‹ Saint MartinChapitre 128 sur 317 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

La cité des Éducns (Autun) était encore, au iv" siècle, la citadelle de l'idolâtrie. Le druidisme, traqué partout, avait rallié autour d'elle ses derniers défenseurs, et, pour le débusquer de ce suprême asile, Rome y avait introduit, prôné, popularisé celle de ses mille divinités dont le culte était le mieux fait pour séduire les sens grossiers de la foule. Au fond des sombres forêts, sur les hauteurs escarpées, s'étaient réfugiés Bibracte, Belenus et les autres génies enfantés par l'imagination celtique ; naguère un collège célèbre leur formait en ces lieux des prêtres et des adorateurs : à présent ils vivaient de leur gloire passée. Mais, dans l'enceinte de la ville romaine et dans les plaines environnantes, c'était la mère des dieux qui trônait, avec son cortège d'eunuques bouffons et de pratiques licencieuses. Le culte de Cybèle, renforcé, à dessein sans doute, des mystères impudiques d'Isis et de Mithra, était devenu entre les mains des conquérants un redoutable instrument de domination : le peuple, en particulier, s'était laissé enchaîner au char de la « bonne déesse », qui l'entraînait sur la pente rapide de la corruption et de la servitude. Le christianisme avait donc là deux ennemis à combattre, et deux ennemis redoutables, puib(iue l'un s'appuyait sur les vieilles superstitions nationales, et l'autre sur les instincts dépravés de la nature humaine. Il leur livra une double bataille, à peu près vers le même temps, et, grâce au courage de deux hommes résolus, de deux pontifes inspirés, la barbarie païenne fut enfin balayée de cette contrée. Le premier, Simplicius d'Autun, eut l'honneur d'extirper le culte infâme de Cybèle; au second, Martin de Tours, fut réservée la destruction des derniers repaires de la monstrueuse religion des druides. Simplicius rencontra un jour, à la porte de la cité, une de ces processions profanes qui rappelaient les Ambarvalia des anciens Romains, et qu'on ne put déraciner des habitudes populaires qu'en les remplaçant par les cérémonies chrétiennes des Rogations : c'étaient les dévots de la grande

ART DE t.A RENAISSANCE (XV1« SIÈCLE) ÉCOLE ROMAINE

'< Saint Martin faisant l'aumône au diable. » Un proverbe italien qui circule encore aujourd'hui dans la Toscane, et probablement dans toute l'Italie centrale, est conçu en ces te^'mes : " Saint Martin fit bien la charité au diable. » Ce proverbe ne pouvait être que plus populaire au temps de Haphaël. — La même légende est fort répandue en Allemagne. Dans une Vie des saints toute récente et destinée aux lectures de famille, nous lisons ce qui suit : » Satan prit un jour la figure d'un mendiant, se présenta à saint Marliii et en rorut une aumône. Plus tard le diable apparut au saint et se iiKupia de ce qu'il avait fait la charité à l'ennemi acharné do Jésus-Clirist : — (jii'impdrle? ré|iuii<lil saint Mar-

déesse qui promenaient triomphalement leur idole autour de leurs vergers, demandant Tabondance à celle qui leur apportait la ruine de Tâme et du corps. D'un signe de croix, il arrêta le cortège. Cybèle tomba par terre, et les bœufs (pii la li'aînaient demeurèrent immobiles; les coups de fouet les plus violents ne purent les faire bouger. Alors tous les assistants se dirent, comme les païens de Levroux, que, si la mère des dieux ne pouvait absolument rien ni pour eux ni pour elle-même, sa divinité devenait bieu problématique. Ils crurent stimuler son amour-propre en lui sacrifiant sur-le-champ quelques victimes. Mais, quand ils virent qu'elle restait impuissante malgré tout, ils l'abandonnèrent sur place. Instruits ensuite par l'évêque, ils vinrent grossir le troupeau des chrétiens , et c'est ainsi que le paganisme romain perdit son prestige et ses partisans à Autun'. On croirait, a dit en citant ce trait M. Beugnot, lire un épisode de la vie de saint Martin. Le fait est qu'il rappelle singulièrement un de ceux dont Sulpice nous a transmis le récit. L'évêque de Tours rencontra de même, dans une de ses tournées, une procession rustique, et, apercevant de loin des voiles blancs s'agiter, il crut que c'étaient des païens qui faisaient faire à une de leurs idoles le tour de leurs champs; car telle était, observe l'historien, la coutume des paysans de la Gaule. Il traça, comme Simplicius, un signe de croix, qui les frappa d'immobilité. Mais, en s'approchant, il reconnut que ces pauvres gens portaient en terre un des leurs, et alors, pris de compassion, il leva la main et leur permit de continuer leur marche; car il tolérait bénignement tout ce qui ne constituait pas une cérémonie sacrilège -. La difTérence du dénouement nous interdit de penser que l'anecdote rapportée par Grégoire de Tours sur l'évêque d'Autun soit une imitation de celle-ci : nous devons ajouter foi à l'auLhenticité de l'une

1 Gréo-. (IcTuurs, Glor. Conf.,11. = 2 Vilti S. Mari., 12.

CIIAriTRE V

et de raulrc ; mais il était intéressant de faire ce rapprochement, ne fût-ce que pour signaler la conformité de procédés des pontifes chrétiens en face des manifestations de Tidolâtrie à son déclin.

Martin se rendit-il dans le pays des Eduens, comme on l'a supposé ^ , au retour de son premier voyage de Trêves , auprès de l'empereur Valentinien ? Rien ne le prouve : c'est en 372 qu'il fit ce voyage, ainsi qu'on l'a vu plus haut, et Sulpice nous le montre en Bourgogne, ou du moins à Sens, vers 377 -. Cette dernière date est donc plus vraisemblable; car toutes ses missions dans cette province, à Autun, à Dijon, à Beaune, et dans le Sénonais, doivent se rapporter à une même tournée; et il n'est pas nécessaire, pour qu'il ait évangélisé un pays, qu'il y ait été amené par les circonstances: nous en aurons bientôt la preuve. D'ailleurs, le chemin de Trêves à Tours était bien plutôt par Paris que par la Bourgogne. Toujours est-il que, s'il trouva l'Autunois purgé des abominations cybéliennes, il y rencontra d'autres superstitions fort tenaces, et ces superstitions, nous allons le reconnaître , ne pouvaient être que les débris du druidisme. En parcourant les environs d'Autun, il rencontra, nous apprend Sulpice, un sanctuaire païen, et manifesta l'intention de le renverser. Le bruit s'en répandit aussitôt dans la campagne : cela fit émeute ; une multitude de paysans, apprenant qu'on voulait réduire en poussière l'objet de leur vénération, s'assembla, prit des armes, et vint entourer, menaçante, le pauvre missionnaire sans défense. Un des plus exaltés de la bande, irrité de son calme, brandit sur sa tête une hache ou quelque autre outil tranchant. Martin, croyant sa dernière heure venue, rejeta son manteau en arrière et tendit le cou au bourreau. Mais celui-ci, en levant le bras plus haut afin de mieux

1 Bulliot, Rnmr cdllque, II, 21 et suiv. = Une vingtaine d'années avant sa morl. [Dlul. III, 7.)

SAINT MARTIN Al'OTRP:

frapper, tomba violemment à la renverse. Un châtiment si instantané cliangea les dispositions de la foule. Le destructeur des idoles apparut à ses yeux comme le protégé du ciel. Le coupable se jeta le premier à ses genoux, implorant un pardon qui ne coûtait guère à son cœur généreux. 11 y eut encore, ce jour-là, une belle moisson pour l'apôtre de Jésus- Christ; car, ajoute à ce propos son biographe, lorsque les paysans s'opposaient à ce qu'il renversât leurs autels, il les adoucissait tellement par sa parole, il faisait si vite pénétrer dans leur âme la lumière de la vérité, qu'eux-mêmes se chargeaient de la démolition Tel fut donc très probablement le résultat final de cette audacieuse campagne.

En quel lieu notre apôtre a-t-il remporté une aussi mémorable victoire, et quel adversaire du vrai Dieu a-t-il dû détrôner dans ce temple rustique? Le culte de Gybèle ne fut pas aboli par lui, nous venons de le voir. D'un autre côté, la scène se passait en pleine campagne"^, et les agresseurs appartenaient tous à la classe agricole. Il ne s'agissait donc, ce semble, ni du sanctuaire de la déesse romaine, ni de celui de Saron, petit- fils de Samothès, père des Gaulois, qui s'élevait à la porte d'Autun et que Martin passe pour avoir transformé en église de Saint- Pierre-et-Saint-Paul, église remplacée plus tard par le célèbre monastère mis sous sa propre invocation ^ D'ailleurs, l'édifice sacré défendu par la coalition des paysans ne fut pas transformé, mais détruit, suivant le système très prudent adopté par le saint missionnaire. Il faut donc plutôt le chercher à quelque distance de la capitale des Éduens. Or, à cinq lieues de cette ville, du côté de l'ouest, et précisément sur la route de Tours, qui passait par

> Vila S. Mari., 15. = - Sulpice nous dit seulement : In. pago ^Eduensi. Mais il ne se sert jamais du terme de pagus quand il raconte un fait arrivé dans une ville. = ' V. Acta SS. aug., VI, 87. Martène, Hist. de. Marmoulier, I, 34. Dupuy, op. cit., p. 155.

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