députation va trouver l'empereur. On arrête avec lui que des agents seront envoyés de sa part au-devant du pontife et lui intimeront la défense d'entrer dans la ville, à moins qu'il ne déclare apporter la paix aux prélats réunis. Maxime, ne voulant sans doute i)as s'exposer à rougir devant lui, consent à tout. Aussitôt le plan est exécuté. A la porte de Trêves , Martin rencontre les officiers impériaux , qui s'acquittent de leur commission. « Je viens, répond-il, avec la paix de Jésus- Christ. » Parole équivoque si l'on veut, du moins en apparence; mais, au fond, c'était si bien la vérité'! Il était résolu, du reste, à pénétrer jusqu'auprès du prince, auquel il apportait des requêtes en faveur des partisans de Gratien frappés par son courroux. On le laisse donc entrer, mais à la nuit close, pour éviter, sans doute, une occasion de tumulte. Il se rend à l'église : la prière est toujours son premier souci, et plus que jamais il a besoin du secours divin dans la tempête au milieu de laquelle il s'engage. Le lendemain, il se présente au palais. 11 ne cache pas ses intentions : il veut surtout empêcher le départ des tribuns
1 Mi. lii lri . (|ui rif ivuai iliiil y:\< :\ uin- c;il(ii]iiiie , ^'f*t empressé île saisir ce
Lent nv'hic à un cluge plus i-erli-le cnroro {IIUI. <lr France, 1, 117). Il mo suffira, je pense, de renvoyer le lecteur à la réplique qui lui a été l'^iilr y.n- V:\\<\\(- Gorini {Défense de l'Église, II, 177). Voici les termes dont se soit Siilpior Sévère : Se cum pace rpiscoj}oriim ibi consisienlium adforc fiim'inr.:.: illc callide frusirahis pi-i'/ih-liir sr nnii pace Chrisli esse vrnhirinit. Dt.iL 111, 11.)
Évidemment, le bid^i^phr l'i.iil I inp enthousiasmé desuii pt r- mijv p,iur avoir
employé ces expressions dans un sens défavorable. On peut tnul au plus voir dans la réponse du saint une habile échappatoire.
SAINT MARTIN ÉVÈOUE
munis de pouvoirs militaires pour l'Espagne; il veut non seulement préserver de vexations arbitraires les catholiques livrés à leur merci, mais sauver de la mort les hérétiques eux-mêmes. Maxime refuse de le recevoir. Un jour, deux jours se passent : la porte lui est impitoyablement fermée. Les ithaciens sont là qui veillent; ils font bonne garde autour du tyran. Celui-ci, d'ailleurs, entrevoit maintenant dans la répression sanglante des priscillianistes une source abondante de revenus. Son trésor est épuisé par les guerres civiles; la descente en Italie dont il nourrit toujours le dessein exige des ressources nouvelles : comme il arrive trop souvent, l'intérêt politique se mêle à la question religieuse, et l'avidité du fisc fait pencher la balance du côté de la rigueur. Il reste donc peu d'espoir au défenseur du droit et de la dignité de l'Église '.
Cependant Martin évite soigneusement tout contact avec les adhérents d'Ithace. Il n'en approche aucun. C'est bien clair à présent : il les regarde comme exclus de la communion des saints, il les excommunie par la pensée. Les conséquences tant redoutées vont se produire. Alors les évêques font entendre à l'empereur d'amères récriminations : il n'eût pas fallu laisser pénétrer cet homme dans les remparts de Trêves ; ce n'est plus seulement l'avocat des priscillianistes qu'il faut voir en lui, c'est leur vengeur; rien n'est fait, le supplice du chef de la secte n'aura plus aucune efficacité, si l'on supporte ses agissements. Qu'on le fasse donc partir, ou plutôt qu'on l'enveloppe dans le sort commun des hérétiques, car c'en est un! Maxime s'est livré, pieds et poings liés, aux ithaciens. Pourtant il se souvient de ses entretiens intimes avec le serviteur de Dieu, de ses touchantes paroles, de sa bonté pour lui et les siens. Il revoit en esprit les scènes édifiantes dont son palais a été le témoin, lorsqu'il le traitait à sa table, quand l'impérati'ice le servait. Peut-
1 Sulp., Dial. III, il.
CIIAriTRE IV
être la femme de cet autre Pilate lui parle- t-ellc, comme sa devancière, en faveur du juste. Après tout, se dit-il, aucun homme n'égale celui-là en vertu, en sainteté, en bonne foi. 11 se résout donc à tenter de le sauver en l'amenant avec adresse à changer de sentiment, et dans ce but il le mande secrètement auprès de lui.
Que sepassa-t-il dans cette audience clandestine, si différente des pompeuses réceptions d'autrefois? Ce qui devait naturellement se passer. Le prince déploya toute l'habileté dont il était capable. 11 s'excusa, il excusa Ithace. Les hérétiques avaient été condamnés par jugement public, en vertu des lois impériales plutôt qu'à la poursuite des évêques. 11 n'y avait pas de raison grave pour se séparer de la communion de ces derniers; un seul prélat, Théognite, avait osé le faire jusqu'à présent, mais apparemment poussé par des motifs de haine personnelle ; les autres n'avaient modifié en rien leur manière de voir, et même, quelques jours auparavant, un synode avait proclamé publiquement l'innocence d'ithace. Mais ces misérables arguments se heurtèrent contre une âme d'airain. Le pontife si humble et si doux se redressa. La loyauté de sa conscience et la platitude de son adversaire lui donnaient une double supériorité. 11 se retrancha dans un non possumns inébranlable. Maxime, furieux, rompit l'entretien et le congédia. Les tribuns reçurent aussitôt l'ordre de se mettre en route pour l'Espagne
Que faire dans une aussi triste conjoncture? Faut-il laisser s'exécuter les projets sanguinaires du tyran? Fautil ajouter une tache plus grave à la tache qui a déjà souillé une partie de l'épiscopat? Faut- il abandonner à d'illégitimes violences une multitude d'hommes, innocents ou coupables? Une telle perspective remplit Martin de douleur et de perplexité. Son cœur saigne, comme saignait celui
1 Sulp., Dial. III, 12.
de son divin Maître à l'aspect des crimes de l'iiumanité , dans la nuit de Gethsémani. Il faut qu'il subisse, lui aussi, sa passion. Mais il n'a pas la force de l'Homme- Dieu : il n'ira pas jusqu'au bout. Dans cette tempête de l'âme, dans cette lutte héroïque entre la fidélité à ses convictions et sa charité ardente, la charité finit par l'emporter; n'est-il pas, depuis sa tendre jeunesse, l'incarnation de cette admirable vertu? 11 retourne, au milieu des ténèbres, au palais de l'empereur. 11 lui promet (faiblesse bien pardonnable) de communiquer avec les ithaciens, pourvu que l'on renonce aux mesures sanglantes et qu'on rappelle les tribuns. Enchanté d'un revirement aussi inattendu , Maxime accorde tout , pensant bien que la joie de voir un pareil opposant se rapprocher d'eux, l'espoir d'obtenir pour leur conduite passée l'approbation ou au moins l'absolution de l'Église, décideraient facilement les évèques à abandonner, comme lui-même, la poursuite de cette malheureuse affaire. Le jour suivant, c'était l'ordination du nouvel archevêque. L'élu, nommé Félix, était un homme de grande vertu, digne, d'après Sulpice, d'être élevé au pontificat en des circonstances moins fâcheuses, et, de plus, cher à Martin'. Celui-ci prit donc part à la cérémonie de la consécration : il se montra au milieu de ses collègues, estimant qu'il valait mieux se joindre à eux pour un instant que de déchaîner des maux incalculables, et parut ainsi rentrer dans leur communion. Le sacrifice était consommé; mais des flots de sang étaient épargnés. Toutefois , quand ils voulurent lui faire reconnaître par écrit cette espèce de capitulation de conscience, ils ne purent jamais lui arracher sa signature. Il préféra fuir la ville, et dès le lendemain, la mort dans l'âme, il était sur la route de son diocèse. Ce fut sa voie
1 Une tradition, recueillie par Baronius et par les Bollandistes , ajoute que Félix commit la même faiblesse que levêque de Tours et s'unit à lui dans sa dernière démarche auprès de Maxime (Baronius, an. 386; Acta SS. mart., m , 622) ; elle n'est nullement confirmée par le récit de Sulpice.