CHAPITRE V
Decize et Bourges, se trouvait, au milieu des ruines d'une antique cité gauloise mentionnée par César, un pèlerinage païen très fréquenté par les populations du Morvan. Elles y honoraient un de ces génies des eaux placés par l'esprit superstitieux des Celtes au bord de toutes les fontaines et de toutes les rivières : c'était Bibracte, nom commun à la déesse et à la ville. Cette nymphe présidait à la formation de plusieurs ruisseaux d'une certaine importance, partant de la montagne qui s'est appelée de son nom le mont Beuvray. Il y avait là, en outre, une source d'eau chaude visitée par les malades, qui ne manquaient pas d'en attribuer les effets salutaires à la protection de la divinité locale, comme on le faisait à Divone, à Luxeuil et dans beaucoup d'autres stations thermales. Les habitants d'Autun vénéraient eux-mêmes Bibracte ; car on a découvert dans leur cité, près d'un ancien temple d'Apollon, un ex-voto offert à cette déesse, portant son nom et son image. Au Beuvray même, on a retrouvé les fondements d'un temple antique sur les ruines duquel s'est élevée de très bonne heure une chapelle portant le nom de saint Martin. Enfin, des monnaies romaines ont été recueillies parmi ces ruines, et la plus récente d'entre elles date précisément du règne de Valentinien , mort en 375 ^ On doit conclure de tout cela que c'est le mont Beuvray qui a été le théâtre de la périlleuse expédition de l'aiwtre, et que c'est le sanctuaire de Bibracte qui a été détruit à son instigation, vers 377. D'autres médailles exactement du même âge ont été exhumées, avec l'ex-voto dont je viens de parler, d'un antique
1 V. Bulliot, Revue ceUique, I, 316 et suiv.; II, 21 et suiv. La question de remplacement de l'antique cité de Bibracte a été très vivement discutée. Plu- .sieurs archéologues ont tenu longtemps pour Autun, et récemment encore celte (ipiiiion a élé dr^l'eiidue avec plus d'animositi' ipie d'argumcnis cunvaim'anls par M. l:..>-iL'lir,ix liji,rst. lus!.. I, .V27 et suiv.): mi.Vi^ -r. |,;,rr,.;,„s nul ,li.p;,ni peu a [.ru, rl M. l.nMMiin,, viciil do [.ruuv.T i " 1 d . ■ 1 , 1 1 1 • ' .iIi-mI,,,. dr- Muni- di' \ù\<r.u:io el du neuvrav. ( l 'rucrs-verbaux du Congres M irniili(pie tenu à Aulun en 1877, p. 18.)
puils recouvert d'une dalle; ce qui a fait penser à M. Bulliot, dont les recherches ont projeté une vive lumière sur ces points obscurs, que les ministres du paganisme, effrayés par le succès de Siniplicius et de Martin , avaient enfoui , à l'exemple des prêtres de Ségeste, et pour les mettre en sûreté, les objets les plus précieux de ce temple isolé, les offrandes, les pièces d'argent déposées par les pèlerins : en effet, les puits ont très souvent servi de cachette aux païens, et l'on y a quelquefois découvert des autels entiers. J'irais volontiers plus loin, et je croirais plutôt, en me fondant spécialement sur le synchronisme fourni par ces monnaies, que c'est au moment même du passage de l'évèque de Tours, et non après, qu'a eu lieu cet enfouissement; car, s'il était postérieur, la série des médailles reirouvécs devrait aller au moins jusqu'à Gralien, qui régnait depuis 375. La terreur semée dans le camp des idolâtres par l'approche d'un si fameux adversaire suffisait pour leur dicter des mesures de précaution extraordinaires. On peut supposer aussi que les païens convertis par sa chaude parole auront voulu, avec l'ardeur des néophytes, faire disparaître tous les monuments du culte abjuré par eux, y compris les deniers souillés par une destinalion sacrilège; et cette conjecture s'accorderait peut-être mieux avec ce que nous dit Sulpice de leur empressement à renverser leurs autels. En tout cas, il est difficile de ne pas reconnaître dans l'ensemble de ces faits un éclatant triomphe de Martin sur les vieilles superstitions druidiques, dont un des éléments essentiels était cette vénération persistante et générale pour les génies des eaux. Les usages traditionnels des paysans confirment l'autorité de la version que je crois devoir adopter ici. Durant de longs siècles, ils se sont rassemblés chaque année, le premier mercredi de mai, au sommet du Beuvray, pour demander, non plus à la déesse Bibracle, mais à son illustre remplaçant, protection et santé. De nos jours même, ils y retournent quelque-